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La cure de jouvence Vauquelin durera jusqu’à l’été de l’année suivante. L’équipage couchera à quai, au dépôt. Retournant à bord la journée pour participer aux travaux avec le personnel de l’arsenal. Ce sera pour beaucoup des travaux de décapage et de peinture. Le navire restera aussi de nombreuses semaines en cale sèche.

Toulon port de carénage.
Source: Wikipédia



Au plus fort du carénage, les journées sont essentiellement consacrées à piquer la peinture de la coque et du pont pour que les ouvriers de l'arsenal puissent remettre le navire sous une couche de peinture neuve. Tâche assourdissante et peu exaltante s’il en est. Aussi pendant plusieurs semaines le Vauquelin est un vaste tas de ferraille encombré de tuyaux électriques, pneumatiques et autres engins de chantier.

L'équipage est en mode réduit. Aussi ceux qui sont restés passent, eux en mode multifonction. C'est ainsi qu'un jour je me suis trouvé être de quart au PC sécurité. Dit aussi PC Sécu. Poste et fonction occupé en temps normal et comme il se doit par un électricien dit aussi "Sécuritar"

Donc, ce jour de service, au lieu de me trouver au Bureau des mouvements, dit aussi BM ou à la coupée, me voilà dans l'antre des Sécuritars. Guère plus vaste que le BM, mais farci de voyants et indicateurs en tous genres.

Le Quartier Maître sécuritar Grisel au PC Sécu.
Image de Jean-Paul Banfi..
Quartier Maître fusilier son ami.



Dans ce contexte, il me revient une anecdote. Une nuit, lors d'un quart de quatre à huit, enfermé depuis plus d'une heure et, ne pouvant m'absenter, il prend l'idée d’appeler un collègue qui lui fait son quart à la coupée. Je prends le combiné, compose le numéro de la coupée.
J'entends la sonnerie tinter... tinter... Le collègue s'est-il endormi ? Ce serait un peu désordre. Enfin, ça décroche.

- Oui ?

- Salut Moule je te croyais mort. Je t'ai réveillé ?

- Ce n'est pas Moule, c'est le capitaine d'armes !

- ? ... Et moi le Pacha. Et de partir à rire.

- Qui es-êtes-vous ? Votre nom !

- Gloups ! Là j'ai la vague impression d'avoir commis une bourde. Et de répondre d'une voix blanche: Quartier-Maître Mazaleyrat de quart au PC Sécurité ... Clic ! mon correspondant à raccroché. Un malaise me gagne. Je ne touche plus au téléphone et attends la relève assez mal à l'aise.

Très peu de temps après le branle-bas, la porte coulissante du PC Sécu s'ouvre violemment. Je me retourne sur mon siège, lève la tête, et vois le Bidel dans l'encadrement de la porte.

- C'est toi qui réveille les gens la nuit ?

- ...

- Tu referas le même quart la nuit prochaine et tu m'appelleras tous les quarts d'heure. Tu sauras mon numéro de chambre !

Me dit-il avec un sourire mi-glacial, mi-ironique. Il referme la porte, s'en va. Je suis liquéfié. Ne sais plus où me mettre. La fin du quart est pénible. La journée le sera aussi. Je ne sais pas comment interpréter son ordre. que vais-je faire la nuit prochaine ? Toute la journée, je ferai en sorte d'éviter de croiser mon interlocuteur nocturne. Et si cela devait se faire, de longer les cloisons le regard fuyant.

Au dégagé, avant même l'appel des permissionnaires, les OMS (Officiers Mariniers Supérieurs) quittant le bord sont déjà en civil et descendent la coupée. Du roof Malafon d'où je me trouve, j'aperçois le Bidel descendre à terre ! Il part en permission. Aujourd'hui, c'est vendredi. Je souffle. Je n'aurai pas besoin de faire ce qu'il m'a ordonné. Et à son retour, il ne m'a pas causé d'ennuis quant à ce qu'il m'avait ordonné. L'a-t-il oublié ? Ou a-t-il pensé que la leçon avait porté ? Je ne le saurai pas. Il n'en reste pas moins que les jours qui ont suivi ce week-end je garderai profil bas.

Suite à cela, force est de constater que nous n'avions pas le plus mauvais bidel de la flotte. Loin s'en faut.







Au PC ASM, les écrans sont depuis longtemps éteints. Parfois, les consoles sont ouvertes par des gens de la DCAN pour y ajouter ou changer des cartes électroniques. Et aussi pour y ajouter de nouveaux boitiers d'affichage ou de calculs. C'est à cette époque qu'a été installé un boitier qui permettait de visualiser la portée sonar sur un écran monochrome. Avant cela, il fallait le faire à la main avec des crayons gras sur une plaque de plexiglass.


Sur des ponts flottants, le long de la coque.
Image de Francis Pestelle.


