L’embarquement

Terminus Brest. Ça fait drôle une gare dont les voies ne vont pas plus loin. C’est aussi le cas des gares Parisiennes, mais ce n’est pas la même chose. Ici, c’est la fin des terres, après, il y a la mer. Mon sac marin sur l’épaule, la valise métallique dans une main, je remonte le quai jusqu’au hall de la gare. C’est la première fois depuis ma naissance que je remets les pieds dans ma ville natale. Je ne me souviens pas avoir eu d’émotions particulières. J’ai trouvé ça bien ; c’est tout. Dans ce hall semi-circulaire, guère d’affluence, Peu de gens, quelques matafs, dont moi. Un car de la marine attend sur le parking. Je ne me pose pas de question, je m’y dirige. Ce bus va à l’arsenal ; un panneau sur le par brise l’indique clairement. Je monte et m’installe. A huit heures tapantes, le car s’ébranle. C’est parti ! Dehors, il fait beau, un beau ciel de printemps. Un 16 avril plus précisément en l’an 1974. J’ai dix-huit ans dans trois mois. Ce jour clos les quinze jours de permission après les quatre mois de formation à Saint Mandrier où j’ai obtenu mon brevet élémentaire de détecteur ASM. C'est à dire "Armes Sous-marines" ; Et plus précisément les sonars. J’aurais largement l’occasion d’en reparler plus tard. Donc cette permission chez mes grands-parents à Mougins passée, j’ai traversé la France en diagonale après être parti la veille. Les TGV n’existent pas et les wagons couchettes sont la norme. Sur le chemin, les rues, devrais-je dire, j’ai un aperçu de cette ville qui jusqu’au pont de Recouvrance avec ses larges rues qui se croisent à angle droit ont cet aspect un peu froid des villes reconstruites après-guerre. Mais il fait beau, la ville parait moins austère. Le car roule vers la porte Cafarelli. Du pont de Recouvrance, j’aperçois déjà quelques navires de la Royale, le vif du sujet approche. Maintenant, ces rues de Recouvrance en pente, moins solennelles. J’aurai l’occasion de les arpenter moult fois. Le car ralenti un peu au passage de la porte de l’arsenal, descend vers le quai des flottilles, longe le quai, s’arrête à chaque embarcadère pour laisser descendre les gars à l’annonce de leur navire.

16 avril 1974 au mouillage à Brest.
Service Ordinaire au mouillage Poste Echo.
Quart de 18h00 à 20h00.
18h30: Pour exercice « Alarme incendie J051 soute à phoscars.
18h55 Fin exercice sécurité.
Journal de bord (Extrait)

« Vauquelin » annonce le chauffeur, c’est à moi de descendre. Sur le quai, je laisse le car repartir, je pose un instant mon sac et ma valise et regarde le navire à bord duquel je vais passer quelques années. La proue face au quai, la marque D628 sur le flanc : c’est bien ça. Je reprends mes affaires et emprunte le pont flottant sur lequel est amarré le navire, passe la coupée, salue la poupe comme on me l’a enseigné et me présente au second maître de quart.


Je montre ma feuille d’affectation et me présente. L’insigne de manche du second-Maître est le même que le mien à part la couleur. Je suis déjà en famille, si je puis dire ! Il se présente à son tour puis demande au planton de me mener au BSI afin que le Capitaine d’arme (plus couramment appelé Bidel) démarre la procédure d’embarquement. Le BSI du bord me paraît minuscule comparé à celui de l’école de Saint Mandrier. Un minuscule local limite placard à balais face au coiffeur où l’on ne peut tenir à plus de trois personnes et une machine à écrire. Mais c’est quoi le BSI ? C’est le Bureau du Service Intérieur ; l’antre du Bidel ! Et c’est qui le Bidel ? Je l’ai déjà dit, c’est le Capitaine d’arme. Et avant que vous ne me posiez la question, le Capitaine d’arme est un Premier-maître ou Maître-Principal FUSCO (Fusilier-Commando) chargé de faire régner la discipline à bord. Autant vous le dire, il n’est pas bon de le croiser dans les coursives avec les cheveux qui dépassent trop du bâchi.

Donc le Premier-maître S… me fait remplir ma carte d’embarquement où sont consignés mon poste de couchage, mon poste de veille, de combat, de lavage, de manœuvre, j’en oublie peut-être, mais je ne crois pas. Puis, interceptant un quartier-maître passant dans la coursive, lui demande de me mener au PC ASM. Qui est comme chacun sait, est à bord de tout navire qui se respecte, le centre nerveux de la chasse aux sous-marins. Je suis donc le quartier-maître qui remonte la coursive (Je dis « remonte » parce que je me dirige vers l’avant du navire), prend une porte à droite, monte un escalier, un deuxième, un couloir puis le saint des saints : le PC ASM. Là, je me présente (encore) à l’adjudant de compagnie le Premier-maître L… Une fois les présentations faites, je vais chercher mon couchage puis direction le poste 4. C’est le poste de couchage ASM et service intérieur .

Ma carte d'embarquement.
C'est une reproduction.
L'original est très dégradé.

Une travée du poste 4
Source: netmarine

Il est situé à l’arrière du navire avec au-dessus le hangar Malafon (Des torpilles planantes) et en dessous les lignes d’arbres d’hélices. A la mer, le ronronnement continu de ces dernières fera office de berceuse… Je choisi une bannette libre. Ce sera celle du milieu. En cela où les dites bannettes sont disposées sur trois couches. La première au ras du sol juste au-dessus des caissons à chaussures (Ce n’est pas le top), la suivante un mètre plus haut et la troisième à hauteur d’homme. Je passe les premiers jours à me familiariser avec mon nouvel environnement : les gens, les locaux du bord et le matériel.

Une image plus réaliste d'un poste équipage. Cette photo provient d'un site consacré aux Escorteurs rapides. Navires un peu plus petit que les Escorteurs d'escadre.
http://www.escorteursrapides.net
C'est vraiment la travée centrale du Poste 4. Les postes équipages se ressemblent tous. Mais cette image est interessante à plus d'un titre. A savoir entre autres, le côté un peu "foutoir" Le poste 4 contenait 48 banettes. Potentiellement il pouvait donc acceuillir 48 gars.
Ce n'était pas le cas, il restait toujours des places libres.
Les banettes milieu et bas à droite sont libres. Je choisi celle du milieu...
En arrivant, l'ambiance était très musicale.
Un tube du moment tournait en boucle au fond d'une travée.

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Premier jour à bord

« Branle-bas, branle-bas, petit déjeuner de l’équipage » Il est sept heures le matin, des haut-parleurs diffusent ce message dans tous les postes équipage. Parfois ce sera précédé d’une sonnerie au clairon.

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J’ai cinquante minutes pour me préparer avant l’appel sur le roof Malafon. Après un brin de toilette, je remonte la coursive jusqu’à la « cafétéria » C’est le nom donné au local dédié à la cantine équipage. Une quinzaine de tables pour quatre personnes. Sur chaque pied fixé au sol, des sièges sans dossier pivotent librement. Par gros temps, cela ne facilitera pas la bonne tenue à table. J’y reviendrai. Les cuisines jouxtent la « caf » séparées par une rampe façon self-service. Je fais la queue dans la coursive, attends mon tour. Les choufs n’ont pas à la faire, la queue. Ils en sont dispensés ; ils passent donc en premier. Ah ce gobelet en alu ! Qui devait faire trente centilitres qui sert pour le café le matin et au cambusard à midi me renvoie à l’époque de Hourtin où je faisais mes classes. Ce matin, ce sera donc café, pain et confiture. Sur le roof Malafon, c’est l’appel par compagnie.

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Le service ASM est la 5ème. C’est indiqué sur ma carte d’embarquement. Les adjudants de compagnie transmettent leur rapport au Bidel qui le transmet au Pacha en second.

« L’appel est fait ! »
« Attention pour les couleurs !»
« Envoyez les couleurs »!

On se découvre, le clairon retenti de nouveau.
Le pavillon monte lentement à la poupe au son de la musique et n'arrive à fond de drisse qu'à la fin du morceau.

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Les couleurs sont hissées, on se recoiffe. La feuille de service est lue par le Bidel, puis poste de lavage. Ce poste de lavage. Ça a été longtemps pour moi un calvaire. Avec le temps, je m’y suis fait. Mais avant… Je suis chargé du nettoyage de l’escalier menant aux chambres des OMS, des lavabos et toilettes des OM avant. Il me faut quand même vous dire ce que signifie OMS. Les OMS sont les Officiers Mariniers Supérieurs. Et c’est quoi les Officiers Mariniers Supérieurs ? Ce sont les Premiers Maîtres et Maîtres Principaux. En clair les plus gradés des officiers mariniers plus couramment dénommées dans la biffe les sous-officiers. Donc tous les matins, à quai du moins, un balai pour l’escalier et une raclette pour la salle de bain, plus communément appelée « Hygiènes officiers mariniers avant »

A l’annonce « dégagé du poste de propreté » direction le PC ASM. Pour cela, je monte les escaliers menant au niveau des salles à manger OM et OMS, je passe au niveau du carré officiers et commandant, monte encore un étage, un couloir, une porte, et me voici en place. Je passe les premières semaines en formation et découverte du matériel. Tout nouveau, tout beau. Le soir quand je ne suis pas de service, quand les haut-parleurs annoncent « Dégagé du poste d’entretien » puis « appel des permissionnaires roof Malafon » je file me changer. Me changer, signifie capeler la tenue de sortie. Les matelots de moins d’un an de service n’ont pas le droit de sortir en civil. Ce qui ne me gêne en rien, je suis fier de mes galons de matelot de première classe.


L’appareillage.

Ce matin, à l’appel, le Bidel la feuille de service à la main annonce l’appareillage à dix-sept heures, les mécanos devront être à poste dès seize heures. Rompez, poste de propreté puis poste d’entretien. La journée est vite passée. Dehors, les cheminées commencent à fumer et dans la coursive, on sent le navire vibrer, la climatisation monter en puissance, et cette odeur si caractéristique qui d’emblée me monte aux sinus. C’est un mélange d’odeurs de peinture, de gas-oil, de cuisine, et bientôt de vomi…

29 avril 1974 Poste de manœuvre général
Machine aux postes de manœuvre
Journal de bord (Extrait)

Le poste de manœuvre est ordonné, je ne suis pas de quart au PC ASM, donc direction la plage arrière. Sur le quai, les marguats laissent filer les aussières. À bord, sous les directives du patron bosco elles sont ramenées sur le pont pour y être lovées et glissées dans un compartiment idoine. La manœuvre terminée, on se met en rang le long du bord. Les cheminées se remettent à cracher un épais nuage noir d’une fumée âcre. Cette odeur si prégnante dans les coursives. Le quai s’éloigne, la brise de mer se fait sentir. Les moutons sur la mer sont justes perceptibles, si ce n’est le mouvement de balancier bâbord-tribord plus ou moins prononcé qui s’installe qui ne cessera qu’au retour à quai. Jusque-là, tout va bien. Il est bientôt dix-neuf heures, le Goulet est dépassé, le vent relatif dû à l’allure du navire accentue l’effet du vent. La mer est moutonneuse et le tangage commence à se faire sentir. Les haut-parleurs annoncent la fin du poste de manœuvre.


