Mon retour début janvier me laisse un drôle d’impression. Une semaine à terre et je me sens un peu dépaysé en rentrant. L’étroitesse de la coursive bordée de canalisations, tuyaux, appareils en tous genres, le bruit de l’air conditionné, et l’exiguïté du poste 4 me sautent à l’âme. Cela ne durera pas. Une fois la vareuse remise sur les épaules, les réflexes reviennent vite. Il fait encore nuit lors de l’appel au roof Malafon. Nuit et froid. Les couleurs sont envoyées. La journée commence. Le Vauquelin restera à quai presque trois semaines. Un nouvel appareillage fin janvier pour un CASEX au large du golfe de Gascogne.

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Eve Brenner son disque "Le Matin Sur La Riviere"
« La plus grande voix du monde »
Pour commencer l'année 1976

La coursive.
Source: Maillé-Brézé.

L'année 1976 a surtout été marquée par un nombre impressionnant de sorties au profit des SNLE
et des sous-marins type Agosta qui sont en essais. Le premier semestre est consacré à des missions Céclant
avec des visites à Portsmouth du 22 au 26 janvier et Saint-Nazaire du 12 au 14 avril.
J.Moulin & R.DumasMarine Eds

Portsmouth

Au début du mois, nouvel appareillage pour de nouvelles manœuvres. Le Vauquelin quitte Brest en début de matinée sous un soleil presque printanier mais avec un vent glacial. La sortie durera encore une dizaine de jours. Le navire remontera vers le nord et c’est au large de l’Irlande que l’on fera des ronds dans l’eau. Mais cette fois ci, la date du retour est clairement précisée. En effet on sera de retour à Brest après une escale à Portsmouth. En attendant, c’est une semaine à, de nouveau se faire secouer. Mais là encore rien d’extraordinaire. C’est tôt le matin que les côtes de l’ile de Wight apparaissent. Les lumières devrais-je dire. En effet, il fait encore nuit et c’est un bref passage à la passerelle qui me permet de le constater.

Arrivé plage arrière, je peux déjà apercevoir sur tribord les maisons, les docks et aussi les voitures et les gens évoluer sur la route du bord de mer. Puis le port de plaisance, les ferrys. Et enfin les premiers bâtiments de la Royal Navy à quai.

22 janvier 1976 Au mouillage à Portsmouth.
08h30 SO au mouillage. Bâtiment amarré South Railways Getty. Tribord à quai.
09h30 Le commandant du port monte à bord.
Journal de bord (Extrait)

Le Vauquelin contourne l’ile par l’ouest et s’engage vers les passes. J’ai à peine eu le temps de prendre le petit déjeuner, après mon quart, A huit heures, le poste de manœuvre est envoyé. C’est au pas de course que je retourne au poste 4 me changer. Et il se fait en tenue de sortie. Ce qui comme d’habitude en pareil cas ne facilite pas la manipulation des aussières. Arrivé plage arrière, je peux déjà apercevoir sur tribord les maisons, les docks et aussi les voitures et les gens évoluer sur la route du bord de mer. Puis le port de plaisance, les ferrys. Et enfin les premiers bâtiments de la Royal Navy à quai. Les gens prévus pour le poste de bande sont déjà en place. Il ne semble pas avoir de séparation nette entre la base navale et la ville comme en France. Question de culture sans doute. Ce sera à proximité du HMS Rhyl que le Vauquelin est amarré. Au dégagé du poste de manœuvre, poste de propreté. Et toujours en tenue de sortie. Je suis aujourd’hui de service et de quart au BM à midi et cette nuit de zéro à quatre. Il me faut donc faire deux fois plus attention à ne pas me salir. Heureusement, j’ai une deuxième tenue ; Au cas où la première ne serait plus apte pour prendre le quart au BM, il me restera la seconde.

Avant l’appel des permissionnaires, il a été porté à notre connaissance qu’une excursion à Londres est prévue le dernier jour. Je ne serai pas de service, aussi, je m’inscris. Après le poste de lavage, je retourne au poste 4 souffler un peu. La matinée est bien avancée, aussi j’attends l’envoi du premier service à la Caf. Au poste 4, les permissionnaires partis, ne restent ceux qui, de service ne peuvent quitter le bord, et ceux qui ne le veulent pas. L’ambiance est calme. Chacun vaque à ses occupations. A midi, comme prévu, je rejoins le BM prendre mon quart. Je n'ai pas eu à changer de tenue. Il ne m'est rien arrivé de fâcheux pendant les activités à risques. Dès ma prise de quart, le Pacha quitte le bord. L’officier de service au garde à vous près de la coupée, moi, au bureau des mouvements, le micro à la main, j’attends le signe du second maître pour envoyer en diffusion générale : « Le commandant quitte le bord » Le gabier de service, a, pour l’occasion joué du sifflet. Sur le quai, cette animation brise la routine. Un bâtiment étranger à quai attire toujours du monde. Comme lors de l’escale à Vigo, le quart à la coupée n’est pas désagréable. Il y a du mouvement ; du monde qui circule sur le quai, à bord, les gens vont et viennent.

La feuille de service du jour.
Source: Serge Duprat




23 janvier 1976 Au mouillage à Portsmouth.
Service du dimanche au mouillage.
Journal de bord (Extraits)

Avec mon quart de minuit à quatre heures, la nuit a été courte. Ce qui ne me décourage pas une descente à terre avec les collègues. Et là, visite des pubs. A l’époque, je ne connaissais pas ces établissements à l’ambiance si particulière. Si différente des cafés français. La pinte de bière n’en n’est que meilleure. Il y a eu aussi la visite manquée du Victory. Bâtiment au combien emblématique de la Navy. Puisque c’est à son bord que l’amiral Nelson a vaincu la flotte française à Trafalgar. Visite manquée, le navire était en réparation. Je le visiterai quelques décennies plus tard.

La rentrée des permissionnaires a été marquée par le retour à bord de deux matelots bien fatigués ramenés par une patrouille anglaise. Le bidel s'est sûrement fait un devoir de s'occuper d'eux.

24 janvier 1976 Au mouillage à Portsmouth.
06h50 Départ des excursionnistes pour Londres
Retour le 25 janvier 01h45
Journal de bord (Extrait)

C’est un car qui a été affrété pour nous mener à Londres De fait, nous nous trouvions transformés en touristes. Aussi, le trajet s’est effectué dans une atmosphère assez festive. Lâchés en centre-ville, avec pour consigne de se retrouver à ce même endroit en début de soirée pour le retour. Je ne me souviens de rien de cette journée. Plus tard, j’ai bien retrouvé des photos, mais cela n’a pas permis de me rafraichir la mémoire. Sur ces photos, je me trouve avec un collègue devant une imposante statue de Churchill, et sur une autre à faire le clown dans une rue. Pas de quoi s’émouvoir.

Le retour à bord n’a pas été plus marquant. De toute évidence, je ne suis pas un bon touriste. Ce n’est pas grave, demain, c’est le dernier jour d’escale

26 janvier 1976 De Portsmouth à Brest.
07h40 1er tiers au poste de veille. 2ème et 3 ème tiers au poste de manœuvre.
Journal de bord (Extrait)

Le lendemain, le poste de manœuvre est envoyé juste après l’appel. Sitôt le dégagé, c’est le poste de bande. Il ne sera rompu qu’à la sortie des passes. C’est frigorifiés que nous retournons dans les postes. L’hiver n’est pas encore terminé. Dehors, la mer et le ciel sont de ce même gris plombé. Le retour à Brest se fera à petite vitesse. En effet, on apercevra la pointe du Conquet que le lendemain en milieu de matinée. Le temps à Brest ne diffère pas de celui de Portsmouth. Normal, ces deux ports ne sont pas très éloignés l’un de l’autre.

Jusqu’à la fin du printemps, les sorties vont se succéder à un rythme très régulier. C’est au large du golfe de Gascogne que se passeront les exercices et entrainements. Majoritairement avec les sous-marins. C’est la spécialité du navire, dois-je le rappeler. Ces périodes très routinières me procurent un sentiment d’une rugueuse sérénité. La routine, quand elle ne dure pas trop longtemps est confortable. Les jours se passent sans émotions, sans stress. Pendant les périodes à quai, ce sont les sorties en ville qui mettent un peu de piment. A la mer, aucun jour, aucune nuit ne se distinguent des autres jours, des autres nuits. Les tâches se font mécaniquement, sans heurt, sans à-coup. L’entrainement porte ses fruits, le navire est pleinement opérationnel. C’est le but recherché, me direz-vous… Ces sorties dureront jusqu’à la fin du printemps.

Golfe de Gascogne

En hiver, le golfe de Gascogne est généralement assez remuant. C’est le cas pour cette sortie. De la passerelle, je vois la plage avant s’enfoncer sous l’eau, le navire semble un instant s’immobiliser, puis, lentement, quand l’horizon semble descendre, la proue émerge, réapparait balayée d’embruns. En plus, il pleut. Les essuies glaces dans leur va et vient continus me font l’effet de pendules hypnotiques. J’aime la sérénité qui règne dans ces moments-là. Peu de mots échangés, chacun absorbé à sa tâche. Au PC ASM, c’est la même ambiance. On s’accroche un peu plus à son fauteuil. C’est tout. La météo ne changera guère pendant la semaine. La veille sonar s’en trouvera assez perturbée. Tenir un contact dans ces conditions est moins aisé. Le début de la semaine suivante, le ciel s’est dégagé, l’état de la mer est resté le même. Au poste 4, des vibrations indiquent que les hélices qui déjaugent passent en survitesse. Les mécanos doivent être sur les dents pour réguler la rotation des hélices. Mais ça, ils doivent connaître. Ce qui me navre, c’est de ne pouvoir sortir. En effet, lorsque la mer est trop mauvaise, les sorties, en dehors des besoins du service, sont interdites. J’aurais aimé un peu d’air frais, je ne suis pas encore aguerri et de fait, j’ai un peu le cœur au bord des lèvres. Aussi, je fais avec et en dehors du quart, je reste, comme les autres collègues d’ailleurs au poste 4. Plus tard, avant de partir en mer, j’achèterai une grosse boite de pastilles de menthe forte. Ce qui me permettra d’être moins sensible aux conséquences des caprices de la météo. Jusqu’au jour béni où je serai débarrassé de cet inconvénient. Cela fait maintenant dix jours que le navire a quitté Brest. La routine s’est installée. Pas même un poste de combat ne serait-ce pour exercice pour pimenter une journée. Le SNLE est parti pour sa mission, il n’y a plus de contact. En principe, on ne devrait pas tarder à rentrer. Ne pas tarder, signifie pas avant quelques jours.

La mer restera remuante jusqu’au retour, c'est-à-dire trois jours après. Ce qui fait que je n’aurai pas mis le nez dehors pendant quinze jours. L’appel au poste de manœuvre est donc une bénédiction. J’enfile mon blouson de mer, prends mon bâchi et file sur la plage arrière. Le jour se termine, le ciel est gris foncé, il pleut, mais comme c’est bon d’être dehors. Les aussières sont sorties, disposées comme il se doit. Sur la côte, les lumières des maisons sont autant d’étoiles terrestres qui annoncent celles de la ville. Au dégagé du poste de manœuvre, la pluie n’a pas cessé, tout le monde est trempé, et c’est dégoulinant que je retourne au poste 4. L’appel des permissionnaires et l’annonce de l’ouverture de la caf sont envoyés presque simultanément. A peine le temps de prendre une douche. Que fais-je ? Je dine à bord ou je descends à terre de suite ? J’opte pour la première option. Je suis fatigué, pas envie de sortir. Demain, il fera jour. Ce lendemain et les jours qui suivront, le navire restera à quai sous un crachin constant. Normal, c’est l’hiver. Le matin, à l’appel, avant le lever du jour, le quai des flottilles semble figé. Peu voire aucun mouvement de navire. Le temps semble suspendu. Pour autant, il est bien évident que les sorties en mer ne se sont pas arrêté. Pour preuve, le Vauquelin sera d’alerte pendant quelques jours. Cela signifie quoi d’être d’alerte ? A tour de rôle, chaque bâtiment de la Royale se voit confier cette fonction. Cette fonction consiste à être en mesure d’appareiller très rapidement pour toutes sortes de raisons. Les motifs peuvent être d’ordres militaires ou civils. Pour ce faire, pendant toute la durée de l’alerte, les machines restent chaudes, les permissions suspendues et le week-end, les gens partis en ville doivent être toujours joignables. A l’époque, il n’y avait que le téléphone, donc j’imagine qu’il fallait fournir un numéro avant d’aller à terre. Je me souviens d’avoir été rappelé à bord un samedi soir pour une semaine de mer. Les raisons, je n’en n’avais pas connaissance. Je n’avais d’ailleurs pas à les connaitre.