Le soir, en dehors des jours de service, ce sera les sorties à Toulon. Plus précisément à Chicago. Je ne m’étendrai pas sur ces virées. Elles ont été fréquentes, régulières et souvent hautes en couleur.


Vers la mi-juin, un proche est venu à Toulon me rendre visite.
La visite de la rade était inévitable. Je l'ai donc accompagné.

Au début de l’été 1975, le navire a terminé son lifting. Les nombreuses modernisations intégrées, il ne reste qu’à réembarquer tout le nécessaire à la navigation, les munitions et l’équipage. Ce dernier dûment complété par de nouveaux embarqués. Puis retour au quai des flottilles. Quelques semaines de mises au point à quai seront encore nécessaires avant de voir de nouveau les cheminées fumer. A bord, c’est l’odeur de peintures neuve qui domine. Tout ou presque a été repeint. Les revêtements de sol changés dégagent un tenace parfum de colle. Et de fait, on redémarre avec un bâtiment neuf.


A quai à Toulon.
Photos de Bruno MAZELIER..

Le 7 juillet 1975, les travaux de grand carénage s'achèvent, ils sont suivis d'une période d'essais.
A la date de sa disponibilité, le bâtiment passe au CEF pour un stage de base
qui s'achève le 3 décembre.
À cette date, le Vauquelin est rattaché organiquement à la 8e DEE de l'Escadre de l'Atlantique,
il appareille aussitôt de Toulon.
Sur le chemin du retour, l'escorteur relâche à Gênes du 4 au 6 puis
retrouve sa formation le 9, à l'ouest de Gibraltar.
Il prend part à l'exercice Fantaisie avant de rentrer à Brest le 19 décembre.
J.Moulin & R.DumasMarine Eds




Les cheminées vont se remettre à fumer début août. Le Vauquelin amarré Darse Missiessy va reprendre la mer. Depuis une semaine, les travaux sont officiellement terminés. Les ouvriers de l'arsenal ont depuis longtemps quitté le bord, l'équipage a été reconstitué le mois dernier (En juin) Avec, entre autre un nouveau contingent. Un mois à quai afin de s'adapter tranquillement à la vie à bord. Ce qui n'a pas été le cas pour d'autres. Qui une fois embarqués ont dû prendre le rythme à la volée.

Un soir en rentrant à bord après une sortie à Chicago; Une des dernières au demeurant. Affichée sur un tableau d'affichage dans la coursive, la feuille de service pour le mois à venir. Il y est écrit que le navire appareillera aux aurores pour une première sortie d'essais. Ai-je été ému à la lecture de cette annonce ? Probablement pas. D'un part parce que il était notoire depuis quelques semaine déjà que la campagne d'essais était imminente. Et d'autre part qu'il n'était pas question d'ériger une stele commémorant l’évènement. Ceci étant j'ai quand même dû me poser la question quant à savoir si je n'avais pas trop perdu le pied en mer. Il sera bien temps de s'en inquiéter au moment opportun. Aussi sans état d'âme particulier, je vais rejoindre ma bannette.



Ce document m'a été transmis par Serge Bourhis.
Matelot artilleur au moment des faits. (Appelé)


Ce matin, à l'appel, le bidel a donc lu ce que j'ai appris le veille. Dont acte. Aussi, la matinée est consacrée aux dernières vérifications. Je passe tout mon temps au PC ASM à terminer de ranger ce qui n'a pas vocation à trainer. Comme les classeurs de maintenance et les appareils de mesures. Dehors, il fait très chaud et la fraicheur due à la clim me va bien. En fin de matinée, je vais faire un tour sur le pont milieu. En levant le nez, les antennes radar tournent déjà, les machines sont lancées. Outre la fumée dégagée par les cheminées, les vibrations du pont sont là pour signifier l'appareillage imminent.

"Poste de manœuvre général."

Cela faisait bien longtemps que cet ordre n'avait résonné à bord. Je ne suis pas de quart à l'appareillage, aussi, naturellement, c'est vers la plage arrière que je rejoins mon poste. Le soleil est au zénith et tape fort, le pont est brulant. Je le sens au travers des semelles de mes chaussures. Il n'y pas un brin de vent. Les aussières sont ramenées sur le pont. Les hélices commencent à mouliner. L'écume à proximité de la coque en fait foi. Il y a deux remorqueurs pour sortir le navire de la darse. Un à l'avant, que je ne vois pas; Et un à l'arrière. Ces derniers nous quittent en entrant dans la rade. Le vent relatif rafraichi l'atmosphère.

Les passes commencent à s'éloigner... et le roulis commence à se manifester. Jusque-là, tout va bien. Il faut dire qu'en absence totale de vent, l'eau est à peine ridée.