Le Golfe de Gascogne.

Retour à l’intérieur. Arrivé au seuil de la porte étanche, le souffle tiède de l’air climatisé mélangé au cocktail auquel j’ai fait allusion tout à l’heure me saute à la figure. Du coup, dans la coursive, je me sens un peu vaseux. Le premier service pour ceux qui vont prendre le quart à vingt heures est annoncé. C’est mon cas. Le temps de passer à ma bannette pour y déposer mon bâchi et direction la « caf » Et toujours cette odeur tiédasse. Mais le meilleur est à venir. En effet, pour arriver à la rampe de ladite « caf », se trouve un des puits d’accès aux machines. Et de ce puits s’exhale en démultiplié les fragrances de gas-oil qui me suivent jusqu’à la « souillarde » où se trouve le distributeur de plateaux et gobelets en inox. Je mettrai du temps à me faire à ce terrible mélange olfactif. Vingt heures arrivent, la relève de quart est annoncée, je grimpe au PC ASM. Il y fait sombre, des lampes rouges éclairent faiblement le local et le bruit du sonar de coque amplifié par de petits haut-parleurs donne cette ambiance si caractéristique de centre opérationnel. Le local radar se trouve juste à côté. Même ambiance mi- studieuse, mi décontractée. Je prends place devant la console et son grand écran circulaire affichant continuellement une série de spots orange formant un cercle naissant au centre puis s’étend progressivement pour atteindre les bords. Mais au fait. Pourquoi le navire a-t-il appareillé ? En effet, je ne l’ai pas dit. Je rattrape le coup. Sur la feuille de service, il était annoncé qu’une manœuvre est prévue dans le golfe de Gascogne. Et plus précisément, un exercice ASM plus connu des marins sous le doux nom de CASEX. Et ça, on va en bouffer !

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Ce sera le lot ordinaire du navire pour de longs mois. Normal pour un navire dédié à la chasse anti-sous-marine ! Donc me voilà devant la console du sonar. J’y resterai une heure avant d’être relevé. Je devine que la mer se creuse un peu plus. En effet, on sent le navire commencer à accuser des secousses et vibre en conséquence. Dans la pénombre, à part le bruit du sonar, et la « clim » peu de paroles. Quelques-uns fument, d’autre somnolent sur leur siège. Ça y est, un collègue prend ma place, me lève, et alors, j’ai un haut le cœur, mais je tiens le coup. Et vais m’assoir à coté en face d’un appareil de mesures qui ne nécessite pas de veiller devant. Bercé par le roulis, le tangage et les tressautements du bateau quand il s’enfonce dans un creux, je m’assoupis. Et rêve de tartes aux fraises… Il est vingt-trois heures trente, un collègue me sort de ma torpeur pour le suivre et effectuer la ronde de sécurité de fin de quart. J’aurais bien aimé que l’on m’oublie. Hé bien non ! Il me faut apprendre à faire la « ronde sécu » A tour de rôle, chacun doit effectuer cette manœuvre à la fin de chaque quart. Muni d’un carnet de relevé, je suis le collègue. Nous descendons d’un étage rejoindre la coursive du pacha où dans sa cuisine se trouve un manomètre indiquant la pression d’eau dans le bulbe sonar. Je note, puis direction l’extrême avant du navire. Dans la coursive, éclairée de lumières rouges, aucun mouvement, c’est désert. À part le ronronnement des machines et de la climatisation, nul autre bruit. Et toujours cette odeur entêtante. Arrivés aux postes équipages avant, ce sont les relents de chaussettes qui dominent, mais là, on s’y fait vite, c’est pareil pour tous les postes de couchage. Encore un peu en avant, passé un local bosco, on ouvre une porte qui donne sur un local éclairé de lumière blanche, une climatisation qui confine à la chambre froide. Relevé de compteurs sur des armoires, puis ouverture d’une trappe étanche. Une échelle et un nouveau local. Encore des relevés. Il faut parfois s’accrocher pour ne pas s’étaler. En effet, quand l’étrave déjauge, puis replonge, ça secoue dur. Encore une trappe, là, on ne peut plus descendre plus bas, nouveaux relevés, puis retour en coursive centrale. La montée ou descente de ces échelles sera parfois grisante lors de vraiment grosses tempêtes. J’en reparlerai à l’occasion. Donc retour dans la coursive à l’ambiance rougeâtre. Nous passons devant la rampe de la « caf » ouverte pour ceux qui vont prendre le quart. Et là, effluves de café-cochonnailles. Ce cocktail me donne des hauts le cœur, on ne s’y arrête pas. Quelques mètres plus loin il fait beaucoup plus chaud et le bruit plus fort. C’est le puits de la machine avant. Il faut y descendre. Je ne sais plus si j’ai été prévenu où m’en suis aperçu en « live » mais cet escalier quasi vertical est gras comme une poêle à fritures. La main courante ne l’est guère moins mais il est vital de ne pas la lâcher.

La descente vers la machine avant


Quatre ou cinq mètres plus bas dans un vacarme épouvantable, me voici au royaume des « Bouchons gras » Quelques quartiers-maîtres, matelots, second-maîtres et un patron en face d’un immense panneau couvert de cadrans et manettes en tous genres se parlent en hurlant.

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Le tableau de commande machine arrière.
(Source Net Marine)

 

Après un bref salut d’usage, le collègue me montre derrière un enchevêtrement de vannes et de tuyaux, un tuyau particulier dont il faut vérifier qu’il soit en permanence froid voire givré. Il l’est, c’est bon, on peut remonter.

Retour dans la coursive, il y fait presque froid, et comparé au bruit d’en bas, ça frise le silence monacal. On avance toujours vers l’arrière, passage de plusieurs portes étanches restées ouvertes (Fermées au poste de combat) on descend vers le poste 4 qu’il me tarde de rejoindre pour y retrouver ma bannette. On n’y entre pas, on descend encore pour y faire d’autres relevés dans le local calcul du Malafon.

Le local calcul Malafon.

Ces locaux toujours réfrigérés sont une vraie plaie quand il faut y pénétrer sans blouson de mer. Je le saurai la prochaine fois. Retour dans la coursive, le collègue ouvre une porte étanche pour accéder à la plage arrière. Un peu d’air frais ! Gaste ! Ça faisait un moment que je n’avais mis le nez dehors. Un vent fort accompagné d’embruns nous accueille. La nuit est claire mais je ne vois pas la lune. A côté du bruit incessant de l’intérieur, c’est presque reposant de n’entendre que la mer. Je n’ai pas encore le temps d’en profiter, je dois suivre mon guide qui n’a manifestement pas l’intention de lézarder. On contourne la rampe de lancement du Malafon et procédons à l’inspection du mécanisme du sonar remarqué. Le gros poisson blanc repose sur son berceau. Tout va bien. Et pour terminer, un tour dans le hangar Malafon. Le projectile d’entrainement sur le berceau de transfert, les autres (ceux de guerre) dans leurs alvéoles. Là encore tout va bien. Relevé de l’hygrométrie puis retour au PCASM.
Je suis rincé ! vivement la relève ! Le cahier de compte rendu dûment rempli, je retourne m’asseoir pour souffler un peu. La relève arrive. Les yeux un peu en « trou de pine » Pensez-vous, à peine couché et déjà remis debout pour le quart de minuit à quatre. Bon, je ne traîne pas, je file me coucher sans passer par la « caf » prendre une tranche de pâté avec un thé noir…
Dans ma bannette, dans les draps rêches, je vis ces brefs instants de bonheur. Bercé par le roulis, je ne tarde pas à sombrer (si on peut dire) dans les bras de Morphée.

« Branle-bas, Branle-bas petit déjeuner de l’équipage »

Déjà ? J’ai du mal à émerger. Le sacco de service en tapant sous la bannette motive ma décision de me lever. Me lever ! La galère ! J’étais si bien. Les hauts le cœur me reviennent. Je me rhabille puis me traine vers la « caf » La coursive est éclairée en blanc, donc il fait jour. Il y a beaucoup de passage. Les gens vont et viennent, plus ou moins hirsutes selon qu’ils vont se toiletter ou vont déjeuner. A la « caf », c’est l’affluence, je me mets dans la file d’attente. De la souillarde, je récupère un quart un peu gras, un couteau et une petite cuillère. J’opte pour un café bouilli, pain et confiture. Les places sont chères. J’attends donc qu’une se libère. A la mer, il n’y a pas d’appel sur le roof Malafon, donc l’appel au poste de propreté ne tarde pas. Je retourne à ma bannette pour la ranger et file vers les lavabos Officiers Mariniers. « Dégagé du poste de propreté, poste d’entretien, le deuxième tiers au poste de veille »

Le poste d’entretien à la mer a toujours été à la discrétion du Pacha. Je m’explique : les premiers temps, le poste d’entretien se résumait à retourner à la bannette ou glander en attendant d’aller ou manger ou reprendre le quart. Le navire est en exercice, donc, l’équipage devrait marcher par quart. C'est-à-dire qu’il est divisé en quatre. Mais pour un raison que j’ignore encore, l’équipage marche par tiers, donc divisé en trois. Les rotations seront plus fréquentes. Pour l’instant, je ne suis pas concerné par le poste de propreté ou le glandage. C’est à mon quart de prendre la veille. Retour, donc au PC ASM. Toujours dans la pénombre mais avec une ambiance beaucoup plus active. Le lieutenant de vaisseau, chef du service est là à converser avec le premier-maître DEASM derrière la console de radar de veille. Les salutations du matin, et en avant pour quatre autres heures. Je prends connaissance de la feuille de service du jour. Nous arriverons sur zone dans la soirée et l’exercice commencera dans le courant de la nuit. Je ne prends pas la veille sonar de suite, aussi je vais faire un tour à la passerelle. Là c’est la lumière du jour qui domine. L’ambiance est sinon studieuse, du moins concentrée. Le chef de quart, les jumelles autour du cou est en conciliabule autour de la table des cartes avec les officiers et officiers-mariniers de quart à la passerelle. Personne ne me prête attention, je vais me mettre devant une vitre. Le ciel est clair, la mer moins creusée qu’hier, elle moutonne quand même. Le nez sur la vitre, je prends le temps de rêvasser. Je fixe l’horizon et m’envole….
La matinée se termine. Un gars est parti faire la ronde. La relève ne va pas tarder.

Il est midi passé, dès la relève assurée, je ne me suis pas fait de vieux os au PC, je suis allé faire la queue à la caf. Quittant le quart, j’arrive au dernier service. Les tables sont maculées des débordements de plateaux repas. Le roulis y est pour beaucoup, mais ce n’est rien à côté de ce qu’il y aura lors de grosses tempêtes. Mais là aussi, j’y reviendrai. Mes agapes terminées, un petit stage à la bannette sera le bienvenu. Dans les travées, entre les bannettes, quelques gars jouent à des jeux de société, d’autres lisent, d’autres dorment. C’est ce que je vais faire. Quel bonheur que de pouvoir retourner se vautrer sur son pieu ! Pour cette fois, le roulis est agréable mais pas nécessaire pour s’endormir.