Début février, l’état-major du Vauquelin a embarqué un amiral. Pour ce faire, les deux coupées ont été mises à poste ensembles côte à côte. Pour donner plus de pompes à l’évènement ou la simple application du protocole lié à la présence à bord d’un amiral, la coupée a été doublée. Seulement, aussi rapprochées entre elles, les coupées laissent toujours un espace vide. Pour monter à bord, il suffit de mettre les pieds où il faut. Ce jour-là, je suis sorti aux permissionnaires. Et, bien sûr, je suis rentré. Peut-être tard le soir ou tôt le matin. Dans tous les cas de figure, ça a été laborieux. Tellement laborieux, qu’en arrivant sur cette sacrée double coupée, j’ai posé un pied là où il ne fallait pas. Je ne sais plus comment je me suis rattrapé, récupéré ma carte de bord et retrouvé ma bannette. Au branle-bas, j’ai perdu une chaussure et ne peut plus bouger le poignet. Après quoi, c’est l’infirmerie du bord, puis l’hôpital maritime, un plâtre, trois mois d’inaptitude à naviguer et affectation au dépôt. Je ne ferai pas l’escale à Saint- Nazaire. Ce n’est pas bien grave.


Dépôt des équipages

J'y resterai trois mois. De mars à juin 1976. En fait tout le temps que je garderai le plâtre au bras. Ce dernier me permettra d’échapper à nombre de corvées, de services de gardes et autres servitudes. Je passerai la moitié de ce temps d’inaptitude à la mer en permission chez mes grands-parents à Mougins. Fin mai, à mon retour à Brest, je passe à l’hôpital me faire retirer le plâtre. Me voilà de nouveau apte au service. Et de fait, le surlendemain, je suis désigné pour prendre la garde à l’aubette du dépôt. Avant de prendre mon poste, je suis dûment briefé par le Quartier-Maître Sacco sur les consignes à suivre. A savoir, entre autres de systématiquement demander les papiers à toute personne entrante. Cette consigne, je l’ai appliquée dans toute sa rigueur. Fermeté limite psychorigide qui aurai dû me faire honneur ne m’a pas totalement réussi.
Par un calme après-midi ensoleillé de faction à côté de la barrière qui barre l’entrée du dépôt, j’effectue donc les quelques vérifications et contrôles réglementaires avant de lever la barrière. Il n’y a pas beaucoup de trafic ; la garde sous le soleil devient longue. Je commence à voir la fin quand une voiture arrive, ralenti et s’arrête devant la barrière. Je m’approche, toque à la vitre. Elle descend et derrière, le capitaine de ma compagnie. Il n’est pas en civil. En vertu des consignes qui m’ont été données, je lui demande ses papiers. Interdit, il se présente. Je ne suis pas surpris, je le connais ; il me connait aussi. Ça ne me suffit pas, je réitère ma demande de papiers. L’impatience commence à gagner l’officier, je ne cède pas. Il avance sa voiture, je fais barrage. Hors de lui, il s’arrête, sort de son véhicule et entre dans le bureau de l’aubette. Il en ressort accompagné du Quartier-maître sacco. Ce dernier me donne l’ordre de lever la barrière. Je m’exécute. Avant de reprendre le volant, le capitaine me fusille du regard. En rabaissant la barrière, un sentiment de malaise me gagne.
Le lendemain, après l’appel, je suis convoqué au bureau du capitaine. Et là, si je ne suis pas passible de tour de consigne ; j’ai appliqué le règlement, j’ai néanmoins droit à une explication de texte en règle. Heureusement pour moi, trois jours après, j’ai ma feuille de route pour réembarquer à bord du Vauquelin.


Retour à bord

Je suis réaffecté à bord du Vauquelin début juin. Avant la croisière d’été. La croisière en Mer du Nord et en Baltique est prévue pour juillet. Avec escales au Havre, Helsinki, Copenhague, puis les iles Féroé.
Le Vauquelin restera donc à quai jusqu’à la fin juin. Cette quinzaine sera essentiellement consacrée à l’embarquement de vivres et à la peinture. Le navire doit être « nickel » et se présenter sous son meilleur jour. Je n’ai pas échappé à la corvée de peinture. Je passerai une journée sur un radeau le long de la coque, les bras en l’air armés d’un rouleau à peinture au bout d’un manche à balai. Des kilogrammes de peinture seront étalés sur la coque. Les taches de rouille disparaissent progressivement. C’est peut-être de là que vient la boutade du marin qui dit ceci : « Dans la marine, un matelot salue tout ce qui bouge, et peint le reste » Le treillis constellé de taches grises, je terminerai ma journée avec des courbatures. J’aurai même droit, le lendemain à la corvée de vivres.
En ce mois de juin, il fait chaud à Brest en particulier et en Bretagne en général. Le pont est brûlant. Se promener pied nus, si tant est que cela fût réglementaire n'aurait pas été une bonne option. Pour le coup, l'intérieur du navire est plus agréable. L'indolence qui règne à l'extérieur sur les navires, sur les quais se retrouve aussi à bord, mais en plus frais. Au poste 4, peu de monde. Dans la travée occupée par les gens du service intérieur fument et sirotent un soda en écoutant les tubes du moment. En cette fin de printemps, c’est Boney M que l’on entend partout.

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Antifer

24 juin 1976 De Brest à Antifer.
14h00 Poste de manœuvre général.
16h00 Service Ordinaire à la mer.
Journal de bord (Extrait)


A la fin juin, le Vauquelin quitte Brest pour le Havre/Antifer. C’est l’été, il fait un temps splendide et la mer calme. Le 25 juin 1976, le nouveau terminal pétrolier du Havre est inauguré à Antifer. Un bâtiment de la Royale ne sera pas de trop pour donner plus de prestige à cet événement. D’autant que le même jour, est baptisé un supertanker, de 500.000 tonnes, nommé, je crois le Batillus. Comparé à la taille de ce tanker, le Vauquelin parait, pour le coup minuscule. Le navire est mis au mouillage. Peut-être n'y avait-il pas de quai disponible pour le Vauquelin ?

L'arrivée à Antifer.
Source: Serge Duprat

25 juin 1976 De Brest à Antifer.
04h30 Service Ordinaire à la mer. SE N°3 3ème tiers pont et machine de quart.
07h48 Le renfort barre à son poste.
07h52 L'équipage de mouillage du 1er tiers à son poste.
08h15 L'équipe de manœuvre de la coupée et l'équipe de mise à l'eau de la vedette à leur poste.
08h25 Mise à l'eau de la vedette. Coupée affalée. SO à la mer. SE N° 3
09h25 Le commandant quitte le bord. Grand pavois à poste.
10h00 Rentrée de la coupée-tangon. Arrivée étendards
10h15 Arrivée du cortège.
10h30 Retour des étendards
12h15 SO de la semaine au mouillage.
Journal de bord (Extrait)


L’équipage sera donc mis à contribution. Pour, dans un premier temps défiler. Je me souviens, pour l’occasion, et vu la saison, nous avions capelé la tenue 23. La baleinière a été aussi mise à l'eau. Le détachement prévu pour le défilé y embarque, et j'en fais partie. L'embarcation fait des sauts de bouchons le long de la coque. Vue au ras de l'eau, le Vauquelin paraît immense... et immobile. Chacun s'installe comme il peut le MAS 49-56 au pied. Cela fait un moment que je n'ai pas eu l'occasion de tenir l'outil du fantassin. Depuis mes classes à Hourtin. Quoiqu’à Hourtin, nous avions pour s’entraîner à défiler un modèle plus ancien. C’était le MAS 39. Ce fusil ressemblait plus à un mousquet de la première guerre. Ou plus sûrement à Saint Mandrier, à l'école, lors des périodes d'instruction militaire.

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La baleinière s'écarte du Vauquelin, puis fait cap vers l'embarcadère d'où partira le défilé. En route, vu la taille de l'embarcation qui tressaute sur la houle, les embruns trempent généreusement les gens assis le long des bords. Derrière, le Vauquelin, grand pavois à poste se détache du ciel clair. Sur tribord, à quelques encablures, l'imposante masse du pétrolier semble figée. Ce ne sont pas quelques vaguelettes qui sauront le faire bouger.
Arrivés le long d'un quai, une échelle nous permet d'accéder à la chaussée. Mise en rang serré, direction le lieu de la cérémonie.
La répétition a été des plus succinctes. Le temps, de faire quelques pas sous les ordres de l’enseigne de vaisseau du service transmissions, puis rejoindre la fanfare locale. Le fusil sur l’épaule, la jugulaire au menton, le pas rythmé par la fanfare, nous parcourons les rues de la ville. Ces rues dont les trottoirs fourmillent de monde. C’est l’été, les touristes viennent en nombre. Le parcours du défilé s’est terminé devant un monument. Je ne sais plus si c’était le monument aux morts. Toujours est-il qu’au pied de ce dernier, les autorités locales y étaient rassemblées. L’état-major de Vauquelin aussi, me semble-t-il. Il y a eu un discours, suivi du « présentez armes » réglementaire. La cérémonie terminée, nous avons ramené nos fusils, guêtres et ceinturon à bord.
Les flonflons de la fête terminés, le Vauquelin repart le lendemain de bonne heure. Arrivée à Brest, Il est 8h30 et amarré poste F du quai des flottilles. Le poste de manœuvre est rompu, l'appel roof Malafon est lancé pour le service "pont". Les mécanos restent à la machine mettre bas les feux.


Corvette de l'école navale

30 juin, nouvel appareillage avec le Kersaint et le Bourguignon. La veille, des aspirants ont embarqué. Je ne sais pas où ils ont posé leur sac. Des travées de postes équipage leur ont peut-être été réservées ? Je ne m'en suis pas soucié. Après quelques jours à faire des ronds dans l'eau, le 4 juillet, le Vauquelin se sépare du Kersaint prend le cap vers le Havre. Pour peu de temps cette fois-ci. Pourquoi ? Je ne m'en souviens pas. Toujours est-il que le Vauquelin est à quai au matin du 5 juillet.

Le Kersain vu du Vauquelin.
Source: Serge Duprat.