"Rompre du poste de manœuvre. Le premier tiers étant de quart"

Voilà, c'est reparti ! La côte est désormais comme un fil brun à l'horizon. Le navire va bon train sur une mer plate. Les seuls bouillonnements visibles sont ceux laissés par le sillage du Vauquelin. La plage arrière est maintenant déserte. Une plage arrière recouverte d'une peinture neuve. Pas un point de rouille. Le résultat des longues journées à piquer la rouille et la vieille peinture.


Le long des côtes varoises.
Photo source inconnue.





Le retour à Brest n’est pas pour tout de suite. De longs réglages à la mer amèneront d’interminables exercices et ronds dans l’eau en Méditerranée avec le Duguay Trouin et le Du Chayla. Ça changera du golfe de Gascogne.

23 octobre 1975 Au mouillage à Toulon.
08h30 1er tiers au poste de veille.
08h30 Exercice évolution en cours.
08h50 Renfort de barre arrière à son poste.
09h30 Equipe de ravitaillement à la mer du 2ème tiers à leurs postes/
09h35 Renfort passerelle à son poste.Fin d'exercice d'évolution.
09h35Début de présentation pour ravitaillement avec le Duguay Trouin.



L’automne est bien avancé, mais la météo reste estivale. Le ciel est clair, pas de vent, une mer d’huile, ou presque. La reprise des périodes à la mer est pour le moins soft. Le Vauquelin roule à peine. Les manœuvres avec les navires du groupe se font sereinement.



Le poste de ravitaillement avec le Duguay Trouin est presque un exercice de style tant les conditions météo sont clémentes. De la plage arrière, où mon tiers est à poste, je contemple le Duguay Trouin se rapprocher. Il pousse un peu la machine pour se mettre au niveau du Vauquelin. Des volutes de fumée brune s’échappent par instants de ses cheminées. Puis ralenti doucement pour rester à couple.


Ces superbes clichés sont dûs à Serge Bourhis.
Matelot artilleur au moment des faits. (Appelé)

Un coup de sifflet retenti, « Attention au lance amarre » annoncent les haut-parleurs. La détonation du fusil lance amarre est juste perceptible. Les deux navires sont à bonne hauteur. D’où je me trouve ; la plage arrière, je ne vois plus que celle du Duguay et les collègues d’en face, comme nous, au poste d’admiration.

10h10 Exercice homme à la mer par tribord.
10h18 Homme à la mer repêché par Du Chayla.
10h30 Vauquelin ravitailleur. Dugay Trouin à poste.
10h58 Le Dugay Trouin dégage.

Le Dugay Trouin

La manœuvre n’aura pas duré une demi-heure. N’ayant rien à faire, je n’ai rien vu, je me suis laissé bercer par le vent relatif. Le Duguay reprend de la vitesse et s’éloigne. Sur bâbord, c’est au tour du Du Chayla de se rapprocher. Et là, même motif, même punition : Navigation à couple, sifflet, lance amarres … et même attente sur la plage arrière.

11h15 Du Chayla se présente. Vauquelin ravitailleur.
11h40 Le Du Chayla dégage.

Le Du Chayla


11h41 Rompre du renfort passerelle et renfort barre arrière.
12h00 2ème tiers au poste de veille.

Le 23 octobre, le Vauquelin mouille au large de Cavalaire pour la nuit. Le 23 au matin, appareillage pour Calvi. Sur la route, les exercices d'entrainement vont s'enchainer.


Le Vauquelin


24octobre 1975 De Cavalaire à Toulon.
18h25 Renfort barre arrière à son poste.
19h30 Mouillage Calvi.
19h40 1ère rotation de la baleinière. 1ère section du corps Deb rembarquée.
20h15 2ème rotation de la baleinière. 2ème section du corps Deb rembarquée.
Journal de bord (Extrait)

L’objectif était de faire une manœuvre avec la légion. Pour ce faire, le troisième tiers appelé aussi « Corps Déb. » qui signifie corps de débarquement est envoyé à terre jouer aux fantassins. Je n’en suis pas et le regrette. Je suis du deuxième tiers.

Calvi. Le troisième tier y est descendu à terre pour une manœuvre avec la Légion ...

C’est à cette époque que le navire à fait escale à Gênes. Ville au passé certes prestigieux mais au présent très banal. Je n’en garde aucun souvenir.

Gênes. L'escale qui ne fut pas inoubliable.
Le Vauquelin à couple avec le Du Chayla, lui même à couple avec le Dugay Trouin à quai.
Photo de Serge Bourhis

Le Vauquelin est à gauche, le Du Chayla, au milieu et le Dugay Trouin à quai.
Photo de Serge Bourhis

La Sainte Barbe, la fête des canonniers.
Avant le retour à Brest.
Photos de Bruno MAZELIER.


Retour à Brest.