« Dans cinq minutes, ouverture de la rampe équipage pour les rationnaires »

Le message du haut-parleur me parvient lentement aux neurones. J’ouvre un œil, regarde ma montre ; Bientôt dix-huit heures ! Je vais reprends la veille. Je m’extirpe de mon couchage et retourne casser la croûte. En chemin, je constate que les mouvements du bateau sont moins perceptibles. Dehors, le vent s’est calmé. Je vais rapidement faire un crochet plage arrière pour m’en assurer. C’est une très belle fin de journée, en fermant les yeux, je me sens un instant en vacances en bord de mer. Bon pas de temps pour la poésie, si je ne veux pas prendre mon quart à jeun, direction la Caf.

1er mai
Poste de combat général
Journal de bord (Extrait)


« Poste de combat général »

Tous les haut-parleurs du bord se manifestent, nul endroit pour y échapper. C'est donc au pas de course que je rallie le PC ASM. Arrivé au PC ASM, je constate que le sonar remorqué est en fonction. Ce ne sera plus un gars mais trois aux postes de veille. L’officier ASM est à poste un micro à la main, manifestement en communication avec la passerelle. A l’entendre, il y a d’autres navires sur zone. Les unités se mettent en place pour l’exercice. Je m’installe à la console de pointage du sonar de coque. J’aime bien le joystick qui me servira à donner les coordonnées du contact. C’est le jeu vidéo avant l’heure ! À côté, au CO, ça vibrionne dans tous les sens. Tout laisse à penser qu’il y a du monde sur zone. Ce n’est pas vraiment le moment d’aller faire un tour à la passerelle. Dommage, j’aurais aimé voir une vue d’ensemble. Pour le coup, je resterai en poste jusqu’à la fin du quart. Il n'y a pas de contact sonar. Faire comme si il devait en avoir. Il y en aura pour une heure jusqu'au dégagé du poste de combat.

La veille devant les sonars.
Source INA.fr

La relève à poste, je ne traîne pas, je vais faire un tour plage arrière. Ma dose d’air frais ! Il fait beau, le jour commence à tomber, le ciel s’approche de l’horizon. Je ne vois aucun navire ; soit ils sont vers l’avant, soit ils sont trop loin. Bof ! Ça ne me gêne pas. Je hume le vent. Parfois les effluves acres des cheminées se rabattent sur la plage arrière viennent perturber mes rêveries, me réveillent. Le treuil du sonar remorqué est déployé, la grande roue qui guide le câble, au ras des flots fait du ski nautique. Le tambour sur lequel le câble est lové s’enroule et se déroule au gré de la montée ou de la descente du navire sur la houle. Le soleil est passé derrière l’horizon, le ciel s’est obscurci, le clapotis des vagues se fait plus prégnant, l’eau devient noire. Je prends le quart à quatre heures, aussi, escale immédiate à la bannette. Au poste 4, l’ambiance n’est pas vraiment portée au sommeil. Les gens discutent, vont, viennent. Je vais faire avec, me glisse dans les draps, allume la lampe de chevet et essaie de lire. Essayer, c’est beaucoup dire, je n’ai pas vraiment la tête à lire. L’ambiance n’est pas vraiment à la méditation. Je suis sur les rotules, aussi, je ferme mon rideau, éteint ma lumière et ne tarde pas à m’éteindre moi-même.

«Debout ! C’est l’heure. »

Le collègue qui termine son quart, passe réveiller la relève en faisant sa ronde sécurité. Il me met sa lampe sur le nez afin de s’assurer qu’il n’aura pas à y revenir. Et ça marche ! Ce n’est pas ce qu’il y a de plus doux comme réveil. Dans le poste, à part quelques lampes de chevet allumées, il fait noir. C’est à tâtons que je retrouve mes effets, les enfile puis me traîne vers la Caf. L’éclairage est rouge dans la coursive. Normal, il est quatre heures. C’est à ces indices que plus tard je pourrai me situer dans le temps. Quand je n’aurai pas eu l’occasion de mettre le nez dehors pendant plusieurs jours. Lumières rouges : dehors, il fait nuit ; lumière blanche : dehors, il fait jour. Lumineux ! N’est-il pas ? En chemin vers la Caf, je titube. Ce n’est pas de mon fait. Je ne suis pas ivre, et suis suffisamment éveillé pour encore marcher droit. Un fort roulis est en train de mettre à mal mon horizon mental. La coursive n’est pas large, aussi en fonction de l’inclinaison du navire, je tape sur une cloison, et rebondi sur l’autre. Plus tard, avec de gros coups de mer, on appellera ça « marcher sur les cloisons » L’inclinaison sera telle que ce sera presque le cas. Avant d’arriver à la Caf, je passe encore devant ce fichu puits machine avant qui exhale toujours ses tièdes effluves d’huiles et de gaz oïl. Ce qui n’arrange mon état nauséeux latent. Café, saucisson à bientôt quatre du matin, il faut s’y faire ! Je ne m’attarde pas et monte faire mon quart.
Au PC ASM et à coté, au CO, c’est la fébrilité, l’ébullition.

«Contact sonar au 285 à 2300 yards »
«Acquisition… »

J’atterri dans le feu de l’action. Je prends la place du gars qui a envoyé l’annonce. Il me met au courant de l’affaire. Cela faisait plus de trois heures que le sous-marin était pisté mais sans être sûr d’être sur la bonne piste. Maintenant, on en est certain. A cet endroit, les radars n’ont rien signalé. Donc ce ne peut être la coque d’un bâtiment de surface. La trajectoire du sous-marin est reportée sur la table traçante qui sépare le CO du PC ASM. Ça commence à vraiment secouer. Tout en gardant le pointeur sur le spot, je me cramponne à mon siège. Je vais vivre ma première expérience du golfe de Gascogne. Dans ce coin-là, quand ça remue, ce n’est pas pour faire semblant. Ordre est donné de rentrer le sonar remorqué. Je crois que l’on va se faire sérieusement secouer. Le contact est toujours tenu par le sonar de coque. Mais vu l’état de la mer cela va être coton pour ne pas le perdre. Et on ne le perdra pas. Pendant toute la durée du quart, le sous-marin sera pisté. Ce qui, vu la météo n’est pas un mince exploit. Le navire semble hoqueter quand l’étrave retombe dans le creux de la vague. A la passerelle, le spectacle vaudra le coup lorsqu’il fera jour. Si le temps ne change pas. Par la suite, il m’arrivera d’y faire un tour à la passerelle par très gros temps. Le spectacle vaudra vraiment le coup. Il est trois heures trente, c’est à mon tour de faire la ronde sécu. Ça va être ma fête ! Refaire la tournée en solo maintenant et en faisant gaffe à mes abatis. Mieux vaudra m’accrocher à tout ce que je pourrai. Et surtout dominer ma nausée. La ronde sera un peu écourtée dans la mesure où je n’aurai pas besoin de passer plage arrière. En effet, ordre est donné d’interdire toute circulation à l’extérieur. Je n’ai pas de mal à deviner pourquoi. Bien qu’un peu d’air frais m’eut fait le plus grand bien. Mais bon… Je passe aussi réveiller la relève. En entrant au poste 4, je suis assailli par une tiède odeur de vieilles chaussettes. Dans un local d’à peu près dix mètres carrés avec une quarantaine de couchettes, je vous laisse deviner. Sur le plan à l’entrée du poste, je repère les gens à réveiller. Même chose au poste des officiers mariniers. Pour retourner au PC ASM je repasse inévitablement devant la Caf. Vu mon état nauséeux, les effluves y sont insupportables. Je me précipite donc vers les escaliers et au pas de course je retourne au PC ASM. L’ambiance n’a pas changé, ça bourdonne toujours dur dans la ruche. La relève arrive, c’est bon, je peux descendre. Dans la Caf, il y a foule et sur le sol, des flaques de café ou de chocolat, des tranches de pain y baignent joyeusement. Tout le monde n’a pas su gérer le roulis. Maintenant c’est une patinoire. Faire le trajet entre la rampe et la première table libre devient ardu. Surtout les mains occupées à tenir son plateau. Un parcours sans faute s’impose. J’y parviens, pose mon plateau, attrape au vol le siège qui tourne autour de son axe, le pied de la table. Sur la table d’à côté, des choufs fument tranquillement en attendant la fermeture de la Caf.

La rampe.

« Fermeture de la rampe équipage, poste de propreté pour le personnel non de quart. »

Quelles que soient les conditions météo, le rituel est immuable. Je dépose mes couverts dans la souillarde et direction les « sanitaires Officiers mariniers avant » Et pendant une heure, c’est balai, raclette et serpillère. Les premiers temps, cela me fut pénible. Déjà que je n’avais pas encore le cœur bien accroché. Ce n’était pas une partie de plaisir. Cela ne l’a jamais été, bien sûr, mais à force ca deviendra une habitude. Cela fait six jours que le Vauquelin a quitté Brest. Le rythme des premiers jours s’est un peu estompé. Néanmoins, les ronds dans l’eau se poursuivent et il n’est pas prévu de retour. Il est seize heures, je suis devant la console du sonar de coque. Le contact n’est plu depuis longtemps. Au PC ASM, c’est calme, par contre, au CO, c’est l’effervescence. Un claquement sec, une déflagration fait tout vibrer, puis une autre, et encore une autre. La tourelle avant fait des siennes.

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J’imagine qu’à l’arrière ce doit être la même chose. Et me sort de ma torpeur. C’est au tour des canonniers de la jouer. Leur activité est des plus bruyantes, on ne peut l’ignorer. Ça va durer jusqu’à la fin du quart. Aussi, je fini par ne plus y faire attention. J’attends dix-huit heures. Ça devient long. Depuis trois jours, la météo s’est adoucie, le balancement dû au roulis devient presque imperceptible. A moins que l’habitude arrive ? Peut-être. Dès que l’occasion se présentera, je ferai donc un tour dehors. Cela fait un moment que je n’ai pas vu le ciel, ça me changera. En attendant, on parle, échange de lieux communs, des bars et des discothèques à Brest et alentours. J’entends parler de La licorne, la clé des champs à Plougastel, le flash-back, fort Knox, ça ce sont les discothèques, je ne les connais pas encore et pour cause. J’aurai largement le temps de me rattraper plus tard. Le quart n’en finit pas, maintenant, je baille, somnole.
Lorsqu’un collègue est désigné pour faire la ronde, j’émerge, me réveille, reprends vie. Bientôt l’heure du diner. Même à la caf, les vibrations dues au tir de la tourelle avant sont perceptibles. Ça permet de rester dans l’ambiance. La plage arrière est consignée, bon, pas de sortie aujourd’hui, je retourne au poste 4. En entrant, c’est festif ! Les chansons du groupe Abba venant d’un lecteur de cassettes posé sur une bannette envahissent tout l’espace.