5 juillet 1976 Au mouillage au Havre.
08h00 Bâtiment amarré tribord à quai. Service Ordinaire du dimanche jusqu'à l'appareillage.
09h10 Mise à l'eau de la baleinière.
10h30 Hissage de la baleinière.
13h20 Les 2ème et 3ème tiers au poste de manœuvre.
14h55 Rompre du poste de manœuvre, le 2ème tiers au poste de veille.
15h00 poste de combat de vérification - Le 3ème tiers au poste de veille.
Journal de bord (Extrait)


"Poste de combat"

Après mon quart de huit heures à midi, les hauts parleurs se rappellent à notre bon souvenir. Ma sieste est brusquement interrompue. Le temps de sauter dans mes chaussures, me voilà courir avec les collègues vers notre poste. Le mien, comme toujours au PC ASM. Je ne suis pas encore bien réveillé, mais je connais le chemin. La coursive arrière, celle milieu, à droite, l’escalier qui mène à l’étage officiers marinier, puis celui des officiers, puis, encore un étage, le "central opération" où je retrouve les gens qui m’ont relevé en fin de matinée. Encore un peu embrumé de sommeil, je m’installe devant une console. Je ne sais plus si le sonar remorqué était à l’eau. La mer n’étant pas grosse, ce devait être le cas. Je prends les instructions du Second-Maître de quart, je mets le casque sur les oreilles, règle mes pointeurs et attend le sous-marin. Au poste de combat, c’est bien évidemment absolument tout l’équipage qui est concerné. Cet état durera jusqu’en début de soirée. Pour ma part, je resterai à veiller devant l’écran du sonar pendant plus de six heures. Le regard rivé sur le scope, je ne sais plus ce qui se passe autour de moi. L’ambiance y est pourtant fébrile. Quand un collègue vient me relever, le sonar n’a rien détecté, j’ai les yeux qui se croisent les doigts et les neurones en roue libre. Le poste de combat n’est pas rompu, moi, si. Je me mets dans un coin et essaie de me faire oublier. A la fin du poste de combat, on continue en marchant par bordée, résultat des courses, le temps d’aller diner, je retourne au PC ASM jusqu’au milieu de la nuit. On repassera par tiers qu’au matin. Je ne serai donc pas de quart tout de suite. Mais pas encore question d’aller se reposer. Après le petit déjeuner, c’est le poste de lavage. Je pourrai donc souffler un peu entre neuf et onze heures. A onze heures trente, la Caf est ouverte pour les gens de quart à midi. C’est mon cas. Au Central Opérations, l’ambiance est plus calme. Le sonar remorqué est remonté, ça va, on ne sera plus bousculés.

Le Kersain et le Bourguignon nous ont rejoints en mer du nord pour de nouveaux exercices en mer. Un exercice de remorquage a lieu en début de matinée. Je ne verrai pas la manoeuvre, je suis de quart.

9 juillet 1976 Du Havre à Helsinki.
08h30 Service Ordinaire à la mer 3ème tiers machine au poste de manœuvre. Renfort barre à son poste pour exercice de remorquage.
08h40 Début exercice de remorquage.
10h35 Alarme incendie pour exercice dans la tranche C0110.
10h55 Fin d'exercice alarme incendie.
11h55 Fin d'exercice de remorquage. Rompre du poste de manœuvre.
12h00 Relève de quart - Le 3ème tiers au poste de veille.
Journal de bord (Extrait)

Helsinki

Les jours qui suivent en mer Baltique, il fait un temps splendide, de nombreux voiliers sautillent sur les vagues et des ferries faisant leur navette, qui vers l’Allemagne, qui vers la Suède. Le Vauquelin, le Kersaint et le Bourguignon mettront trois jours pour faire les quelques mille kilomètres qui mènent à Helsinki. Et comme d’habitude, la ville est en vue en fin de nuit. En fin de nuit, je veux dire vers sept-huit heures. Le jour est levé depuis un moment. C’est l’été et vu la latitude, les nuits sont courtes. Le poste de manœuvre se fait en tenue de sortie, l’arrivée à quai est tout en solennité, le poste de bande, le clairon, c’est la parade.

12 juillet 1976 Du Havre à Helsinki.
Quart de 06h30 à l'accostage.
06h40 2ème tiers au poste de mouillage. Renfort passerelle et barre arrière.
07h30 1er et 3 ème tiers au poste de manœuvre.
08h00 Accosté tribord à quai au terminal de Katajanokka. Kersain bâbord à couple.
08h45 L'aumônier quitte le bord.
Journal de bord (Extrait)

Les navires sont amarrés sur un quai marchand, le quai de Katajanokka . Compte tenu du statut du pays vis-à-vis de l’URSS, il ne doit sans doute pas avoir de port militaire. Après le dégagé du poste de manœuvre, et du poste de lavage, les permissionnaires sont appelés sur le roof Malafon. L’inspection de tenue est stricte. L’officier de service regarde à deux fois chaque marin, la tenue doit être impeccable. Une somme d’argent variant suivant le grade est distribuée. Helsinki est une très belle cité. La météo y est surement pour quelque chose. C’est l’été et le crépuscule tombe vers vingt-trois heures. Les soirées sont très douces. Ce premier jour à quai, je suis de service. Je prends mon quart à la coupée à 15 heures. Je n'aurai pas le temps de m'ennuyer, il va y avoir du passage. Les visites officielles ont commencé vers midi, les allées et venues n'en finissent pas. L'officier de quart ne quitte pas la coupée.

Le Vauquelin à quai. Le Kersain à couple.
Source: Serge Duprat.

12 juillet 1976 Au mouillage à Helsinki.
Quart de 12h à 16h
12h10 Visites officielles.
15h40 Fin des visites.
16h00 Départ pour le cocktail. L'amiral et le commandant quittent le bord.
Journal de bord (Extrait)

18 heures, la relève est arrivée, je laisse les guêtres et ceinturon à mon successeur et lui transmets les consignes. Je vais diner. A la caf, pas grand monde. Il faut être de service pour rester à bord. J’achève mon diner puis vais humer l'air plage arrière. Il est bientôt 19 heures, le soleil commence à baisser. Sur le quai, beaucoup de monde circule. Mais les gens restent à distance du navire. Le quai est presque à hauteur du pont. En enjambant la filière je pourrai facilement passer à terre. Mais je n'y compte pas. Je ne suis pas amateur de ce genre de manière. L'air est doux, le quai se déserte, un calme silence s'installe seulement perturbé par les cris des mouettes. Je serais bien resté un peu plus longtemps mais je reprends le quart à quatre heures demain matin. Si je traîne trop, la nuit sera courte. Au poste 4, guère plus de monde. L'ambiance est presque silencieuse. Cela n'en sera que mieux pour me coucher.

Il est quatre passé quand je suis réveillé. C'est bien la première fois que les gens tardent à chercher la relève ! Arrivé à la coupée, je comprends pourquoi mon prédécesseur s'est laissé surprendre. Le jour commence à se lever. Le soleil commence à passer sur les toits des édifices qui longent le quai. Vu l'heure, ce dernier est désert. Jusqu'à la fin du quart, c'est à dire huit heures, peu de mouvements. Mis à part le retour à bord des officiers permissionnaires.

13 juillet 1976 Au mouillage à Helsinki.
Quart de 20 heures à 08 heures.
20h30 Le commandant du Kersaint quitte le bord.
22h40 Le commandant monte à bord.
Journal de bord (Extrait)

Je suis de sortie le deuxième jour. Aussi, je ne traine pas pour aller me prendre un café, me changer et attendre l'appel des permissionnaires. Sur le roof Malafon, l'inspection est méticuleuse. Comme toute escale diplomatique, descendre à terre c'est faire de la représentation. Le négligé n'est pas de mise. Une fois la coupée passée, les pieds sur la terre ferme, j'éprouve un extraordinaire sentiment de liberté. Nous prenons les rues au hasard, marchons longuement. Comme pour se donner le temps de savourer ces instants fugaces qui marquent la frontière qui sépare deux mondes. Le monde de la terre et celui de la mer. C'est dans ces moments si particuliers que je perçois nettement ce ressenti propre au passage d'un monde à un autre.

La journée est bien avancée, après avoir fréquenté moult "restaurants" qui en fait sont des bars sévèrement interdits aux mineurs. Je me souviens de la présence systématique d'un vigile chargé de s'assurer de l’âge des gens entrant dans l'établissement. C'est dans un de ces derniers que nous rencontrons un groupe de gens de nos âges. Je ne sais plus comment nous avons entamé la conversation. Toujours est-il que, dans un anglais scolaire nous avons commencé à boire et à porter des toasts. La soirée est très avancée, et c'est sur le chemin d'un autre "restaurant" que nos amis ont eu un coup de faiblesse. Ils marchaient déjà de travers depuis un moment, puis se sont affalés près d'une vitrine et se sont endormis en ronflant...

C'est dans ce contexte que j’ai rencontré Tina. Ha Tina ! Mignonne comme tout. J'ai continué avec elle, mon collègue avec sa copine. La soirée prendra donc une tournure plus correcte. La Royale m’a offert une journée que, plus de trente ans après je n’ai toujours pas oubliée. De cet événement, il me reste quelques photos… Et pour cette raison, la soirée n’a pas été marquée par une beuverie. C'est après avoir raccompagné nos " Chéries " sur le quai de la gare que nous choisissons de rentrer à bord.

Il est minuit passé, en chemin vers le bord, les rues sont désertes, la nuit arrive...

L'auteur en représentation.

 

14 juillet 1976 Au mouillage à Helsinki.
08h00 Service Ordinaire du dimanche au mouillage.
08h20 L'amiral et le commandant quittent le bord.
13h15 Embarquement de mazout.
Journal de bord (Extrait)

Ce matin, après le branle-bas, je saute de la bannette et capelle d'entrée de jeu ma tenue de sortie. Ce ne sera pas pratique pour le poste de lavage, mais au moins, je serai immédiatement prêt pour l'appel des permissionnaires. D'autant que je ne suis pas seul à avoir choisi cette option. A la caf, au petit déjeuner, baver sur le col ou renverser son café sera très pénalisant pour la suite des évènements. Aussi, l'ambiance est très guindée. Chacun redoublant d'attention pour prévenir une éventuelle catastrophe.
La cérémonie de l'appel roof Malafon est brièvement interrompue par une communication générale qui annonce que l'amiral et le commandant descendent à terre. Garde à vous pour tout le monde au son du sifflet du gabier. Passé cet intermède, l'appel peut continuer. Ceci fait, Le bidel lit la feuille de service, puis l'officier de service fait rompre. Le poste de lavage sera fait aussi avec moult précautions pour rester présentable pour descendre à quai. L'inspection se fera sans problème. Passé la coupée, nous restons un moment sans but. Tina et sa copine ont quitté la ville, il n'était pas convenu qu'elles reviennent, aussi passé la précipitation qui a précédé la descente à terre, il y a comme un vide... Nous irons trainer notre désœuvrement de bars en bars, puis retour à bord pour le premier service. Au moins, je ne me coucherai pas trop tard, ce qui me permettra d'être en forme pour l'appareillage de demain.

15 juillet 1976
07h30 Hommes de porte-voix et transmission du 1er et 2ème tiers à leur poste.
07h40 Poste de manœuvre pour les 1er et 2ème tiers. Le 3ème tiers au poste de veille.
07h40 Prendre la situation d'étanchéité N° 3
Journal de bord (Extrait)

Le branle-bas a eu lieu à six heures tapantes. Un peu plus d'une heure avant le poste de manœuvre . Ce sera encore une fois la tenue de sortie, mais sans le risque de se faire jeter en cas de taches. A la caf, c'est l'affluence, la file d'attente s'étend dans la coursive jusqu'à la porte de l'infirmerie. J'ai bien fait de ne pas traîner, je ne suis pas en bout de queue; je n'aurai pas à trop attendre et trouverai facilement une place. Mais il ne sera pas bon de s'éterniser, il me faut rapidement libérer la table, les gens s'impatientent. Je m'exécute et n'attends pas l'envoi du poste de manoeuvre pour me rendre plage arrière. En chemin, dans la coursive, les vibrations des machines se font de plus en plus prégnantes. Les émanations de gas-oil reviennent en force. Sur la plage arrière, l'air est plus frais, mais les émanations des cheminées qui se rabattent sur le pont rendent l'atmosphère âcre. Le patron bosco et ses gars sont déjà à poste. Les soutes à cordages sont ouvertes.