3 décembre 1975 au mouillage à Toulon.
14h10 Début d'embarquement de mazout.
14h25 Départ 4L a/o SM F... .
14h50 Fin d'embarquement de mazout.
16h50 L'amiral monte à bord.
17h05 HPVT à leur poste 1er et- 3ème tiers.
17h10 L'amiral quitte le bord.
17h11 2ème tiers au poste de veille.
17h11 1er et 3 ème tier au poste de manoeuvre.
17h15 Poste de manœuvre à la machine.
17h20 Allumage des feux de navigation 17h45 Rompre du poste de manoeuvre.
18h00 Le 3ème tiers au poste de veille.
18h30 SO à la mer - SE N°3.
Journal de bord (Extrait)

Le Vauquelin réintègre la 8ème Division d’Escorteurs d’Escadre début décembre 1975 mais ne regagnera le Finistère que le 19 décembre. Les adieux à Toulon seront sobres, l’appareillage se fera dans les règles. Cette fois encore, je ne suis pas de quart, donc au poste de manœuvre. C’est bien ainsi, je vais voir une dernière fois défiler la côte Varoise. C’est un après-midi relativement doux pour la saison. Mais le blouson de mer n’est pas superflu. La presqu’ile de Saint Mandrier est à peine dépassée, que le dégagé du poste de manœuvre est envoyé. La plage arrière est maintenant déserte. Je reste et regarde la côte s’éloigner. Ces quatorze mois à Toulon sont passés très vite, je me sens très bien à bord et ne regrette pas d’être resté à quai plusieurs mois. Je suis passé Quartier Maître en juillet, deux sardines sur les manches. Je ne sais plus si j’ai fêté cet événement, c’était aussi le mois de mes dix-neuf ans et vingt mois d’embarquement.

Le retour à Brest.
La plage arrière et le roof Malafon vus de la tourelle arrière.
Photo de Serge Bourhis





Distribué avec la feuille de service, ce mot du Pacha.
Document fourni par Serge Bourhis





Le passage à Gibraltar se fera encore de nuit. Je suis de quart et profite de l’occasion pour faire un tour à la passerelle. Même s’il n’est pas nécessaire de jouer de la gaffe entre les continents, le temps est clair et il est possible d’en apercevoir les lumières à l’horizon. Il faudra encore deux jours de navigation pour apercevoir les côtes Bretonnes. Sous un ciel gris et un crachin tenace, le navire entre dans la rade. Le Vauquelin restera à quai pendant la période des fêtes. Aussi les demandes de permissions vont aller bon train. J’attendrai la semaine après Noël pour partir en permission. Aussi, je passerai le réveillon à bord. J’ai le souvenir que les repas de fêtes étaient mémorables. Mis à part les inévitables plateaux, le repas en valait la peine. Ne dit-on pas que les cuisiniers de la marine sont les meilleurs des trois armes ? Ce ne doit pas être faux. Je n’ai jamais eu à m’en plaindre. Deux jours avant Noël, la cafétéria est décorée de guirlandes. Ce jour-là, je suis de service, et à part les gens dans mon cas, il ne reste pas grand monde à bord. Il est dix-huit heures, mon quart à la coupée est terminé, je vais faire un tour à la caf voir la télé. C’est un poste en noir et blanc, je me souviens. Il était posé en hauteur, sur une étagère, au fond de la cafétéria. Ce poste fonctionnait que lorsque le navire était à quai. A la mer, les contraintes de service ou de réception en interdisaient l’usage. Je m’installe à une table et essaie distraitement de m’intéresser à l’émission en cours. Autour des tables, ça discute, ça fume, ça commente les sujets qui défilent à la télé. En clair, on attend l’ouverture de la rampe.

La cafétéria. Haut lieu de glissades par mauvaise mer.


Ce n’est pas encore le menu de réveillon, c’est pour demain. Après ce repas, je vais faire un tour plage arrière. Il fait déjà nuit, le froid vif. Je m’accoude aux filières le long du bord. Tout est calme. Sur le quai d’à côté, sur un autre escorteur, je devine les gens qui comme moi « glandent » et prennent le frais. Plus loin, sur la jetée, un navire y est amarré. Au vu de la silhouette, ce doit être une corvette, mais n’en suis pas très sûr. Aucune importance. Je reste encore un moment, puis le froid me ramène à la réalité. Je rentre. En passant la porte étanche, les néons blafards m’éblouissent un moment. La coursive est déserte, je retourne vers la caf voir s’il y a un film à la télévision. Je ne resterai pas trop tard, je suis de quart de quatre à huit. Le réveillon sera bon enfant, le vin coulera un peu plus que d’habitude, la rampe restera ouverte un peu plus tard.
Noël est passé, c’est mon tour, je pars en permission une semaine. C’est la première fois que je quitte le bord aussi longtemps depuis mon embarquement.

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