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Je me sers un soda et, comme les autres collègues vais m’assoir sur une bannette du bas. Les occupants de ces dernières ne sont pas gâtés. Imaginez votre lit en permanence occupé par une palanquée de personnes et qu’il devient difficile à déloger si on se décide à se coucher. C’est le lot des heureux possesseurs de ces couchages. Pour le coup, cette bannette est inoccupée et sert donc officiellement de canapé. Il n’y aura donc aucun problème à y rester vautré jusqu’à plus soif. La feuille de service est arrivée et oh miracle ! Annonce le retour à quai demain en fin d’après-midi. Bon ! Pour l’instant, je suis de quart à minuit donc au pieu. Cette nuit, je n’ai quasiment pas eu de mal à émerger de la bannette. J’en suis presque surpris et ai pris la veille au PC avec le neurone opérationnel. Mais ce n’est plus vraiment nécessaire, l’exercice est fini et les sous-marins russes ne devraient pas trainer dans le coin.

La plage arrière

Le quart s’est passé à la vitesse de la lumière et me retrouve avec bonheur dans mes draps. Pas pour longtemps, il sera bientôt cinq heures et le branle-bas arrive à sept heures. Il est arrivé, le branle-bas. Ce matin, on a eu droit au clairon. Je suis dans un état de léthargie avancée. C’est avec les plus grandes difficultés que je m’extrais de la bannette et me traine pour aller déjeuner. Le poste de lavage se fera dans le même état, et retournerai me coucher. Je ne resterai pas longtemps à glander, il est onze heures passé et les hauts parleurs diffusent l’annonce du premier service. Je suis concerné, je reprends le quart à midi. En attendant, je m’autorise un tour plage arrière. C’est un temps de vacances, le ciel est clair, le soleil à poste, la mer calme. Vu le vent relatif et l’écume à l’arrière, le bâtiment mouline dur. Ce n’est pas encore la PMP, mais il n’en faudrait pas beaucoup plus pour y arriver. Les cheminées crachent par saccades des volutes de fumée noire, toujours aussi âcre.

Au PC ASM et à coté, au CO, c’est la décontraction. Devant les consoles, ça discute, ça fume, ça rigole. Je vais faire un tour à la passerelle. A l’horizon, on aperçoit déjà les côtes. Et aux alentours, des navires de pêche suivis par des troupeaux de mouettes. Aujourd’hui, c’est samedi, et arrivé à quai, je ne serai pas de service, et pourrai donc descendre à quai et faire un tour en ville. J’ai fini mon quart, il est bientôt dix-sept heures et le poste de manœuvre est lancé. Direction la plage arrière, bâchi et gants de sécurité à poste. Les passes sont à peine franchies que les aussières sont sorties. On s’aligne le long du bord et on attend. Le Goulet passé, la jetée de la rade est à portée de vue. Le navire s’y engage. A l’approche du ponton, les aussières sont lancées, amarrée aux bites et tendues par les guindeaux. Le long du bord, j’aperçois la passerelle que l’on pose sur le quai. Ça y est, c’est bon, le dégagé du poste de manœuvre est envoyé, suivi de près par l’appel des permissionnaires roof Malafon.


Premier retour à terre.

J’avais oublié qu’il fallait faire tant de chemin pour arriver en ville. Déjà entre le quai et la porte Cafarelli, à pied, il y a le temps d’admirer le paysage. Et après, il faut arriver rue de la Porte. Et le premier bar trouvé, j’y suis entré. Au bar, derrière une bière, je songe à ma nouvelle vie. Je suis fier de ce que je fais. Je repense aux gens bien intentionnés me déconseillant cette voie. Il est vrai que 1968 est encore proche et choisir le métier des armes est mal vu. Mais je n’en n’ai cure. Je ne partage pas le point de vue « baba cool » Je commande une deuxième mousse, elle me rend enjoué et me conforte dans mes choix. La nuit tombe, je quitte le bar, passe le pont de Recouvrance et choisi un restaurant en bas de la rue de Siam. Puis après une brève reconnaissance de quelques bars, je retourne à bord. Cette première sortie aura été très sage. Cette semaine passée en mer m’a rincé. Au quai des flottilles, j’ai du mal à retrouver le ponton sur lequel mon navire est amarré. Il fait nuit, et malgré, sur le quai la présence de nombreux lampadaires, à proximité des pontons, les numéros de coques sont difficilement visibles. Je finis quand même par trouver, par la suite, j’hésiterai moins. A la coupée, je retrouve un collègue qui entame son minuit à quatre. Engoncé dans son blouson de mer, il discute avec le second maître de coupée. Je récupère ma carte et file me coucher.


A quai.

Branle-bas ! Une nouvelle journée commence. L’appel au roof Malafon me parait plus solennel qu’avant. Pourquoi ? Je n’arrive pas à savoir, c’est du ressenti. Et ça me plaît bien. En revanche, après le poste de lavage, je suis de corvée de vivres. Une semaine de mer, ça vide la cambuse. Avec les collègues du quart de corvée, je vais passer une partie de la matinée à faire l’aller et retour entre le quai et la passerelle à décharger un camion et embarquer des cartons et cageots de vivres en tous genres. Au bout de quelques aller-retour, je commence à trouver le ponton bien long à parcourir. Surtout avec un énorme cageot sur les bras. Mais toutes les bonnes choses ont une fin, dit-on… Il est bientôt midi et le camion vidé retourne vers ses entrepôts.

Le Vauquelin à quai.
(Photo: Gérard Guesdon)

Après déjeuner, je vais glander un moment plage arrière avant de retourner au poste d’entretien. A quai ou en mer, c’est le lieu que je fréquenterai avec assiduité. Tout au moins quand ce sera possible. Ça me permet de m’isoler un peu et d’écouter tranquillement les mouettes. Les écouter quand elles sont en vol et pas quand elles se chamaillent sur les poubelles. Il faut le dire, c’est leur principal centre d’intérêt. Il suffit de les voir en mer, pas trop loin des côtes au moment des vidanges des poubelles. Au poste d’entretien, me voilà équipé d’un voltmètre et d’un gros classeur vert, en compagnie d’un collègue, je vais passer l’après-midi à vérifier les circuits électroniques des sonars. J’en passerai bien d’autres et apprendrai le métier. Dix-sept heures, dégagé du poste d’entretien, appel des permissionnaires roof Malafon. Je ne suis pas concerné par cette annonce. Je suis de service et serai de quart au bureau des mouvements de vingt heures à minuit. Le bureau des mouvements (le BM) est un local dédié comme son nom l’indique aux mouvements. Les mouvements de quoi ? Les mouvements qui rythment les activités d’une unité de la Marine. Que ce soit un une caserne, une école ou un navire. Je me souviens vaguement du bureau des mouvements du CIN Saint Mandrier. Il était immense. Celui du Vauquelin, plus petit que le BSI que j’ai décrit plus haut. On n’y entre pas à deux. Equipé d’un minuscule bureau, et d’un micro relié à un boitier équipé de boutons permettant de choisir le mode de communication. A savoir si le message est destiné à l’équipage pont, à la machine, aux officiers mariniers, à l’état-major (Pacha compris) ou communication générale. Se tromper de bouton peut-être source d’ennuis avec le Bidel…

Peu avant vingt heures, je me rends à mon poste pour relever mon prédécesseur. Je suis planton. Je capelle donc le ceinturon et les guêtres relatifs à la fonction. Mon rôle consistera donc à transmettre les communications si besoin est. Mais après vingt heures hors alertes graves, c’est silence radio. Mon rôle consistera également à aller réveiller les gens appelés à effectuer une ronde quelconque. Pour cela, ils s’inscrivent sur un cahier en indiquant l’heure à laquelle je devrai passer et leur localisation. Le second maître de coupée se trouve comme son nom l’indique à la coupée. Il est chargé de vérifier les allées et venues de l’équipage entre le bord et le quai. Et rendre les honneurs à chaque arrivée ou départ d’un officier. A cette heure-ci, les occasions sont rares. Aussi, il peut tout à loisir fumer. Ce qui en principe n’est pas autorisé.
Mais qui ne l’a pas fait ? Pour ma part, je ne suis pas encore accro à la nicotine, mais ça viendra. Aussi, je m’installe du mieux que je peux près de ce minuscule bureau et choisi de lire.

Vers vingt-deux heures, je consulte le cahier de réveils. Rien avant une demi-heure. Je vais me dégourdir les jambes à la coupée. Le chemin n’est pas long. Et pour cause, il me suffit de passer une porte étanche, et j’y suis. Avec le second-maître, je discute un peu. De tout et de rien, il faut bien l’avouer. Le contexte n’incite pas vraiment aux grandes envolées de l’esprit. Quoique. Le ciel est clair, on y voit les étoiles et il fait doux, on pourrait. L’occasion ne se présente pas. Je vais m’accouder le long du bord sur les filières. Le clapotis de l’eau noire sur la coque, la lumière glauque des lampadaires sur le quai, une légère brise et la rumeur sourde de la mer venant des passes au-delà de la rade. C’est agréable voire apaisant.

Il est l’heure d’aller réveiller des gars. Armé d’une lampe torche, (Celles en bakélite vert avec le foyer lumineux coudé à angle droit par rapport au manche. Sans doute pour éclairer dans les coins…) je pars à la recherche de mon objectif. Sur le cahier, je lis : SM b… poste OM AV bannette du haut deuxième travée à gauche. Je crois me souvenir qu’il y avait aussi parfois l’indication de tranches. A savoir B202, par exemple. Qui signifiait la position par rapport au navire. Je ne saurais être plus précis sur ce sujet. La mémoire est volatile… En principe, cela devait aider à se situer, mais je ne crois pas que cela m’ait beaucoup aidé. La porte du poste franchie, dans le noir complet, accompagné d’un bruit de fond de ronflements et d’un parfum de renfermé, je tâtonne, essaie de me repérer, trouver la bonne travée, la bonne bannette, je secoue doucement le corps affalé. Il m’est parfois arrivé de me tromper, et alors, bonjours les grognements, voire l’engueulade.

Ça été ma crainte pendant toute la période où j’étais matelot. Par la suite, connaissant mieux les gens, les erreurs étaient plus rares, et quand elles se produisent, je suis moins stressé. Le meilleur moment arrive quand je vais chercher les gars prenant la relève. Ce qui signifie que je ne vais pas tarder à aller me coucher. J’y vais donc d’un pas plus décidé. Et pour le coup, je m’assure qu’ils sont bien réveillés. Néanmoins, je n’oserai pas leur brandir ma lampe sous le nez, comme cela a été parfois le cas lorsque ça été mon tour d’être réveillé. Je n’attends pas l’arrivée de mon successeur pour retirer mon équipement le pose sur le bureau, et compte les minutes qui me séparent de ma bannette. Passer les consignes ne sera pas long. Il n’y a rien à signaler. Je n’attends pas qu’il ait terminé de s’équiper pour m’échapper et rejoindre le poste 4. La nuit a été courte. Je n’ai pas entendu le branle-bas. La lumière crue des néons et le brouhaha du lever général me sort de ma torpeur. Je regarde l’heure. L’appel est dans vingt minutes, j’ai juste le temps de courir à la caf avant qu’elle ne ferme, avaler un café et courir encore pour l’appel qui vient d’être envoyé. Le Vauquelin restera bien une quinzaine de jours à quai. Il ne se passera rien de spécial. Aussi je ne m’attarderai pas à décrire les journées à quai. Je l’ai déjà fait plus haut. Il s’est donc passé une quinzaine de jours.