"Poste de manœuvre général"

Le personnel de quai commence déjà à décapeler les aussières qui tombent à l'eau. Sur le bord, on les hisse. Elles sont trempées, on en prend plein les chaussures, les bas de pantalon. Les aussières sont pliées sur le pont. Les hélices entrent en mouvement générant de gros bouillonnements à la surface de l'eau. Le quai s'éloigne, Quelques personnes sur le quai nous font des signes de la main. Aidé par des remorqueurs, le Vauquelin fait demi-tour. Plus loin, le Kersaint et le Bourguignon commencent à faire de même. Ce n’est pas sans un pincement au cœur que je regarde le quai s’éloigner. Les remorqueurs poussent lentement le navire, les cheminées fument. Je ne les vois pas fumer, mais de la plage arrière, j’en sens les effluves. Ordre est donné de se mettre au poste de bande. Nous nous alignons face au quai déjà loin. Le navire prend de la vitesse, le vent relatif en fait foi. Je réajuste la jugulaire de mon bâchi avant que ce dernier ne s'envole. Le temps est clair, le soleil déjà haut, peu de vent, la mer moutonne à peine. Les iles qui ferment la baie défilent à bâbord et à tribord. Les aussières ont disparu dans les soutes, le poste de manœuvre est rompu. Retour au poste 4 se changer. La vie à la mer va reprendre son cours.
Je prends mon quart à midi. Au PC ASM, l’ambiance est des plus détendues, au CO de même d’ailleurs. Si ce n’est un peu plus d’attention sur les écrans de veille. Il y a du monde en surface et un minimum de vigilance reste de mise. Le mois de juillet touche à sa fin, à peine quelques moutons en surface, le soleil est haut, le ciel immaculé. La mer baltique semble un océan de vacances. Où que l’on se tourne, ce n’est que voiliers, ferrys croisant à peu d’encablures du Vauquelin. Le vent relatif créé par la vitesse du navire rafraichit l’atmosphère. Plage arrière, des gens ont étalé une serviette et, couché, torse nu s’offrent une séance de bronzage. Les vacances approchent, la préparation est en cours...

16 juillet 1976
Service Ordinaire à la mer. De Helsinki à Copenhague.
Quart de 15h00 à 18h00
15h35 Mise en place de la ligne de distance
15h50 Le Contre-Amiral commandant l'école Navale Passe à bord du Bourguignon.
15h50 Début d'une série de transferts d'élèves du Vauquelin sur le Bourguignon et réciproquement.
16h00 Début du retour des élèves sur leur bâtiment respectif
16h15 Transfert terminé. Ligne de distance larguée par le Bourguignon
16h30 Présentation à tribord du Kersaint pour passage de courrier.
17h15 Le Contre-Amiral commandant l'école Navale revient à bord.
17h18 Rentrons le gréement et le câble support.
17h20 Fin de transfert.
Journal de bord (Extrait)


Pendant les deux jours qui nous séparent de l'arrivée à Copenhague, la descente de la Baltique sera ponctuée de divers exercices et manœuvres essentiellement au profit des aspirants.

Copenhague

Le 17 au soir, le Vauquelin quitte la formation pour arriver à Copenhague le 18 au matin. L'escale durera une journée. Et pas de sortie à terre. De Copenhague, nous ne verrons rien sinon le quai sur lequel le Vauquelin est accosté. Car personne à part l’état-major n’a mis le pied à terre. Quelles étaient les raisons de cet arrêt ? Je n’étais pas dans les confidences du pacha, aussi je ne le saurai pas. Je me souviens que la plage arrière était à niveau du quai, aussi il a été mis un quartier maître en faction pour dissuader toute initiative fâcheuse. Le Vauquelin rejoindra la formation aux environs du détroit de Skagerrak . Arrivés en mer du Nord, le Kersaint nous quitte pour faire cap sur Hambourg. Depuis que nous sommes en mer du Nord, l'état de la mer s'est creusé. Et ça ne s'arrange pas au large des Shetland

19 juillet 1976 De Copenhague à Tórshavn.
Quart de 08h30 à 12h30
Interdiction de circuler sur les ponts.
1er tiers au poste de veille.
Service Ordinaire à la mer. Situation d'étanchéité N°2 au*dessous du pont principal. Situation d'étanchéité N°3 au-dessus sans dérogation.

Pendant le quart de nuit, je fais un tour à la passerelle, j'aurai aimé sur l’aileron, mais pour l'heure, c'est interdit. Je reste donc le nez collé à la vitre tout le temps qu’il m’est possible. La pleine mer, quand le ciel est clair, et à fortiori lors des jours de pleine lune, ce qui, à ce moment-là n’était pas encore le cas, mais pas loin, offre un spectacle dont je ne me lasse jamais. Aucune côte à l’horizon, la mer à perte de vue qui reflète la lumière de la lune et au loin la noire silhouette du Bourguignon qui fait route avec nous monter et descendre au gré de la houle.

Tórshavn

Les iles Shetland sont déjà loin derrière, d’ailleurs, l’arrivée à Tórshavn est prévue demain matin. Avant d’y arriver, quelques précisions sur ces iles. A l’époque, c’était, c’est encore, je crois un groupe d'îles, qui appartiennent au Danemark. Régulièrement, des navires Danois approvisionnent l’archipel en produits impossibles à produire sur place. Parmi ces produits, l’alcool. Qui était sérieusement contingenté. C’était limite prohibition. Je vais vite comprendre pourquoi.

Les îles Feröe. En juillet, il y fait bon comme en Bretagne au printemps.
Source: http://www.faroeislands.com/


21 juillet 1976 Au mouillage à Tórshavn
Quart de 08h00 à 12h00
10h35 L'ambassadeur de France quitte le bord.
Quart de 12h00 à 16h00
13h55 Début de mouvement de mazout 32T
15h00 Le commandant et l'ambassadeur montent à bord
16h00 Fin de mouvement de mazout vers ER Bourguignon
Quart de 16h00 à 18h00
17h00 Début du cocktail. Arrivée des invités
Quart de 18h00 à 20h00
19h00 Fin du cocktail. Les invités quittent le bord.
Journal de bord (Extrait)

Le poste de manœuvre est envoyé peu de temps après le poste de lavage. Sur la plage arrière, en tenue de sortie, on étale les aussières sur le pont. Le Vauquelin est guidé vers une jetée, s’approche, les aussières sont lancées sur le quai. Le temps est clair, mais il fait frais. A part le personnel du port, aucun badaud ne s’est encore aventuré pour assister à l’accostage. Au dégagé du poste de manœuvre, je me rends directement à la coupée. Je suis de quart au bureau des mouvements. Pendant que je capèle les guêtres et le ceinturon, j’observe les boscots qui terminent de mettre la coupée en place. L’officier de service discute avec le second-Maître de quart. Le personnel de port est reparti, la jetée est déserte. Ne serait-ce les moteurs de la climatisation du navire, c’est le silence qui règne sur le quai. Pas pour longtemps, un moteur de voiture se fait entendre à l’entrée de la jetée. Le conducteur doit avoir les deux pieds sur l’accélérateur, le moteur hurle. Une voiture arrive à toute vitesse, pile devant la coupée. Un type en sort, prend la coupée, monte à bord, et en braillant se dirige vers l’enseigne de vaisseau de service. Et sans autres formes de procès, le prend dans ses bras. L’officier essaie de se dégager, l’autre, sans cesser de vociférer dans un français maladroit quelques mots de bienvenue, ne veut pas le lâcher, l’embrasse avec effusions. Le premier moment de stupeur passé, le Second-Maître et le Quartier Maître de coupée attrapent le joyeux drille, et non sans difficultés le décrochent de l’officier et le ramènent manu militari à sa voiture. Il faudra s’y reprendre à deux fois, à peine relâché, le luron repart aussitôt à l’assaut de la coupée. Et est de nouveau raccompagné, plus virilement cette fois vers sa voiture. Il n’est pas rancunier, c’est toujours en braillant des mots d’amour qu’il consent à regagner son véhicule. Après une série de marches avant, marches arrière désordonnées, parvient à faire demi-tour, et pied au plancher retourner vers la ville. Le premier contact avec les insulaires est fait. De service le premier jour d’escale, je suis donc resté à bord. Et comme d’habitude, de la plage arrière, je contemple le paysage. C’est très verdoyant, même les toits des maisons sont couverts de verdure, toutes les maisons de couleurs vives. Derrière ces maisons, plus loin, j’aperçois des champs, que des champs, rien que des champs et pas d’arbres. Il leur faut donc importer le bois pour construire les maisons. L’air y est frais un peu comme en mars à Brest. C’est aussi très calme. Le soir lors de mon quart à la coupée, j’y ai vu un grand nombre de retours à bord très laborieux.

22 juillet 1976 Au mouillage à Tórshavn
08h25 l'ambassadeur et le commandant quittent le bord
16h45 Bâtiment Danois au mouillage. F348
17h00 Fin des visites.
Journal de bord (Extrait)

Ce matin, après l’appel, j’apprends qu’un grand nombre de gens rentrés hier soir sont passés au « trapèze » Ce n’étaient pas ceux que j’ai vu, sans doute ceux qui sont rentrés avant sept heures. Manifestement, le coin est propice aux beuveries. Je ne tarderai pas à en avoir la confirmation. Je descendrai à terre en début d’après-midi. Il y a un détail auquel je n’ai pas encore fait allusion. C’est la seule escale où les permissionnaires sont tenus de sortir en civil hors du territoire Français. Pourquoi ? Je l’ignore. Est-ce, si tant est que cela se fasse, une escale officieuse ? A priori, nous ne sommes pas en représentation. Le chemin pour arriver au centre-ville n’est pas bien long. Ce centre-ville me fait l’effet d’un petit village bien sage. Les cafés, à part des sodas ou un semblant de bière ne servent pas d’alcool. Ces établissements ressemblent en fait plus à une cafétéria de cité universitaire qu’à un troquet proprement dit. Du moins tels que je les conçois en France ou ailleurs. J’en viens à me demander comment ont fait ceux qui si sont sorti hier pour rentrer à bord passablement démâtés. Je ne tarderai pas à le savoir. En attendant, je fais du tourisme. Je me souviens même d’avoir signé un livre d’or dans une petite maison située au milieu de nulle part. Entre temps, j’ai eu vent de l’existence d’une discothèque, je m’y rends en début de soirée, Là encore, à première vue, du moins, ça ressemble à un établissement pour jeunes. A première vue, c’est le mot. En passant aux vestiaires, dans la pénombre, deux gamines, (je dis gamines parce qu’elles me semblent à peine majeures) biberonner une bouteille de whisky au goulot. Je commence à appréhender les us et coutumes de la région. Retourné en salle, je rencontre des gars du coin, échangeons laborieusement dans un anglais scolaire. Puis très rapidement proposent de passer chez eux. Il y a à boire. On y va donc.
La soirée est bien avancée, dans la maison de l’un d’eux, on s’installe autour d’une table basse. Et là, les bouteilles de bière arrivent. Je ne m’attarderai pas plus sur le déroulement de la soirée. Même le chien de la maison lapait la bière renversée sur le sol. Je ne sais plus comment ni quand je suis retourné à bord. Toujours est-il que, comme nombre des collègues, je suis passé sur la peau. Et consigné à bord le dernier jour.


Retour à Brest

24 juillet 1976 De Tórshavn à Brest.
08h40 Appareillage. Renfort barre et passerelle.
09h05 Rompre renfort barre. 2ème tiers au poste de veille.
Journal de bord (Extrait)

Le retour vers Brest se fera donc très tranquillement. Et c’est dans une atmosphère quasi estivale, que le navire arrive en vue du Goulet en début d’après-midi. Les triangles blancs des voiles des plaisanciers parsèment le bleu profond de la mer. Quelques voiliers passent très près et leurs passagers nous faire de grands signes de la main. Les passes de l’arsenal sont en vue, le poste de manœuvre est envoyé. En approchant du quai, une douce torpeur semble recouvrir le port. Cette impression est confirmée une fois le navire amarré. Ici, plus de vent et un soleil de plomb que je n’avais pas remarqué au large semble ralentir toute activité. Dans deux jours, je pars en permission pour un mois. Et pendant un mois, je vais changer de planète.

27 juillet 1976 De Tórshavn à Brest.
12h30 3ème tiers au poste de veille
13h00 Equipe de mouillage 1er tiers. Renfort passerelle à leur poste.
14h00 Accosté bâbord à quai, poste F. Machine à 48h d'appareillage.
14h10 Le commandant quitte le bord.
15h57 Le Casabianca appareille.
16h00 SO du samedi Bâtiment accosté poste F quai des flottilles.
Journal de bord (Extrait)



La corvette de l'école navale.