Un soir la feuille de service est diffusée. Elle indique que le lendemain, l’appareillage aura lieu à onze heures. Avec comme d’habitude entrainement dans le golfe de Gascogne, mais à la fin de ce dernier, une escale. Une escale à Vigo. En Espagne à quelques kilomètres du nord du Portugal. Je n’ai jamais entendu parler de ce coin. Au moins, ça va changer de la routine. Ce soir, je ne suis pas de service et décide de sortir en ville. Aussi, au dégagé du poste d’entretien, je file me changer et attends l’appel des permissionnaires. Celui-ci a lieu comme d’habitude roof Malafon. L’officier de service procède à la revue. Celle-ci faite, direction la coupée, puis Recouvrance. Je crois me souvenir qu’il y avait un car qui prenait sur le quai les permissionnaires. Mais il fallait être à l’heure. Car après, c’est fini, il n’y en a plus. Et c’est à pied que l’on rejoint la ville. Je suis retourné dans le bar que j’avais fréquenté précédemment. La patronne me reconnait. De toute évidence, ou bien, elle est physionomiste ou je me suis fait remarquer. La seconde hypothèse ne me semble guère probable. Toujours est-il que je me sens presque un habitué. Je pose mon bâchi sur le bar et, c’est parti pour une petite mousse. Et me voilà reparti à rêver. Demain, on remet ça pour deux semaines. Et cette fois, je ne serai plus tout à fait novice. Je sais, à défaut d’événements inattendus comment et ce qui va se passer. Et pour arroser ça, une autre petite mousse ! Cette fois là encore, je serai sage et retournerai gentiment à bord.

À partir du ler janvier 1974, l'Escadre de l'Atlantique devient force navale en sous-ordre.
Elle est placée sous le commandement organique du vice-amiral d'escadre.
Commandant en chef pour l'Atlantique et préfet maritime de la 2e Région (Ceclant-Premar 2)

Désormais, toutes les missions du type :

•Soutien aux SNLE de la FOST

•Interventions diverses au profit de la navigation commerciale.

Rassemblées sous le vocable "Missions Ceclant"
En dehors de l'entraînement habituel et des misions Ceclant qui s'échelonnent entre février
et le début de septembre, le Vauquelin fait deux sorties importantes :

• Une en février (escale à Las Palmas du 11 au 18)

• Participation au début de la sortie de printemps de l'escadre du 6 au 21 mai (escale à Vigo).

(Source : Les Escorteurs d’escadre J.Moulin & R.DumasMarine Eds


Ce matin, après le rituel quotidien de l’appel et du poste de lavage, les mécanos sont appelés à leurs postes. Les machines vont être lancées. C’est lundi et nous sommes en mai. Le 6 mai très exactement. Ce week-end, j’ai eu droit à une « quarante-huit » c'est-à-dire une permission de deux jours. La coupure a été brutale. J’y ai passé une grande partie dans le train et suis revenu ce matin de bonne heure. A côté du BSI, la feuille de service est affichée et j’y lis entre autre ceci : Sortie de printemps de L'escadre du 6 au 21 mai (escale à Vigo)


Sortie de printemps

En effet, au quai des flottilles il n’y a pas que le Vauquelin à commencer à cracher la fumée âcre. Cela va être une sortie de groupe. Dans la coursive, ça va et vient. Les mécanos et les sécuritars surtout. Les « Pontus » seront sollicités plus tard. Dans cette coursive, donc, les vibrations dues aux machines se font sentir. Les vapeurs aussi. Même sourd et aveugle, il est possible de connaître la situation du navire. Il suffit de humer l’air de la coursive. Inimitable ! L’appel au poste de manœuvre à lieu à onze heures. Ça va être le Bazard pour les cuistots. Je crois que les gens prenant le quart ont déjà déjeuné, nous, non. Ça me fait toujours un drôle d’effet quand le navire se détache du quai. Je ne sais pas pourquoi. Mais après tout quelle importance ? Il fait beau, c’est le printemps. Déjà, le navire sort de la rade. En plus du vent relatif dû à l’allure du navire, le vent du large fouette le visage. En fermant les yeux, c’est toujours une impression de vacances qui prédomine. Je ne m’en lasserai jamais. Déjà, sur bâbord, la pointe des Espagnols défile vers l’arrière. La mer clapote, de temps en temps, des embruns arrivent jusqu’à nous. L’ordre de rentrer les aussières lancé par le patron bosco me sort de ma rêverie. Le poste de manœuvre arrive à sa fin. Le poste de manœuvre est terminé, avec les collègues, direction la caf. Parfois les cuistots font des merveilles, aujourd’hui, nous sommes gâtés. Bon, c’est servi sur des plateaux repas en alu. Mais qu’importe le contenant… Repu, je retourne au poste 4. Le navire oscille de plus en plus, j’ai du mal à étaler Je vais m’allonger un moment en attendant le quart. Les dix jours qui ont suivi ont été rythmé par les quarts, la caf et la bannette. Il y a bien eu un poste de combat. Pour exercice, bien sûr. Il n’en reste pas moins qu’à ce moment, l’équipage marche par bordée. Heureusement, cela ne dure pas trop longtemps. La vraie guerre n’est pas encore là C’est vrai qu’à ce moment-là, il y a un peu d’excitations. Mais à un rythme soutenu, ça devient crevant. En dehors de ces moments, c’est la routine et je peux me permettre d’aller faire un tour plage arrière. Et là, je me ressource, me retrouve seul, zen… Les moments les plus beaux, sont le soir quand le soleil passe derrière l’horizon. Ne voir que la mer, plus de mouettes. C’est au-delà de leur rayon d’action. N’entendre que la mer. Bon, bien sûr le bruit de la machine ne se fait pas totalement oublier. Mais j’arrive à en faire abstraction. Plus tard, je verrai quelque chose de plus beau encore. Une nuit de pleine lune, avec une mer d’huile à perte de vue. J’y reviendrai au moment opportun. Pour l’instant, ce que je vis me va très bien. Parfois, à l’horizon, un navire apparait. Au bout d’un moment, j’arrive à deviner, à discerner sa silhouette. Cette fois, c’est un rapide qui semble jouer à saute-mouton sur les lames. Ce doit être le Gascon ou le bourguignon. A cette distance, il m'est difficile de le distinguer. Lors de ma formation au CIN Saint Mandrier, j’ai fait une sortie sur un rapide. C’est pour cela que, vu mon classement à la fin du cours, j’ai choisi un escorteur d’escadre. Je vais vous raconter pourquoi. En février ou mars dernier, ce n’est pas vieux, (les souvenirs sont encore frais) ma promo a eu droit dans le cadre de la formation à une sortie en mer. Nous n’étions pas peu fiers. Nous embarquons donc à bord d’un escorteur rapide. Je ne me souviens plus duquel. Mais bon… Je me souviens que quelques-uns d’entre nous étaient rassemblés plage arrière (Hé oui ! déjà) je précise que le navire est basé à Toulon ; c’est la Méditerranée. Qu’a-t-elle de spécial cette mer ? C’est, vous le savez, une mer fermée. Et qui dit mer fermée, dit houle courte. Résultat, si le temps se gâte, on a droit aux coups de raquette. On saute dans tous les sens à une fréquence beaucoup plus rapide qu’en Atlantique. Donc à ce moment, nous nous sentons être de fiers marins sur une mer qui commence à se creuser. Arrive par haut-parleur l’ordre de rentrer. Ça commence à secouer et il devient dangereux de rester à l’extérieur. Dont acte. On ouvre la porte étanche. Et là, les fumets de la coursive me sautent au nez. J’ai à peine fait trois pas à l’intérieur, qu’un premier renvoi se fait. Pour rester digne, je serre les dents et ferme la bouche. Résultat, je vomis par le nez… ça été horrible. La preuve, je m’en souviens encore. J’ai dû faire un bref tour au PC ASM. A bord de ces navires, c’étaient encore les vieux DUBA1. De vieux sonars directifs. Mais c’est un détail. Mais, j’ai encore une image de ce moment. Je me souviens d’un collègue de promo qui, également mal à l’aise, s’autorise une « queue de renard » le long du bord. Seulement, il fait face contre le vent et reprend son vomi sur la figure. Aussi mal en point que nous pouvions être, quand il s’est tourné vers nous tout maculé, ça a été le fou rire. Par la suite, j’ai préféré éviter ce type de navire. Ces dix jours, se sont donc passés comme prévu. La mer a été relativement calme, pour faire bref, c’est la croisière. Bon, j’exagère un peu. Mais la routine, aussi ennuyeuse qu’elle puisse être au présent, la mémoire à postériori enjolive le souvenir. Et de fait, n’en gardant pas de mauvais souvenirs, ce ne peuvent qu’être que des bons souvenirs.

Au cours de cette descente vers le sud, les exercices s'enchaînent à un rythme soutenu. Outre le fait de courir après le sous-marin Espadon, nous avons droit à un ravitaillement à la mer (RAM) avec la Seine. Mon poste de ravitaillement se fait, comme bien d'autres postes sur la plage arrière. Il n'y a rien à faire sinon que de regarder... Et agir au cas où ...

C'est agréable, il fait beau, très beau même. Le soleil commence à taper. Au large du Maroc et en cette saison, rien d'anormal. Le Vauquelin se rapproche de La Saone par bâbord. Les gabiers jouent du sifflet pour démarrer la manœuvre. Arrivé de conserve avec le pétrolier, le Vauquelin réduit son allure.

Attention aux lance amarre !

Une, deux détonnations claquent. Les filins partent vers la Seine. Les câbles pour le transfert sont amenés.


Le PRE La Seine
Je ne sais plus à qui je dois ces images.
Aussi je serai ravi de la savoir afin de citer son auteur...

Un air tiède balaie la plage arrière. Parfumé de temps à autres par les émanations des cheminées. Au loin, sur l'arrière, derrière le pétrolier, la silouhette du Colbert se détache. Peut-être le client suivant de la Saone. Deux heures se passent avant le retrait des tuyaux. Malgré la météo estivale, je commençais à trouver le temps long.

"Rompre du poste de RAM."

Les hauts-parleurs ont parlé. Le pétrolier commence à s'éloigner. Et se rapproche du Colbert.Le matériel de sécurité est dégagé de la plage arrière. Nous nous alignons, puis dégageons.


Gérard Guesdon, matelot appelé à bord du croiseur montre la manœuvre vu de son navire.

C'est par un beau soleil... Et au poste de combat sous les attaques effectuées par les Etendards de Landivisiau, que l'escadre de l'Atlantique appareille le 6 mai pour la sortie d'entraînement de printemps. Le Colbert, portant la marque du vice-amiral Petrochilo commandant l'escadre, le Clemenceau, le Bouvet, le Casablanca, le Vauquelin et la Saône rejoignent le Gascon et le Bourguignon partis trois jours avant et tout le groupe fait route vers le sud. Pour une campagne qui a pour nom "CROIX DU SUD".

De nombreux exercices se déroulent durant cette première phase : CASEX avec le sous-marin Espadon et des avions de patrouille maritime, tirs divers, exercices de manœuvre etc... Tout ceci au profit des élèves de "l'école Navale" et de "l'école Militaire de la Flotte" que nous avons embarqués sur plusieurs bâtiments, et que leur commandant le capitaine de vaisseau Dyevre vient voir à plusieurs reprises en se faisant hélitreuiller par les hélicoptères du Clemenceau.

Le temps est toujours aussi beau quand nous approchons des côtes du Maroc où nous retrouvons la Jeanne d'Arc et le Forbin le 8 mai et pour quelques heures. Nous naviguons en formation jusqu'à la tombée de la nuit, non sans que les deux commandants soient venus saluer l'amiral à bord du Colbert.

Le 9, le Gascon et le Bourguignon nous quittent pour Agadir et nous continuons vers les iles Canaries. De jour et de nuit, le ballet des hélicoptères continue durant les exercices. Le 11 mai, après une présentation impeccable le Clemenceau effectue un impressionnant remorquage du Colbert : le premier effectué par le porte-avion depuis 1962.

Le dimanche 12 mai, nous sortons les "blancs" pour la première fois : l'amiral remet la médaille militaire au premier maître GUILLANDRE, de l'état-major, et au maître Deru de LA Saône, au cours d'une cérémonie sur la plage arrière du Colbert.

...Le même jour, dans les parages des iles du Cap Vert, le Clemenceau et le Vauquelin nous quittent pour remonter vers VIGO, avec les élèves de l'EN et de L'EMF qu'une étourdissante valse d'hélicoptère et de chaises a transférés à leur bord. Le Colbert, le bouvet, le Casablanca, et La Saône continuent vers le Brésil.

La poursuite des exercices, en particulier avec un Atlantic venant de Dakar, ne nous empêche pas de prendre des bains de soleil. Mais en dépit des recommandations des "anciens", certains ne se méfient pas du soleil des tropiques, rafraîchi par les Alizés. De superbes "peaux rouges" font leur apparition chaque jour.

Mer très calme quand nous approchons de l'équateur. Les néophytes commencent à trembler, avec raison, car la colère de NEPTUNE est vive : Demandez à leur retour aux nouveaux baptisés s'ils ont préféré les galettes "sucrées-salées-poivrées-pimentées" du premier-maître cuisinier SUSHOKA, la farine et les lentilles, le jet d'eau, le supplice de la piscine, où le baisement obligatoire des pieds dégoulinant de peinture de la charmante Amphitrite.

Sur tous les bâtiments la bonne humeur règne : Plus de huit cents nouveaux "vrais marins" qui auront des souvenirs heureux à raconter... En attendant ceux du BRESIL où nous arrivons demain. Salvador, Santos, Recife et Rio de Janeiro.

Le 12 mai, le Vauquelin quitte la formation pour remonter plein nord, cap sur Vigo en Espagne.

Au matin du 16 mai, le Vauquelin croise au large de l’Espagne et se dirige vers la baie de Vigo.

Le poste de manœuvre se fera en tenue de sortie. En effet, un navire en escale est en représentation, il faut donc faire ce qu’il faut. L’accostage se fait sur un quai très banal. Pour le dépaysement, ce n’est pas vraiment ça. Mais, bon, l’Espagne n’est pas sur Mars, il faut être réaliste. La coupée est posée sur le quai, le Pacha et quelques officiers y descendent. Une voiture les attend. Sur la plage arrière, on termine de ranger le matériel, le dégagé du poste de manœuvre est lancé. Le navire va rester trois jours à quai. Appel des permissionnaires roof Malafon. Ces appels de permissionnaires lors des escales ont ceci de particulier de se présenter uniquement en tenue de sortie et non pas en civil. Il y a aussi ces détails : La remise d’une petite somme en monnaie locale et la distribution d’un préservatif. Pour le coup du préservatif, il me semble que par la suite, cette pratique sera abandonnée. Peut-être du fait que les prochaines escales se situeront en Europe du nord. Et donc, probablement moins susceptibles de problèmes sanitaires. Ce n’est que pures hypothèses de ma part et d’ailleurs non fondées. Toujours est-il, que le fait est pour cette escale. Après avoir minutieusement vérifié ma tenue, je me présente donc à l’inspection. L’officier de service ne passera sur aucun détail. Une tache sur le col, des chaussures mal cirées, c’est retour au poste pour corriger. Nous sommes, je le rappelle en représentation. Derrière l’officier, le second-maître, lui aussi de service procède à la distribution réglementaire. Je ne garderai pas, de cette escale, de souvenirs significatifs tant cette ville parait banale. Si ce n’est une infâme gargote dans laquelle je suis allé déjeuner. Le dernier jour, une excursion à Saint Jacques de Compostelle est organisée. Je n’en serai pas, je suis de service. Je ne sais si c’était l’ambassade de France ou la ville qui en était l’organisatrice. Toujours est-il que ce jour, je suis à la coupée en tenue de sortie, guêtres et ceinturon blanc comme il se doit. Faire le quart à la coupée lors des escales a ceci d’être plus agréable qu’il rompt avec la monotonie du quart au quai des flottilles. Surtout lorsque le navire est amarré à un quai civil. On y voit des badauds curieux errer le long du bord. Parfois nous héler pour en savoir plus sur notre présence. Qui sommes-nous, d’où venons-nous. La barrière de la langue amène chaque fois à un jonglage linguistique plus ou moins laborieux. Qui fait que l’on ne voit pas le temps passer. Et de fait, la relève arrive vite. La journée aussi d’ailleurs. Le soir venant, le quai, sous les lampadaires se fait plus désert. Des voitures passent de temps en temps, ralentissent un peu, puis repartent. La soirée avançant, les gens descendus à quai le matin commencent à rentrer. D’une démarche pas toujours très assurée. Par la suite, il y aura des retours à bord plus « folkloriques ». J’y reviendrai.

Demain, l’appareillage est prévu en début de matinée. Les gens ayant abusé de la Cerveza vont éprouver quelques difficultés au poste de manœuvre. Au branle-bas, il est facile de discerner les gens les gens qui n’étaient pas de service la veille. Le geste lent, l’œil glauque, l’haleine chargée. Pour eux, le début de journée sera pénible. L’appel roof Malafon, le lever des couleurs, au son du clairon, se transforme cette fois en un véritable calvaire. Mais ce n’est qu’une mise en bouche. Le poste de manœuvre sera le plat de résistance. Hisser les aussières, réagir rapidement aux ordres devient vite problématique. Tout cela sera vite oublié lors des prochaines escales. Le navire s’éloigne du quai. A terre, des gens font des signes de la main. Au revoir disent-ils peut-être. C’est plutôt adieu, car si le navire doit y retourner ce sera au mieux dans plusieurs années. Et les gens à bord ce jour-là n’y seront plus. N’y seront plus, en cela, je veux dire qu’ils auront changé d’affectation entre temps. Pour ma part, je n’ai jamais refait la même escale. Le retour à Brest est prévu demain matin. Tout laisse donc à penser que la journée ne sera pas mouvementée. En termes d’activités du moins. Les côtes espagnoles sont déjà loin sur l’horizon, la mer moutonne comme il se doit, le soleil est haut dans le ciel, pas de nuages. L’écume des vagues éblouit comme la neige. Normal, le blanc renvoie bien les rayons du soleil. Je ne me lasserai jamais de ce spectacle. En fin d’après-midi, il est prévu de faire passer le navire en PMP. Ça va chauffer chez les mécanos. Déjà, en régime de croisière, le bruit et la chaleur à la machine sont dantesques, les machines poussées au maximum, ce sera l’enfer ! Bon j’exagère peut-être un peu, personne n’en est mort. Mais il faut bien le reconnaître, ce ne sera pas l’ambiance salon de thé. Il est seize heures, je suis au PC ASM. L’ambiance est tranquille, détendue. Un léger roulis encourage à la somnolence… Des vibrations, voire des tremblements nous sortent de notre léthargie. Le navire entier semble pris de frissons. Ça y est, on passe en PMP ! Je vais faire un tour à la passerelle. Le Pacha est sur son fauteuil, le chef de quart lui parle. Je m’assure de ne gêner personne et vais me coller le nez à la vitre. Je n’ai pas regardé le loch mais la communication avec la machine annonce bientôt trente nœuds, ce qui fait environ cinquante-cinq kilomètres heure.

PMP
Le Quartier-Maître fusilier dans le vent relatif.
Source: Jean-Paul Banfi.

Les 63000 CV des machines propulsent les 3750 tonnes du navire. La plage avant est balayée par les embruns. On sent les claquements de la coque sur les vagues. Le compas indique que le navire fait cap plein nord. On se rapproche de la Bretagne. Je retourne au PC ASM, c’est à mon tour de faire la ronde sécu. Dans la coursive, tout n’est que vibrations. Mais ce n’est rien à côté du local machine avant. J’en viens. Les gens hurlent pour se parler, leur tenue est trempée de sueur. Ma vérification faite, je ne m’attarde pas. Arrivé au local torpilles, les portes étanches donnant sur les ponts milieux sont ouvertes. Des bouffées d’air du large s’engouffrent et rafraîchissent ce tronçon de coursive. J’en profite pour faire un tour dehors. Le vent et les embruns balaient le pont milieu, aussi je reste derrière les tubes lance torpilles.

Le pont milieu au niveau des tubes lance-torpilles.

Peut-être est-ce le fait de remonter plein nord, vers la Bretagne, la météo s’est nettement dégradée. Le ciel s’est chargé de nuages, le plafond est bas. Pour faire court, le ciel Espagnol est loin. Bon ! Ne pas trainer. Je continue ma ronde. Arrivé plage arrière, c’est grand vent de tous côtés. Là, au moins l’horizon est dégagé. A l’arrière, des gerbes d’écume marquent le passage du navire et ici aussi, les vibrations sont perceptibles. Les deux cheminées crachent ensemble leurs nuages noirs et âcres. Le vent relatif les disperse rapidement. Je me serai bien attardé, le vent et la mer me vont très bien. Mais le devoir commande et il me faut retourner au PC ASM. Ce rythme soutenu sera encore de mise lorsqu’à la fin de mon quart, je retourne au poste 4. Ce local couchage se trouve, je le rappelle, à l’arrière, avec, au-dessus le hangar Malafon, et en dessous, les lignes d’arbres d’hélices. Aussi question ambiance, on est aux premières loges. Mais ce n’est pas la machine ! Et cela n’empêche pas de dormir. A la caf, le deuxième service est annoncé lorsque le Vauquelin retourne en régime de croisière. A côté des trépidations de tout à l’heure, c’est presque un calme Olympien qui semble régner tout à coup. Et ce sera des ronds dans l’eau toute la nuit avant de revoir les côtes Bretonnes tôt le matin. Des ronds dans l’eau, on en fera d’autres et pour plus longtemps. J’aurai mainte fois l’occasion d’en reparler plus en détail. Pour le moment, c’est le retour vers Brest.