Vacances à terre

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Ce dont je me souviens de ces vacances.



Retour de permission

 

Après quelques temps de vacances, les retours à bord génèrent un dépaysement fugace mais récurrent. Monter la coupée en civil, prendre sa carte de bord, puis s’engager dans la coursive pour rejoindre le poste est à chaque fois un moment étrange. L’odeur si caractéristique du bord, le ronronnement continu de la climatisation, la lumière artificielle, l’étroitesse de la coursive où il est difficile d’avancer à deux côte à côte, les innombrables tuyaux qui courent le long du plafond et des parois, les boitiers, les rouleaux de tuyaux d’incendie disposés à intervalles réguliers, des haches de la sécurité. A propos de ces dernières, il me revient une anecdote qui m’a été relatée.




Lors d’une période à quai où les journées sont essentiellement consacrées à l’entretien du navire, les torpilleurs s’assurent du bon graissage des tubes lance-torpilles. Pour ce faire un gars s’est introduit dans un des tubes pour étaler de la graisse sur les rails sur lesquels reposent d’habitude les torpilles. Arrivé à mi-chemin, c'est-à-dire totalement dans le tube, un de ses collègue a la bonne idée de fermer la culasse et de mettre le cache à la sortie du tube. Ceci fait, il prend une grosse clé à molette et consciencieusement cogne le tube. A l’intérieur cela fait l’effet d’être enfermé dans le bourdon de Notre Dame en plein carillon. Je vous laisse deviner ce que l’on doit ressentir. Une fois délivré, la victime s’est emparée d’une hache sécu pour courir derrière son bourreau. La suite a été heureusement sans conséquences fâcheuses. D’où l’usage détourné que l’on peut avoir de cet outil.

Ce mois de septembre commence doucement. Il n’y a pas d’appareillage prévu à court terme. Néanmoins dans le courant du mois, quelques signes laissent présager une nouvelle période d’activité. Cela parait logique, car à défaut de problèmes majeurs, le navire ne devrait pas passer l’automne voire l’hiver à quai. Il y a eu une corvée de vivres, un embarquement de munitions pour les canons des artilleurs, des roquettes ASM et d’un Malafon d’entrainement. Sa couleur orange fluo l’identifie sans faute. Les boscos sont sur la plage avant occupés à remettre les lignes de mouillage en place.

29 Septembre 1976 Au mouillage à Brest.
Quart de 08h00 à 12h00
Bâtiment amarré bâbord à couple avec Dupetit-Thouars poste H.
Début d'embarquement des lignes de mouillage.
Journal de bord (Extrait)



Mission SNLE (Deuxième)

Les aussières sont larguées en début d’après-midi. Le ciel est clair, la mer calme ; dans le goulet tout au moins. A la sortie de ce dernier, la mer claque un peu plus, au loin, les chalutiers Russes sont à leur poste. Le SNLE a déjà plongé, le contact sonar toujours clair. A la fin de la journée, après avoir tenu longtemps le cap à l’ouest, on remonte maintenant vers le nord. C’était vraisemblablement cette nuit-là, où j’étais de quart que le navire a stoppé. Et par une mer très calme, une nuit sans lune et sans aucune terre à l’horizon, j’ai fait un tour à la passerelle. Une activité fébrile y règne. Le pacha sur son fauteuil, un micro à la main entouré de son état-major, donne et reçoit des informations. Je me hasarde sur l’aileron seulement occupé par le veilleur de service et me penche pour regarder la mer. Par cette nuit noire, je ne devrai rien voir. Mais cette fois-là, rien de semblable. Sous le navire et autour, un halo verdâtre éclaire la surface noire. C’est très beau ; et très surréaliste. C’est le SNLE, à quelques dizaines de mètres sous la surface a allumé un projecteur. Pour quelles raisons ? Je l’ignore. Cela a duré moins d’une heure. Car après mon retour au PC ASM, mon heure devant l’écran, je suis retourné sur l’aileron où j’ai retrouvé la mer noire, opaque, et pour tout dire, dans son état normal. Entre temps, le Vauquelin a repris sa route et le contact sonar avec le sous-marin a été perdu. Cela n’empêchera pas de patrouiller encore une semaine sans aucun contact sonar.


18 octobre 1976 De Brest à Brest.
Quart à l'appareillage à 15h30.
13h40: 3ème tiers au poste de veille - 1er et 2ème tiers au poste de manœuvre .
13h45 Pilote à bord.
14h01 Poste de manœuvre à la machine.
14h03 Largué - Appareillé.
14h14 Pilote débarqué.
14h20 franchi les passes.
14h55 Rompre du poste de manœuvre .
15h00 Relève de quart. le 1er tiers au poste de veille.
15h10 Poste de combat de vérification.
Journal de bord (Extrait)

En cet automne 1976, les patrouilles en mer du nord se succèdent. Là, il n’est pas question de SNLE mais plutôt de sous-marins soviétiques. Ce n’est bien évidemment pas dit officiellement. Simplement de missions de surveillance.
Vers la fin du mois, un évènement va interrompre la routine des missions de surveillance en Mer du Nord. Le Vauquelin part en mer pour une mission spéciale. L’Escorteur rapide Le Corse ou plutôt l’ex Corse est remorqué au large. En fait, cette coque ne porte plus ce nom. Ce navire a été désarmé l’année précédente. Et a déjà servi de cible. Mais n’a pas coulé. A cette époque, les navires en fin de vie n’étaient pas déconstruits, mais servaient de cible pour l’entrainement des unités opérationnelles. Ce sera également le sort du Vauquelin des années plus tard. Mais c’est une autre histoire. Le 30 Octobre 1976, le Vauquelin est sur zone avec le sous-marin Psyché. Je ne me souviens pas d’avoir vu la Psyché à l’œuvre. Ce dont je me souviens, c’est la coque retournée qui reste à flot. Et les canons du Vauquelin d’y faire des trous. A chaque impact, de l’air s’échappe du trou tel un évent de baleine. Les principales poches d’air percées, la coque s’enfonce lentement, puis disparait. Ainsi trépassaient les vieux bateaux de la Royale.

Il me semble néanmoins que le Corse a été terminé au 20mm.
La fin du Corse.  
 
 

Fin novembre, le Vauquelin appareille de Brest pour une autre mission de surveillance, toujours en mer de nord.


Mission de surveillance en mer du Nord

24 novembre 1976 de Brest à Bergen.
Quart à l'appareillage à 18h30.
15h30 Machine au Poste de manœuvre .
15h30 Appareillé.
16h15 Poste de combat de vérification. Rompre par service.
16h30 Rompre du poste de manœuvre pour la machine.
17h55 Relève de quart. le 3ème tiers au poste de veille. Masquage des feux.
18h30 Service Ordinaire à la mer. Situation d'étanchéité N°3.
Journal de bord (Extrait)

En fin de matinée, les amarres sont larguées sous un ciel plombé, une pluie fine, glacée et persistante. Le ciel de Brest est ainsi depuis plus de quinze jours, donc pas de quoi être surpris. Surpris par contre quant à la durée de la mission. Surprise néanmoins toute relative. En effet cette fois ci, nous partons pour presque un mois. Avec escale à Bergen en Norvège, puis Dublin au retour. Le poste de manœuvre est interminable, le froid s’insinue sous les blousons de mer. Des bâchis trempés s’écoulent des gouttes de pluie qui atterrissent sur le nez. Stoïques, nous attendons la sortie des passes pour retourner se mettre à l’abri. Les passes sont déjà loin quand est rompu le poste de manœuvre. Dans le goulet, la mer est déjà très « moutonneuse », le navire roule de plus en plus, le tangage se fait déjà sentir. L’extérieur tellement sombre que en rentrant, les néons du poste m’éblouiraient presque. Cela ne durera pas, le masquage des feux est lancé, la coursive passe au rouge, du coup, il fait presque sombre.
Ce sera raccord avec l'extérieur. Rentré au poste 4, les blousons et bâchis détrempés sont accrochés où c’est possible et laissent de larges flaques d’eau qui s’étend de bâbord à tribord selon le roulis. A partir de ce moment, la terre ferme, le sol stable, l’horizon horizontal, les parois verticales, tout cela est terminé. Quand je prends mon quart à quinze heures, pour rejoindre le PC ASM, je dois, je le rappelle remonter la coursive centrale sur sa grande longueur. Et là, cela revient à évoluer comme dans les rues de Brest dans les moments de beuveries bien avancées. Marcher en zigzag, buter sur une cloison, rebondir sur celle d’en face. Difficile de courir. Mais on n’en est pas à « marcher sur les cloisons ». Mais ça viendra. Au PC ASM, contrairement au roulis, le tangage n’est guère perceptible. Sinon les soubresauts du navire, quand la coque, après avoir déjaugé retombe dans le creux de la lame. D’où cette impression très terrienne de « rouler sur des cailloux » Il y a aussi le signal du sonar qui est perturbé lorsque le bulbe de coque sort de l’eau. Je suis content de m’être guéri du mal de mer, la première année à naviguer avait été pénible. C’est loin maintenant. Assis devant le scope du sonar, bercé par le roulis et secoué par les cahots, je m’enfonce dans une pâteuse somnolence. Seulement perturbé par la fumée de la cigarette du collègue qui, le dos tourné à la console du sonar remorqué, les pieds posés sur le bord du répétiteur semble être, lui aussi un peu ailleurs. S’il peut se permettre de tourner le dos à la console du sonar remorqué, c’est que, vu la météo, ce dernier n’est pas en service.

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La console du sonar de coque.


 

Il est bientôt dix-huit heures, la relève arrive et me fait émerger de cette torpeur dans laquelle je n’ai pu me sortir depuis le début de mon quart. Dans la coursive, la lumière blanche est encore de mise, c’est bizarre, à cette heure, dehors, il doit faire déjà nuit. Il me faut un moment pour m’habituer à cette lumière blanche et crue. Les néons n’inspirent pas à la rêverie et me remettent rapidement les pieds sur terre... Si je puis dire. L’heure du dernier service est envoyée. Et anticipée par beaucoup. J’en veux pour preuve, la longue file d’attente qui s’étire presque jusqu’à l’infirmerie. Je prends place dans cette file, la rampe est ouverte, les choufs prennent un plateau et passent devant. C’est la tradition, à cette époque, le quartier maître chef est un notable dans l’équipage. Plus tard, à mon tour je profiterai avec un certain délice de cette prérogative. En attendant, j’écoute les craquements du navire à peine atténués par le ronflement permanent de la climatisation et je baille. Arrivé devant la souillarde, je prends un plateau tiède et gras, le grand gobelet, une fourchette, pas de couteau. J’ai, comme beaucoup d’autres mon Opinel dans la poche. Les boscos l’utilisent également pour leurs ouvrages de matelotage. C’est un outil très polyvalent. Le sol de la cafétéria est déjà très glissant. Des maladroits n’ont pas attendu un coup de roulis un peu traître pour déraper. Ça va s’aggraver au fur et à mesure des arrivées. J’ai pris place à une table sans trop de problèmes, me cale sur ce tabouret pivotant et expédie mon repas sans état d’âme. C’est avec beaucoup de précautions que je quitte la cantine. C’est Holiday on saucisses et yaourts. Sans les patins. La coursive est passée au rouge. Cette ambiance de pénombre indique la fin du jour. La fin du jour, officielle du moins. Je retourne au poste, peut-être irais-je prendre une douche et rejoindre avec bonheur ma bannette.