Brest (Retour)

27 aout 1974
Service Ordinaire au mouillage
9h00 Le Casabianca appareille
09h25 Embarquement de torpilles
10h00 Fin d'embarquement de torpilles
Journal de bord (Extrait)

L’arrivée au quai des flottilles se fera dans les règles, sous un ciel plombé. La météo ne s’est pas améliorée depuis hier. La coupée posée sur le ponton, les machines stoppées, la vie à quai reprend son cours. Ce matin, un embarquement de torpilles d’exercice est prévu. J’espère que ce sera terminé avant le dégagé, je ne suis pas de service, aussi je compte aller faire un tour en ville. Ça se présente bien, l’appel du service ASM au pont milieu est envoyé juste après le déjeuner. La barge contenant les torpilles est déjà en approche, les remorqueurs vont la mettre à couple. La grue flottante suit de près. La barge est amarrée le long du Vauquelin. Si mes souvenirs sont bon, cette barge était dénommée « gabarre » mais je n’en suis pas sûr, aussi je n’utiliserai pas ce terme. Toujours est-il, que, immédiatement, nous sautons à bord et commençons à la découvrir. A l’intérieur, trois torpilles reposent sur leur berceau. Des courroies sont passées autour de la torpille et amarrée à la grue. La torpille s’élève, se balance lentement, et tout aussi doucement posée sur le rail de chargement face aux tubes lance torpilles. Les torpilleurs vont se charger d’insérer les projectiles dans les valises. Avec un treuil, les rails abondements graissés, la torpille glisse, rentre dans son logement. Il me faut préciser ce que signifient ces valises. Ces dernières sont des caissons qui permettent le rechargement des tourelles. Cette opération se renouvellera encore trois fois, et après, il faudra recouvrir la barge. Cela prendra toute l’après-midi, départ de la grue et de la barge compris. Le dégagé envoyé, je file prendre une douche, me changer, puis me présenter aux permissionnaires. Ah Brest ! Ce sera toujours un plaisir de retourner arpenter ses trottoirs en fréquenter ses troquets. Cette nuit, je suis rentré un peu tard, aussi, ne suis plus très frais à l’appel. La lecture de la feuille de service indique qu’une série de manœuvres et entrainement est prévue en fin de semaine. Notamment avec les SNLE Le chargement de torpilles d’exercice de la veille pouvait aisément laisser entrevoir de nouvelles sorties dans les jours qui suivent. Et ça n’a pas manqué. Les embarquements de vivres, de gas-oil, les maintenances accrues ont ponctué chaque jour de la semaine. Pas le temps de glander. Il y a eu même une corvée de peinture. En effet, la coque commençait à être marquée par la rouille. Ça fait désordre. Aussi, des gars sur des radeaux, armés de rouleaux à peinture au bout d’un manche à balai font disparaitre ces taches disgracieuses. En cela, il me revient un dicton qui disait ceci : « A bord, un marin salue tout ce qui bouge et peint le reste » Je ne me souviens pas de qui je tenais cette blague, mais elle m’a bien fait rire. Cette semaine, j’ai été de quart à la coupée de minuit à quatre heures. En général, vu l’heure, il ne se passe pas grand-chose. Cette nuits-là, il y a eu une série de retours à bord pour le moins laborieux. Les uns peinant à prendre la coupée, les autres, ayant réussi à passer le premier obstacle demandent de l’aide pour récupérer leur carte de bord. C’est à ces indices que l’on peut deviner un appareillage très prochain. Grâce à ces multiples diversions, le quart passera très vite.


Mission SNLE

Ce week-end se passera encore à quai, mais lundi après-midi, c’est l’appareillage. Ce sera pour une sortie SNLE. Je ne participe pas au poste de manœuvre, je suis de quart au PC ASM. Jusqu’à la sortie du goulet, la veille sonar est toute relative, aussi, le dos tourné à l’écran, on discute, commente les bruits de coursives, les événements du week-end. Je profite de ce relâchement pour faire un tour à la passerelle, et par la même occasion de passer sur l’aileron.

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Un timonier y est à poste, je ne le dérange pas. Ici, c’est pour le moins venteux, et en me penchant un peu, j’ai une vue imprenable du coté bâbord du navire. A quinze-vingt mètres du niveau de l’eau, le spectacle en vaut la peine. A quelques encablures, la verte cote du Finistère défile lentement. Les voiles des bateaux de plaisance, autant de triangles blancs qui parsèment une eau sombre malgré un soleil éclatant. Comme d’habitude, la mer est parsemée d’écume et les vagues font sauter les voiliers de crêtes en crêtes. Le Vauquelin, vu son tonnage n’est guère concerné par ces petits mouvements de mer. Ce ne sera pas la même chose, plus tard en mer du nord, mais là encore, j’y reviendrai. Accoudé à la rambarde, je savoure ces brefs moments de sérénité. Je n’entends, que le bruit du vent, des claquements de l’eau sur la coque, et les cris des mouettes. La pointe Saint-Mathieu commence à défiler vers l’arrière, cap vers le golfe de Gascogne. En fermant les yeux, je me vois en vacances, sur une plage par grand vent. Ce vent, qui n’est pas vraiment chaud, fini par me faire sortir de ma rêverie. Je n’ai pas pris mon blouson de mer et ma vareuse en toile, n’est pas idéale pour rester longtemps exposé ainsi. Je retourne au PC ASM me réchauffer.

Le PC ASM


Au PC ASM, l’ambiance a changé. Le contact avec le sous-marin est établi. Le collègue, le casque sur les oreilles et les yeux rivés sur l’écran envoie déjà les infos pour la table traçante. Je me mets rapidement au jus, je vais le relever. Pendant une heure, je vais garder le pointeur sur le spot lumineux indiquant la position du submersible. Le casque me met les oreilles en surchauffe, aussi, je dégage une oreillette et garde l’autre en place. Et inverse la manœuvre régulièrement. Le SNLE restera en contact jusqu’au moment où il passera en mode secret. C’est à cette période que j’apprends l’existence des « chalutiers Russes » Les chalutiers Russes, sont, comme leur nom l’indique, des chalutiers. Mais pourquoi Russes ? Parce que, dit-on ils étaient bardés d’antennes et apparaissaient lors des sorties de SNLE. Nous sommes en période de la guerre froide, et le renseignement est vital pour les deux camps. Donc, à défaut de pouvoir dépêcher des navires de guerre spécialisés ASM, les Russes faisaient du camouflage. Je n’ai jamais eu officiellement connaissance de cette information. En principe, ça devait relevait du bruit de coursive. Mais de mémoire, il y avait une part de réalité. Dans quelle proportion ? Je ne ferai pas de pronostiques là-dessus. Toujours est-il qu’au CO, la veille surface ne se relâche pas. Et pas uniquement à cause du trafic ambiant en mer d’Iroise. Mon quart se termine, le contact est toujours tenu. Il le sera sans doute toute la nuit.

Le sonar remorqué vu du roof Malafon

Après diner, je vais faire un tour plage arrière. La journée se termine, le lieu est désert. Les côtes ont disparu à l’horizon, seules quelques mouettes téméraires ou inconscientes planent nonchalamment au gré du vent. En fait, on ne doit pas encore être trop loin de la terre. Le navire fait toujours cap à l’ouest, aussi il me faut monter roof Malafon pour apercevoir le soleil se coucher. Je vais en faire autant, la nuit sera courte et longs les quarts de nuit. Debout ! Il est quatre heures moins le quart. Il a fallu me faire répéter plusieurs fois pour me faire émerger. Péniblement, je m’extrais de ma bannette, m’habille et me traîne vers la caf. Arrivé au niveau du local torpilles, j’ouvre une porte étanche, met le nez dehors et inhale un peu d’air du large. La nuit est noire, ciel est dégagé et constellé d’étoiles. Je n’en n’avais jamais vu autant. Ce spectacle, je ne le reverrai qu’en plein désert bien des années plus tard. Loin des lumières du continent, mes yeux ne sont plus pollués par des éclairages omniprésents. C’est féerique. Je fais provision de ces images et me promet de remettre ça dès que possible. Pour l’instant, il me faut vite aller prendre un café-saucisson avant de retourner au PC ASM. Une calme et studieuse ambiance règne devant les sonars. Le SNLE est toujours au bout du pointeur. Le sonar remorqué n’a toujours pas été mis à l’eau. Sans doute, la batythermie est-elle excellente. Elle l’est ; le contact est clair à presque trente mille yards. Tout va bien alors. Ça ne va pas « débander » jusqu’à la fin du quart. La mer s’est creusée, le sonar remorqué ne sera pas mis à l’eau ; pour l’instant, du moins. Le roulis commence à se faire plus prégnant. Sur mon siège, devant la console, j’oscille de droite à gauche au gré des mouvements du navire. Ça berce, mais ce n’est pas le moment de dormir. De temps en temps, des secousses, ou plutôt une impression d’impacts successifs, de « rouler sur les cailloux » indiquent un tangage de plus en plus soutenu. Cette fois-ci, je n’aurai pas l’occasion d’aller voir le spectacle à la passerelle. En fait, je n’en n’ai pas vraiment envie. Je me sens un peu vaseux, je préfère rester où je suis. A côté, un collègue a allumé une cigarette, ça ne m’arrange pas, je dois faire avec. Il est huit heures passé, la caf est peuplée de gens qui viennent de quitter leur quart. Dont moi. Assis sur ce siège à pivot, d’une main je me cramponne à la table, de l’autre, je tiens mon café. Et si j’avais une troisième main, je l’utiliserai pour ma tartine. Ce n’est pas le cas, il me faut donc faire un choix. J’opte donc de lâcher la table et de me caler avec les pieds pour éviter de tourner autour de celui de la table. J’y arrive tant bien que mal. La tartine a du mal à passer. Il me faut faire un effort, rester le ventre vide quand ça bouge, ce n’est pas l’idéal. Surtout quand le mal de mer n’est pas surmonté. Pour ce faire, des vieux choufs préconisaient une boite de pâté ou de sardines à l’huile arrosée de cambusard. A cette époque de ma vie de marin, le simple fait d’imaginer ces mets, suffisait à me retourner l’estomac. Plus tard, quand j’aurai pris de la bouteille, ça me fera sourire. Mais encore, je n’en suis pas là. Déjà les préposés au nettoyage du réfectoire commencent à s’activer. Ils vont avoir à faire. Le sol est jonché de flaques de café, de thé, de morceaux de pain, enfin tout ce qu’il faut pour le petit déjeuner. Il ne reste plus grand monde à manger. L’appel pour le poste de lavage ne va pas tarder. Si je traîne encore, je vais avoir à peine le temps de me brosser les dents avant de devoir entamer ma tâche matinale et quotidienne. C’est au pas de course que je retourne au poste 4, attrape mes affaires de toilette et file aux lavabos. Là aussi, les préposés au nettoyage sont déjà à poste. Je procède donc à mes ablutions à la vitesse de la lumière, retourne déposer mes affaires sur ma bannette et, tout aussi prestement rejoindre mon poste de lavage. Ici encore, avoir deux mains ne suffit pas. Utiliser un balai, dans un escalier quand le roulis fait des siennes impose une stratégie pour combiner l’équilibre et le bon usage de l’outil. Au dégagé du poste de propreté, j’ai un moment de libre, je vais me coucher. Le bonheur d’aller se vautrer dans sa bannette ! Je ferme mon rideau pour m’isoler un peu. Le brouhaha ambiant ne me dérange pas. Le roulis continu est, en situation couchée un vrai bonheur. Le rideau fermé crée une légère pénombre. J’essaie de lire un peu. Je n’arrive pas à me concentrer et repose le bouquin. Ce bouquin c’était un ouvrage de Raymond Queneau intitulé « Zazie dans le métro » Je ne me souviens que du titre. L’histoire, je n’en n’ai aucun souvenir. C’était un livre que j’avais dû trouver sur une bannette libre. Dans les travées, ça va, ça vient, ça bouge, ça discute, mais ça ne me gêne pas, je suis dans un cocon et m’endors.