Debout, c’est l’heure ! Quoi ? Je viens à peine de me coucher ! Il est bientôt quatre heures. Le faisceau de la lampe du rondier dans les yeux accélère mon réveil. De nouveau, le roulis, les craquements du navire, le bruit des hélices qui passent en survitesse en sortant de l’eau me reviennent. Cette constante réalité que ce morceau de nuit à priori sans rêve avait occulté. Le réveil est fatiguant. Le rondier est reparti secouer les autres. Je me laisse encore bercer deux ou trois minutes dans la tiédeur de mes draps rêches. Ma bannette est en haut, il y en a deux en dessous. Je suis donc obligé de me servir de celle juste en dessous comme marchepied, m’accroche au montants pour ne pas me laisser embarquer par le roulis. Je cherche mes chaussures à tâtons. Le poste est plongé dans l’obscurité. Une obscurité marquée çà et là par des veilleuses de bannettes. Les bannettes de ceux qui prennent leur quart. Passé la porte du poste, me voilà de nouveau dans un monde rouge.

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Agrippé à la main courante de l’escalier qui mène sur la coursive centrale, je gravis lentement les marches. Non pas tant à cause du roulis que le vague malaise qui suit un réveil très, très matinal, et de surcroit très secoué. Je croise d’autres fantômes qui, eux vont dormir. A mesure que je m’approche de la caf, le grondement des machines se fait plus prégnant. Les moites odeurs de gas-oil aussi. J’arrive à la rampe de la caf. Il est temps, elle va bientôt fermer. Le temps de me servir un grand quart de café, j’évite le pain et le pâté, trop lourd pour l’heure. Je ne traîne pas, direction le PC ASM. La molle effervescence générée par la relève se dissipe rapidement. Chacun se trouve un siège, s’allume une cigarette dont les premières volutes qui me passent sous le nez me rappellent mes premières impressions de marin à la mer. Qui étaient celles du mal de mer. D’autres se blottissent dans leur blouson de mer et essaient tant bien que mal de continuer leur nuit interrompue. Devant la console du sonar, l’attention n’est pas à son comble. Loin s’en faut. Il n’y a pas eu de sondages bathythermiques depuis un moment.

La coursive la nuit.

 



Ces images ont été prise du Maillé-Brézé. A peu près à la même époque.
Source: http://www.anciens-cols-bleus.net/t6203-maille-breze-ee

Depuis l’interdiction de sortir sur le pont, je crois. On ne connait pas ou très peu la portée sonar. Et vu la météo ce ne doit pas être terrible. Je passe faire un tour à la passerelle. En chemin, c'est-à-dire au CO, ce n’est pas l’exubérance non plus, mais de par leur domaine de veille, les gens sont forcément moins cool. En passant devant le local transmissions, j’entends le téléscripteur crépiter comme il se doit. A la passerelle, dans une morne pénombre, les gens prenant soin de s’accrocher où c’est possible s’affairent lentement. Je me colle à une vitre et regarde ... du noir. Le ciel est noir, la mer est noire ... sauf quand le navire passe sous une vague, et là, que du blanc. Les essuie-glaces continuent leur constant va et vient malgré l’absence complète de visibilité. Les essuie-glaces balaient en vain les paquets de mer qui submergent le navire. Bientôt, on sent le bateau remonter lentement, lentement. Je devine l’horizon, je l’imagine, peut-être tant la différence entre le ciel et la mer est mince, descendre, descendre devant la proue. La vague suivante approche, on va de nouveau replonger. Je reste un moment bercé par cette lente alternance. J’aimais ces moments hors du temps, voire hors de l’espace. Dans des instants, plus rien n’existe, sinon rêver. Rêver à quoi ? En fait, je n’en sais trop rien, sinon que le regard perturbé par rien laisse l’imaginaire en roue libre.



Ces images viennent de la passerelle du LV Le Hénaf.
Vu de la passerelle du Vauquelin, c'était la même chose ...




Il me faut retourner au PC ASM. Et c’est avec une démarche d’ivrogne que je retourne à mon poste et m’affaler sur un siège. J’ai un peu froid et voudrai dormir. Ce n’est pas encore le moment, j’ai une heure à passer devant le scope du sonar. Cette heure, je vais la passer en sommeillant, garder juste ce qu’il faut de vigilance pour rester sur mon siège... Une main me secoue: Debout ! Tu peux redescendre. Un collègue, hilare, le blouson de mer sur les épaules va prendre ma place. Il annonce que demain, nous serons à Bergen ; il a lu l’information sur la feuille de service. Voilà qui va un peu rompre la remuante monotonie de ces derniers jours. Dans la coursive cette fois éclairée au néon, c’est le métro aux heures de pointe. Surtout aux abords de la cafétéria. Les gens se croisent, se bousculent, grognent, plaisantent. Plaisantent surtout aux dépends de ceux pour qui la tempête reste un calvaire. Je n’ose croiser leurs regards abattus et leur mine plus blafarde que les autres. Je ne veux pas me revoir tel que j’étais deux ans plus tôt. A la caf, c’est devenu courant ; le sol est recouvert de flaques de café, de thé et de tartines de pain. Les préposés au poste de propreté vont encore s’amuser. Le poste de propreté va d’ailleurs bientôt être envoyé, il me reste un peu de temps pour passer au poste déposer mon blouson de mer. Le trajet dans la coursive est presque hypnotique.

25 novembre 1976 Brest à Bergen.
Quart de 18h30 à 20h30.
18h30 Service Ordinaire à la mer. Situation d'Etanchéité N°3. Interdiction de circuler à l'extérieur. Artillerie désarmée.
19h55 Relève de quart. 2ème tiers de veille. (Passé le 12ème méridien à 19h20 Alpha)
20h30 SO à la mer. SE N°3. Interdiction de circuler à l'extérieur.
Journal de bord (Extrait)

Marcher sans horizon fixe, essayer de se trouver un repère pour tenter de marcher un tant soit peu droit. Mais c’est peine perdue, un coup de roulis trop prononcé, et me voilà jeté sur la paroi, le temps de me rétablir, je suis envoyé sur l’autre, voire entrer en collision avec un gars qui vient à me croiser. Cela va durer quatre jours avant l'arrivée à Bergen. Quatre jours et nuits ponctués par les quarts, les moments de sommeil et d'inactivité au poste 4. Dans ces moments d'inactivité, affalé sur une bannette du bas, au ras du plancher, je me prends à guetter les fois où les hélices déjaugent. Cela commence par des soubresauts presque réguliers, puis un plus fort, et là, je perçois les hélices passer en survitesse. Elles sont hors de l'eau. A la machine, les mécanos calment le jeu. Une façon de passer le temps ...

29 novembre 1976 Brest à Bergen.
Quart de 15h30 à 18h30.
15h30 Service Ordinaire à la mer. Situation d'Etanchéité N°3.
17h55 Relève de quart. 2ème tiers de veille.
18h30 Interdiction de circuler à l'extérieur.
Journal de bord (Extrait)


"Relève de quart. 2ème tiers de veille"

Je termine mon diner à la caf, l'annonce me signifie que la pause est finie. Mollement, je me lève mon plateau en main en tachant d'éviter de glisser sur les restes d'un repas fâcheusement débarqué de son plateau suite à un traitre coup de roulis. Je dépose mon plateau dans la souillarde et monte au PC ASM. Dans la rouge obscurité du local, le siège devant la console du sonar remorqué qui n'est pas en service est déjà pris. Aussi, je prends mon quart devant la console du sonar de coque. Bien calé dans le fauteuil, le blouson de mer sur les épaules, je suis parti pour une heure à ne pas veiller grand-chose. L'état de la mer aidant, il y a peu de risques d'accrocher un contact.

20 heures, la relève est là. Me suis-je endormi ? toujours est-il que je suis toujours face à l'écran du sonar. On ne m'a pas réveillé pour me remplacer après une heure. Mais bon, la relève est là, je vais me coucher. En descendant les deux étages qui séparent le PC ASM de la coursive centrale, je n'irai pas jusqu'à dire que je franchis les marches quatre à quatre; Vu les mouvements du navire, ce ne serait guère conseillé, mais avec l'entrain généré par la perspective d'aller dormir. En passant devant le BSI, sur la porte est close, la feuille de service est bien affichée. Rien de spécial aujourd’hui sinon l’arrivée prochaine à Bergen le 1er décembre au matin. Pas trôp tôt ! Je ne vais pas traîner, on marche par tiers, aussi, je reprends à quatre heures et ce, jusqu'à huit heures. La nuit passera vite.

Bergen

Le 30 novembre huit heures trente. Mon quart est terminé, j'ai déjeuné, je retourne au poste 4 faire un brin de toilette. Dans la coursive, les lumières sont encore rouges. En chemin, je passe devant le guichet du bureau militaire qui est ouvert. Pour permettre aux secrétaires et fourriers de se distraire en voyant les gens passer ? Arrivé au poste 4, le temps de faire ma bannette, où plutôt à peine le temps de la faire, le poste de lavage est envoyé ; retour donc vers l’avant du navire pour aller arroser les lavabos des hygiènes Officiers Mariniers. Je m’acquitte au mieux de cette tâche et dix minutes avant le dégagé du poste de propreté, j’ai rangé les balais, raclettes et serpillères et attend le top pour retourner à l’arrière. Ces quelques minutes me semblent interminables, je suis crevé, je n’ai qu’une idée : aller dormir. Il finira par être envoyé, je ne tarde pas, fais une halte vers la cuisine quémander un fond de café. Cette fois-ci, je ne me fais pas jeter ; le cuistot est de bonne humeur… Le café est juste tiède, je ne ferai pas le difficile. Remerciements d’usage et direction l’arrière. Avant de descendre vers le poste, j’entrouvre la porte étanche qui donne sur la plage arrière. Un vent glacial me saute au visage, les embruns balaient le pont… et un paquet de mer me trempe de la tête aux pieds. Je referme la porte, vais me changer et dormir un peu.
L’envoi du premier service pour les rationnaires me fait émerger, il est onze trente. C’est bon, j’ai une demi-heure pour me réveiller complètement. Dans les travées, entre les bannettes, une animation devenue inhabituelle règne. Les gens semblent être moins amorphes que d’habitude. Il me faudra un moment pour en deviner la raison. C’est plus stable. La mer se serait-elle calmée ? Pour m’en assurer, je remonte tenter de nouveau un coup d’œil à l’extérieur. Avec moult précautions, j’ouvre la porte étanche. La plage arrière n’est plus balayée par des paquets de mer. A l’horizon, je distingue les côtes de Norvège. C’est limite navigation côtière… Il y a de la brume, les lunettes de soleil ne sont pas encore d’actualité, et ne le seront pas avant longtemps. Le deuxième service est envoyé, je presse le pas, je sais qu’il y aura la queue, je n’ai pas vraiment envie de jouer les prolongations pré-repas. En passant au niveau du local torpilles, j’ai la surprise de voir les portes étanches à bâbord et tribord ouvertes. Ce qui apporte de l’air frais dans la coursive. De l’air frais, oui, très frais. Mais cela fait du bien. Je m’attarde un moment. Le vent reste fort, mais bon, je ne risque pas la douche.

Ces images ont été prise du Maillé-Brézé. A peu près à la même époque.
Source: http://www.anciens-cols-bleus.net/t6203-maille-breze-ee


Parfois, néanmoins, des embruns s’affalent encore sur le pont terminant, s’il en était encore besoin de le nettoyer. Le froid commence à traverser ma vareuse, je pars déjeuner. A la caf, c’est plus clean. Ce n’est plus le Bazard de ces derniers temps. Il est possible, les mains occupées à tenir son plateau, de rejoindre une table sans trop de risques d’avoir à choisir entre le tenir coûte que coûte et s’étaler où tout lâcher pour rester debout. De retour au poste, j’ai pris mon blouson de mer et me suis risqué sur la plage arrière. L’interdiction de sortir est levée et le seul risque que j’encours est de me faire arroser les chaussures par des paquets d’embruns qui arrivent encore à s’étaler sur le pont. L’air est vif et ne me paraît pas glacial. L’après-midi est bien avancé, le jour commence à tomber. Commence à tomber, si tant est qu’il se soit levé. Une vague pénombre a succédé à la nuit en fin de matinée. Les côtes de Norvège sont à présent clairement visibles, je n’en distingue néanmoins pas trace de vie. La froidure se fait plus prégnante, je retourne au poste. La moite tiédeur du lieu, le bruit des radios casettes, les effluves de cigarettes, les éclats de voix de joueurs de cartes, cet univers si familier est, somme toute, reposant. Je monte dans ma bannette faire une sieste en attendant quinze heures pour remonter au quart.