Je ne me souviens pas de la circonstance qui a procédé à me faire tirer le portrait.
Quant à la date, ce devrait-être au début de l'été.
J'aurai 18 ans le 17 juillet prochain.


« Ouverture de la cafétéria » Le haut-parleur le répétera une fois. Cela ne m’a pas fait sursauter. Le message est parvenu jusqu’à mes neurones sur la pointe des pieds. Déjà midi. Me réveiller en milieu de journée m’est très pénible. C’est encore plus pénible qu’être réveillé la nuit. L’agitation est la même qu’au moment de m’endormir. J’ouvre le rideau. J’aurai dû l’ouvrir progressivement. Le néon de la travée m’agresse les yeux. J’accuse le coup et descend de mon couchage. Une fois debout, le roulis se rappelle à mon bon souvenir. Je titube, il me faut un moment pour me remettre en état de marche. Et pour accélérer le mouvement, je vais faire un tour plage arrière. Pour monter au pont principal, c'est-à-dire au niveau de la coursive, il y a un escalier. Cet escalier, je le monterai en zig gag. Et sans m’agripper à la main courante. Il est dans la vie de ces micros exploits, de minuscules faits divers personnels qui parsèment l’existence, qui marquent cette dernière de grains de sable blancs. Comme les évènements importants d’une pierre blanche. Ou noire, c’est selon. J’ouvre avec difficulté la porte étanche menant plage arrière. A l’extérieur, le vent me parait glacial. Je m’adosse sur une paroi, aspire l’air frais, et reprends mes esprits. Le ciel est clair et ça remue. La plage arrière est régulièrement arrosée. Je reste adossé à la paroi pour éviter de me faire tremper. Et ne bouge plus. Je regarde les crêtes blanches des vagues, les embruns qui balaient le pont. Malgré les bourrasques de vent et les tressautements du navire, je savoure cette atmosphère somme toute très sereine. Et en balayant l’horizon vide de toute présence vivante, cette impression de sérénité s’en trouve renforcée. Et puis c’est l’été, juillet commence à peine, dans quinze jours, j’ai dix-huit ans. Bon, il me faut atterrir, si je puis dire. La caf va fermer et trainer encore me fera louper le déjeuner. Toujours aussi laborieusement, j’ouvre la porte étanche, Le vent la tient fermement plaquée en position fermée. En remontant la coursive, au niveau du local torpilles, un collègue missilier ASM est à poste. Les portes étanches sont ici ouvertes et permettent d’apercevoir la tourelle torpille bâbord pivotée en position de tir. Vu la météo, je serais étonné qu’une torpille ne soit tirée. Le bâtiment de servitude dédié à la récupération ne serait pas en mesure d’assurer sa fonction. Aussi je pronostique le tir à blanc et continue vers la caf. Et là, il y a affluence. La queue s’étire dans la coursive. Je prends mon tour et patiente. Je patiente, mais ne m’impatiente pas. Au bout d’un moment, j’attrape un plateau, le pose sur la rampe. Le cuistot le garnit copieusement et vais m’installer.

« Attention, on va virer ! »

Le haut-parleur fait cesser les conversations. Tout le monde se cale et bloque son plateau sur sa table. L’annonce vient de la passerelle. Le navire va changer de cap, et vu l’état de la mer, on va avoir droit à un gros coup de roulis. Aussi, il est bon d’être prévenu pendant les heures de repas. Les balancements commencent à se faire sentir et les premiers gobelets se renverser. Comme d’habitude, deux mains ne suffisent pas. Les flaques de cambusard et d’eau teintée de sirop s’étalent sur le sol et se répandent d’un côté et de l’autre de la caf au gré des inclinaisons du navire. Cela ne dure jamais très longtemps, mais l’effet est garanti. Le sol est devenu glissant et ce sera avec précautions, qu’une fois le repas terminé, le plateau sera ramené à la souillarde. Vers le poste 4, en repassant devant le local torpille, la porte coulissante et les portes étanches sont fermées, il n’y a plus personne à poste. L’exercice est terminé. Pas de raisons de s’attarder et continue vers l’arrière. Au poste 4, le calme règne. Chacun s’occupe comme il peut. L’habitude s’installe. L’alternance des quarts, des postes de lavage, du repos, des repas se déroulera sans imprévus durant une dizaine de jours.




L’IPER

Jusqu’à l’automne, ces sorties succéderont aux périodes à quai. Début septembre, le bruit court que le navire passera en IPER à Toulon. Ça ne restera pas longtemps un bruit de coursive. En effet, une feuille de service le confirmera très rapidement.


17 septembre 1974 De Brest à Toulon.
08h35: Poste de manœuvre général.
Journal de bord (Extrait)

Le Vauquelin appareille de Brest pour Toulon. Et cette fois, la traversée du golfe de Gascogne se fera en ligne droite, sans ronds dans l’eau. Avec en cours de route, une escale à Royan. Par un temps un rien maussade, le Vauquelin arrive au large de la ville. Il ne s’approchera pas plus, il restera au mouillage à quelques encablures. Et c’est avec le canot que nous irons à terre. Une station balnéaire en automne, c’est un peu triste. Mais je n’ai pas ce souvenir. C’était plutôt une journée de vacance. L’ambiance me paraissait estivale. Les rues, les cafés avec plein de monde, l’été se prolongeant. L’escale, elle, ne s’est pas prolongée, le surlendemain, on lève l’ancre et cap plein sud. De cette traversée, j’en ai retenu un fait cocasse. Mais avant, il me faut situer le contexte. A cette époque, la conscription était la règle au sein des armées, et de fait, tous les ans, une nouvelle classe d’appelés était embarquée. Chaque service recevait son lot de conscrits. Pour le service ASM, cette année, il y a eu, entre autre un appelé venu de Lorraine. Gentil garçon avec un accent Germanique à couper au couteau. Mineur de fond de profession, la marine était donc un monde totalement nouveau pour lui. Je ne sais pas ce qui avait pu procéder à son affectation. Un choix de sa part, concours de circonstances ? Toujours est-il que le voilà fier marin. Curieux de tout, en dehors des périodes de quart, il visitait tout ce qu’il pouvait. Je crois qu’il avait même fait du quart à la machine. Au plus grand étonnement des mécanos, j’imagine. Je l’ai vu tenir la barre à la place du quartier-maître timonier en charge. Il était incroyable. Il a dû avoir droit à toutes les blagues destinées aux bleus. Il y avait celle qui consistait d’aller chercher un seau d’électrons à la machine pour recharger le sonar. Coté habillement, d’aller chercher, pour compléter son sac un caban blanc et des chaussures antiroulis. J’en oublie sans doute. Il avait un bon tempérament, et de mémoire, il n’a jamais rien mal pris. Le parallèle de Cadix est dépassé en fin de soirée et l’approche du détroit de Gibraltar dans la nuit. Ce qui va suivre, je n’en n’ai pas été témoin, ça m’a été raconté. Tôt le matin, le Vauquelin arrive en vue du détroit. A la fin de son quart de 0 à 4, il est envoyé plage avant, armé d’une gaffe avec la charge de guider le navire lors du passage entre l’Espagne et le Maroc. A quatre heures du matin, il fait nuit noire, à la proue, notre Lorrain entame sa veille. Il lui faudra attendre le lever du jour pour s’apercevoir de la supercherie. Le Maroc et l’Espagne sont manifestement plus éloignés qu’on lui avait laissé entendre. C’est au branle-bas qu’il est revenu au poste 4. C’était vraiment un garçon naïf. Puis ça a été la remontée vers Toulon. Sous un beau soleil d’automne et une mère belle. Et parfois escorté de troupes de dauphins. Au PC ASM, l’ambiance est plutôt détendue. La veille se fait le dos tourné au sonar. Des allusions sont faites à propos de Chicago. Ah Chicago ! Le temps du carénage, j’en aurai des occasions de trainer dans ses rues étroites et passer moult nuits dans ses bars accueillants. Lorsque j’étais à l’école à Saint Mandrier, je ne me souviens pas y avoir trainé. D’une part, le soir en semaine, il n’y avait pas de sorties, et le week-end, quand ma compagnie n’était pas de service, je partais en permission à Cannes.

24 septembre 1974 De Brest à Toulon.
08h55: Amarré bâbord quai Missiessy ouest.
09h10 Dégagé du poste de manœuvre.
Journal de bord (Extrait)

L’arrivée se fait sous un beau soleil. Sur bâbord, la presqu’ile de Saint Mandrier défile lentement. Et bientôt, sur tribord, le Mourillon, puis les passes. Au loin, le mont Faron se détache clairement. Et déjà je devine les senteurs du sud. Tout cela, je le vois de la plage arrière. Le poste de manœuvre a été envoyé depuis un moment, les aussières sont sur le pont. Le quai approche. Les jours qui suivront seront consacrés au débarquement des munitions.

30 septembre 1974 Au mouillage à Toulon.
Service Ordinaire au mouillage quai Millaud 6.
09h00 Début de débarquement des munitions de 100mm.
09h05 Début de débarquement de la ligne de mouillage tribord.
09h30 Départ du commandan.t
10h15 Fin de débarquement Malafons
10h20 Départ de la grue.
10h20 Départ du chaland Malafon vers Pyrotechnie.
10h22 Le commandant monte à bord.
16h15 Fin de débarquement des munitions de 100mm.
Journal de bord (Extrait)

Les manœuvres sont longues. Dans un premier temps, ce sont les torpilles à être descendues dans les barges. Puis les Malafon, les roquettes ASM, les munitions des artilleurs. C’est à ce moment que l’on se rend compte qu’un bâtiment de guerre est une véritable poudrière flottante. Le poisson du sonar remorqué sera débarqué un peu plus tard. Le Vauquelin sera ensuite remorqué vers un autre quai pour terminer de débarquer tout ce qui peut l’être. En quelques semaines, le navire est une coque vide. Une partie de l’équipage a aussi débarqué pour d’autres affectations. J’ai fait le choix de faire partie de ceux qui restent. Pourquoi ? Je ne le sais plus. Peut-être me sentais-je bien à bord.



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