Devant la console de pointage du V23.

Je n’ai pas entendu l’annonce de la relève, il est déjà quinze heures, je dois prendre mon quart. Un collègue a pris soin de me réveiller. Je n’ai pas pris le temps de jeter un œil sur la feuille de service affichée à la porte de BSI, j’aurai les nouvelles au PC ASM. A peine arrivé, je m’affale sur un siège et apprends, sans même avoir eu le temps de le demander que le navire se présentera à l’entrée des fjords demain matin. Le quart de quinze à dix-huit heures sera des plus tranquilles, nous sommes dans les eaux territoriales, donc, en principe pas de risques d’avoir à trouver du sous-marin russe dans le coin. Un collègue est parti faire la ronde de sécurité ; le quart se termine, la relève ne va pas tarder. J’en profite pour faire un tour à la passerelle. Il fait nuit, Les phares sont maintenant bien visibles, leur phare tournant balaient le ciel, sur les côtes, çà et là, des points de lumière indiquant la présence d’habitations. Bientôt dix-huit heures, la fin de quart, je retourne au PC ASM, je ne fais qu'un passage, la relève est à poste. Je descends diner. A la caf, c'est moins le bazard, promener son plateau n'est plus tout à fait un exercice d'équilibriste. Après quoi, retour au poste 4. Sur le chemin, près du local torpilles, les portes étanches sont encore ouvertes, je ne m’y attarde pas, trop froid. Arrivé au niveau du BSI, je prends, cette fois-ci le temps de lire la feuille de service. Elle indique entre autre l’arrivée à Bergen vers neuf heures et nous y resterons comme d’habitude trois jours, et le deuxième tiers, auquel j’appartiens sera de service le dernier jour. Me voilà donc renseigné.

Ce matin, je ne serai pas au poste de manœuvre, je suis de quart jusqu’à l’accostage, cela me va très bien. Le quart se passe, comme prévu bien tranquillement. Le premier-maître de retour de la passerelle nous annonce que le navire est dans le fjord et l’arrivée à quai est reportée d’une heure. Les émissions du sonar sont stoppées, le lancinant grincement qui accompagne le balayage des écrans disparait de facto. On reste donc en poste pour la forme. Je peux me permettre de sommeiller sur mon siège. L’annonce du poste de manœuvre lancée en diffusion générale parvient en sourdine jusqu’ici. Le quai n’est plus très loin. En fait très près, un léger tressautement indique que la coque a tapé sur les défenses du quai ; les aussières bientôt tendues et le navire immobilisé. Ordre est donné de stopper les installations. On passe en lumières blanches, le silence se fait. Je reste un moment ébloui, le temps de m’habituer à l’éclairage. Plus rien à faire, tout le monde redescend. Le poste de propreté est envoyé, je file déposer mon blouson de mer sur ma bannette. En chemin, je jette un œil à l'extérieur. Et constate que le Vauquelin n'est pas amarré à quai, mais à couple du Dugay-Trouin. Aussi, il n'y aura pas de vue du quai. Autour du bureau des mouvements, il y a foule, le quartier-maître de coupée semble débordé. La coupée mise en place relie désormais les deux navires. Les allées et venues se succèdent. L’officier de service et le bidel aux premières loges observent, imperturbables, le manège. Le contraste entre la morne lenteur qui prévalait en mer et maintenant cette fébrile activité est saisissant. Je ne m’attarderai pas, d’ailleurs, le devoir m’appelle. J’active le pas pour aller déposer mon blouson et me rendre à mon labeur. Il sera dûment fait avant même le dégagé. Il faudra attendre la fin de la matinée pour entendre l’appel des permissionnaires. J’en suis. L’inspection a lieu sur le roof Malafon. Celui-ci a été rincé à l’eau douce et débarrassé du givre qui risquait de transformer le lieu en patinoire.

1er décembre 1976 Au mouillage à Bergen.
Quart de 12h00 à 16h00
13h30 Arrivée du pétrolier ravitailleur en mazout.
13h40 Le commandant quitte le bord.
14h30 Embarquement de mazout.
16h00 Le commandant monte à bord. Malafon rentré.
Quart de 16h00 à 18h00
16h50 Fin d'embarquement de mazout.
Journal de bord (Extrait)


A quai à Bergen.
Source: Serge Duprat.

En arrivant sur le quai, contrairement à ce que je pronostiquais, ce n’est pas de la neige épaisse, mais une fine couche blanche qui recouvre le sol. Le grand nord en décembre sans neige, décevant, non ? Le froid est néanmoins vif. Généralement, les premières parties d’escales sont consacrées à l’achat de souvenirs. Pour les gens les plus tempérés, la règle n’est pas dérogée, et ce jusqu’en milieu d’après-midi.

Pour les autres, c’est la recherche immédiate des pubs. Il y fait meilleurs et l’accueil cordial. C’est à cette époque que je fais la connaissance avec la « Bière de Noël » dite « Christmas Beer » J’en ferai une grande consommation après que nous eussions fait connaissance avec les gars du cru. Au par avant trois ou quatre établissements ont été visités, nous étions donc en pleine forme pour démarrer dans le dur. Le retour à bord a été laborieux, la nuit courte et le réveil difficile. Le deuxième jour, je ne suis sorti qu’en début de soirée. Et j’ai remis le couvert comme la veille ; et bonjour le retour, Bis Repetita placent … A ceci près que le lendemain, je suis de quart à la coupée de huit heures à midi, donc branle-bas à sept heures. C‘est donc avec la tête dans le sac que je prends mon café. La cafétéria est bondée. Il est aisé de reconnaitre les gens qui vont descendre à terre ; ils sont en tenue de sortie et sont plus agités. Les autres soit ils ont le bourdon de Notre Dame de Paris entre les oreilles ou sont de service ; voire les deux, comme moi sont plus calmes.

2 décembre 1976 Au mouillage à Bergen.
08h00 Bâtiment à couple du Duguay-Trouin.
SO du dimanche au mouillage.
10h00 Le commandant quitte le bord.
12h00 Le commandant monte à bord.
Journal de bord (Extrait)

Il est bientôt huit heures, et c’est d’un pas trainant que je me dirige vers le bureau des mouvements. Capeler les guêtres est une épreuve, j’ai du mal à me plier pour les lacer, le ceinturon c’est plus facile à mettre en place. Passé neuf heures, le Second-Maître de coupée de demande de lancer l’appel des permissionnaires, ce que je fais d’une voix que je veux officielle et posée… J’ai à peine raccroché le micro, que déjà, le monde afflue pour passer sur le roof Malafon. L’inspection terminée, les gens repassent déposer leur carte de bord dans le pupitre, saluent la poupe, passent sur le Duguay-Trouin, puis vont prendre leur dose de terre ferme. Le calme est revenu, il ne me reste plus qu’à attendre midi… Qui tarde à venir. Je me promets d’aller faire une sieste sitôt le déjeuner avalé. Mais en attendant, le devoir s’impose. Une bise glacée balaie le pont emportant des volutes de neige, je me colle le dos contre la paroi pour échapper au courant d’air. En milieu de matinée, le bidel me donne un paquet de feuilles de service à distribuer dans le bord. J’en prends d’abord connaissance. Il y est dit, entre autre que le Vauquelin larguera les amarres demain à treize heures, par conséquent, Il n'y aura pas de permissionnaires.

Pour ceux qui sont déjà à terre, l’information devra se faire de bouche à oreille. Je commence ma tournée par les postes équipage avant. Au poste 1, c’est un concert de ronflements, les lumières sont éteintes, et à part quelques lampes de chevet allumées, c’est le noir. Je dépose une feuille sur une chaise, retourne dans la coursive puis monte à l’office officiers donne des exemplaires au maitre d’hôtel qui se chargera de les distribuer. A l’étage en dessous même chose à l’office officiers mariniers. Retour au pont principal, dans la coursive, je punaise une feuille dans la cafétéria, puis vers l’arrière dans les postes de seconds-maîtres, et enfin les postes arrières des électriciens, le poste 5, je crois, en face, le poste 4, le mien. Pour terminer, les postes des mécanos tout à l’arrière. De retour à la coupée, le sifflet du gabier annonce que le pacha quitte le bord suivi de deux civils. Ce doivent être des représentants des autorités locales. Ne me voyant pas arriver, c'est le second-maître de coupée qui prend le micro au bureau des mouvements et fait l'annonce.

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Il est bientôt midi, le premier service a été lancé depuis un moment et la relève n’est pas encore arrivée, je veux dormir ! Elle finit par arriver. Le collègue, manifestement guère plus en forme que moi arrive d’un pas lent. Je lui tends mes guêtres, mon ceinturon et pars vers la caf. L’attente est brève, il n’y a pas foule, je ne m’en plaindrai pas. La télévision est allumée et semble diffuser un programme local. Je le suppose, le son est coupé. D’autant plus que j’imagine mal les émissions françaises venir jusqu’ici. J’expédie rapidement mon repas et pars me coucher. En chemin, je croise peu de monde, le navire semble désert.

Mise à part la climatisation et le ronronnement des diésels pas de bruit. Même chose au poste. La lumière en moins. C’est à tâtons que je vais à ma bannette, j’y grimpe, et m’entortille dans le dessus de lit… Le vacarme des premiers permissionnaires de retour à bord, puis l’annonce du deuxième service me sortent de mon sommeil, il est bientôt dix-huit heures. L’après-midi est vite passé. Je me fais un peu violence pour me tirer du lit, laisser la tenue de sortie et repasser le treillis. Le blouson de mer sur le dos, je vais me dégourdir les jambes plage arrière. Le temps de m’acclimater au froid et faire attention à ne pas glisser, je reprends peu à peu mes esprits. Il fait déjà nuit. Le navire est éclairé comme un sapin de Noël, même chose pour le Duguay-Trouin. De l’autre bord, c’est le fjord. C’est le noir, je n’y vois rien. Si ce n’est quelques points de lumières sur l’autre rive et les feux de position de quelques ferries. L’eau clapote à peine. En mer, ce n’est surement pas la même musique. Je retourne au poste déposer mon blouson, et à la caf diner… Je reprends le quart à minuit, je serai donc réveillé juste après m’être endormi, à la coupée jusqu’à quatre heures, puis re-bannette jusqu’au branle-bas à sept heures. La nuit sera courte et intermittente. D’où l’intérêt de ne pas trainer. A cette heure, la coursive est plus animée. Ce sont encore des permissionnaires qui rentrent à bord, quelques-uns vraiment très fatigués…

A la caf, je ferai la queue, je ne suis pas venu suffisamment tôt. Je suis de retour au poste avant neuf heures et je n’ai pas envie de dormir. Ça viendra, juste avant minuit, l’heure de me lever. Je choisi néanmoins de me coucher quitte à bouquiner un peu. Secoué tel un prunier, j’ouvre un œil. Que je referme aussitôt, aveuglé par le faisceau de la torche braqué sur moi. « Debout c’est l’heure » me dit cette voix nocturne « Il est bientôt minuit » La nuit sera vraiment très courte. Je m’étire, essaie de gagner quelques précieuses secondes, puis en désespoir de cause, quitte mon lit douillet, faire mon devoir.

Au bureau des mouvements, le collègue a déjà retiré ses guêtres de toile verte. En effet, de jour, en tenue de sortie, les guêtres sont blanches comme le ceinturon. En treillis, ce dernier est en cuir brun. Tout cela ne change en rien la durée du quart. A la coupée, quelques retardataires récupèrent leur carte de bord. Le bidel est à poste et relève les noms. Ça sent la peau de bouc pour demain. Le Second-Maître qui prend le quart avec moi a eu la bonne idée d’amener une bouteille thermos remplie de café. Qu’il me propose de partager, ce que j’accepte volontiers. Plus personne ne passe la coupée, aussi le bidel choisit de retourner dans ses pénates non sans avoir donné comme consigne au Second-Maître de prendre les noms des derniers retardataires, s’il en reste. Après, sinon d’aller réveiller les sécuritars pour leur ronde, il ne se passe plus rien. Les heures vont s’égrener avec une désespérante lenteur. Plus l’heure de la relève approche, plus je me sens transformé en zombi. C’est dans un état semi comateux que je pars réveiller mon remplaçant et celui du Second-Maître. C’est dans ces moments-là que je comprends l’impatience que l’on peut éprouver quand les gens à réveiller tardent à se lever. La relève se fait sans cérémonial superflu. Les consignes passées, je retourne au lit.

Le clairon retentit "Branle-bas, petit déjeuner de l’équipage"
Le clairon de la sonnerie du branle-bas apporte une note matinale rythmée. Un réveil en musique, est une louable attention. Louable mais pénible. Il est sept heures. Pas très utile de s’éterniser sous la couverture. Autant abréger les souffrances du réveil en se levant de suite. L'appareillage est prévu à 13h30, donc pas d'appel des permissionnaires...

3 décembre 1976 de Bergen à Dublin.
Quart à l'appareillage à 13h30.
13h20 2ème et 3ème tiers au poste de manœuvre.
13h39 Poste de manœuvre à la machine.
13h44 Appareillage.
14h40 Poste de propreté 3ème tiers.
14h55 2ème machine au quart à la mer.
15h00 Rompre du poste de propreté.
15h25 Relève de quart - 2ème tiers au poste de veille.
15h30 manœuvre artillerie au poste de veille.
15h35 Poste de combat et de vérification sauf pour artillerie Bâbord étant de quart.
15h45 SO à la mer SE N°3.
Journal de bord (Extrait)


L'appareillage.


Dans la coursive, les odeurs de mazout, le grondement diffus des machines indiquent que les mécanos se sont levés avant nous. Les machines chauffent. Vers la caf, le puits d’accès à la machine avant exhale en plus condensé ces subtiles fragrances de gas-oil. C’est l’avant-goût du café. Ce café que je bois sans hâte en attendant le poste de lavage. Ce dernier sera vite expédié. A peine le dégagé envoyé, je range donc les balais et serpillères et retourne vers l’arrière. Mais la matinée sera consacrée au poste d'entretien et à la vérification du matériel avant l'appareillage, il me faut donc rallier le PC ASM. Le poste de manœuvre est envoyé peu après treize heures. C'est a dire après le dernier service à la caf. Je fais un crochet au poste chercher mon blouson et me présente plage arrière. Les boscos sont déjà à pied d’œuvre. Les trappes d’accès aux soutes à cordages sont ouvertes. Sur le Duguay-Trouin, les gars attendent patiemment l’ordre d’enlever les aussières. Les cheminées des deux navires envoient des volutes de fumée noires et âcres. On sent les énormes hélices commencer à brasser l’eau. Le Vauquelin n'est plus relié à la frégate. Nous tirons les aussières sur le pont. Elles sont passées dans l’eau, et de fait nous tirons sur un long serpent trempé et glacé. Le navire s’éloigne, les aussières disparaissent dans la soute. Le pont reprend son aspect bien rangé. Et nous de même après qu’ordre nous soit donné de nous aligner. Le navire effectue une grande courbe pour se diriger vers la sortie du fjord. Nous nous retrouvons le dos tourné au quai déjà bien loin. Le navire prend de l’allure, le vent relatif commence à se faire sentir. Glacé comme il se doit.
Le fjord n’est plus qu’un souvenir, les cotes de Norvège commencent à ne plus être visibles à l’horizon. La fin de matinée approche, le jour se lève. De noir, le ciel se teinte en gris foncé, assorti à la mer. Les crêtes blanches des vagues donnent un ton un peu plus clair à l’ensemble.

Vers le cercle polaire

A bord, la vie a repris son rythme lent. L’escale à Bergen a également permis le ravitaillement en gas-oil et en vivres. Je n’ai pas relaté ce passage. Une corvée de vivres à Brest ou à l’étranger reste une corvée de vivres. A cette nuance près, qu’après il y a eu de la baleine au menu. Pour autant que je m’en souvienne, cela avait la forme d’une grosse viande en sauce. Pour ma part, manger de la baleine, n’est pas, si je puis dire ma tasse de thé. Le commis aux vivres a, j’imagine pris ce qu’il y avait.

L’alternance des jours et les nuits secoués a repris. Je n’y fais plus attention, je vis au rythme des quarts, des repas et des postes de lavage. Il est parfois des instants amusants. Les rondes de sécurité sont effectuées à la fin de chaque quart, comme je l’ai déjà décrit. Tout à l’avant du navire, après le poste d’équipage, après le local des boscos, une trappe permet d’accéder aux locaux du sonar.

Il y a deux étages, pour y arriver, deux échelles. Donc après avoir soulevé et verrouillé la première trappe au moyen d’un loquet, on accède à cette échelle. Et là, quand le navire s’enfonce dans une lame, descendre l’échelle devient laborieux. En effet, pendant une à deux secondes, il serait presque possible de lâcher les degrés et rester en lévitation. A contrario, lorsque le navire remonte, la descente se fait à toute vitesse. Pour le retour, c’est l’inverse. Quand le navire s’enfonce, il suffirait presque de prendre un élan à pied joints pour se retrouver à l’étage supérieur. Il est bientôt midi, je termine de déjeuner. Je vais prendre mon quart au PC ASM. A la table, un collègue, plus curieux que moi, a lu la feuille de service. Il y fait mention que nous passerons le cercle polaire demain. Demain matin ? Demain après-midi ? Ce n’est pas précisé. Il n’en reste pas moins que s’il y a passage de ligne, il y a bizutage ; c’est programmé demain après-midi. Je serai de quart à quinze heures, j’y échapperai peut-être ? D’autant que ça dure moins longtemps que le passage de l’équateur. La météo y est pour quelques choses. Ça se passera à la caf. Je monte prendre mon quart. Au PC ASM s’est installée une molle indolence. L’état de la mer ne permet pas une veille sonar optimale, aussi l’attention est un peu relâchée. Le Maître assis sur une banquette derrière le radar de surface fait des ronds de fumée avec sa cigarette, un collègue somnole devant sa console, un autre fait de même, le dos tourné à la console du sonar remorqué. Je m’autorise un tour à la passerelle. Avant d’y accéder, je m’assure que personne ne s’y opposera, et vais me coller le nez sur la vitre. Là, toujours le même spectacle, toujours recommencé, jamais monotone. La plage avant qui disparait sous les embruns, le navire descend toujours, les embruns arrivent à la passerelle. On ne voit plus rien sinon du blanc que les essuies glacent ne peuvent évacuer. Puis ça recommence, la proue remonte, les embruns refluent, les essuies glaces redeviennent opérationnels, la plage avant de nouveau visible. Je ne m’en lasserai pas.


La journée se passera tranquillement. J’en profite pour faire une réserve de sommeil. Je suis de quart cette nuit de zéro à quatre heures. Je ne me lèverai que pour aller diner. A minuit, le collègue n’a pas eu à me réveiller, je n’ai pas fermé l’œil, mais cela n’a pas été plus simple pour m’extirper de ma bannette. Avec des gestes lents, j’en descends, me chausse, attrape mon blouson et prends la coursive. La nuit, quand il ne passe presque personne, cette ambiance rouge, le lancinant ronronnement de la climatisation, la coursive a quelque chose de magique voire surréaliste. Cette odeur doucereuse et tenace du mélange de gas-oil, de peinture, de cuisine et aussi de vomis en font tout le charme. Au PC ASM, c’est toujours la même indolence. Je prends la place du collègue qui part dormir. Je baisse la luminosité du scope, et le niveau du casque, me recroqueville dans mon blouson et c’est parti pour au moins une heure. Après, je laisserai ma place à un collègue.

A quatre heures passées, au retour au poste, je n’aurai pas de difficultés pour sombrer dans les bras de Morphée. Au branle-bas, le réveil est plus laborieux. Sur le chemin de la caf, il me semble que l’état de la mer a empiré. Il est vraiment impossible de marcher droit. Tous les trois ou quatre pas, je suis projeté sur la cloison. Un coup à droite, un coup à gauche. Cela ne suffit pas pour me sortir de ma torpeur. A la caf, c’est de nouveau le bazar, il n’est pas recommandé de remplir son quart trop près du bord. Après le poste de lavage, je file sans attendre me recoucher. Je fais à peine attention aux rumeurs quant au passage de la ligne. A midi, j’en saurai suffisamment. Je suis réveillé depuis un moment quand est envoyé le deuxième service. Je me sens un peu souffreteux, voire le cœur au bord de lèvres. Cela faisait un moment que ça ne m’était arrivé. J’ai du mal à étaler. La fatigue peut-être. Je vais malgré cela déjeuner. A la caf, cette fois ci, il y a de l’ambiance. Entre les ricanements de ceux qui ont déjà, par le passé franchi la ligne et la perplexité de ceux pour qui c’est est la première fois, se profilent les prémisses de la cérémonie.

Le passage de la ligne

A treize heures, ordre est donné de dégager de la caf. Je ne me fais pas prier, et retourne au poste. A peine une heure plus tard, le chouf sacco qui, manifestement a déjà vécu cet événement fait savoir aux néophytes qu’ils sont priés de se rendre à la caf. Il conseille aussi de venir torse nu, voire en short et savates. Je n’ai ni short ni savates, je viendrai donc seulement torse nu. Ça limitera les effets à faire sécher après coup. C’est donc en troupeau que les gens affluent vers la caf. Tous grades confondus. Arrivés à la rampe, le baptême commence par un barbouillage en règle de bleu de méthylène, puis en guise d’hostie un biscuit de mer trempé dans ce même produit. C’est donc en Schtroumpfs que nous sommes introduits dans la caf. Le lieu est radicalement transformé. Des draps sont tendus un peu partout et au fond, assis sur une chaise posée sur une table l’adjudant de compagnie sous les traits de Neptune, une couronne sur le crane un trident dans une main, les pieds nus tartinées de mayonnaise posés sur un plateau. Avant d’y arriver, il faut attraper avec les dents une pomme au fond d’un seau rempli d’eau. Ceci fait, sous les huées des « examinateurs » choisir deux fils électriques sur quatre ou cinq présentés en espérant que les fils sélectionnés ne sont pas reliés à la dynamo fiévreusement actionnée par un électricien. Je ne sais plus s’il y avait d’autres épreuves à passer avant de faire ses dévotions à Neptune. Toujours est-il que ces ferveurs consistaient à pieusement embrasser ses pieds à la mayonnaise. Tout cela dans une mêlée confuse et précipitée dûment agrémentée par les sursauts et les roulis du navire. Pendant quelques jours encore, il sera possible de reconnaître les nouveaux baptisés. Les traces de bleu mettront du temps à se dissiper. Après quoi, j’aurai juste le temps de prendre une douche et me changer avant d’aller prendre mon quart.


Mon retour de la Caf après la consécration.
Je ne suis pas trop barbouillé.
J'ai dû faire un crochet aux lavabos me rincer un peu.

Au PC ASM , les commentaires et impressions échangées vont bon train, sous l’œil goguenard des anciens. La quiétude du PC tranche tellement avec la pagaille organisée de tout à l’heure. C’est une bénédiction de se retrouver assis devant le scope du sonar. C’est le repos absolu. J’en souhaiterai presque de trouver un écho suspect et déclencher une alerte pour digérer les évènements passés. Ça n’aura pas lieu. La paix habituelle revient peu à peu. La relève ne va pas tarder, je vais faire un tour à la passerelle prendre ma dose de sérénité. Au passage, je distingue un enseigne de vaisseau qui porte les stigmates de l’évènement. S’il a fait la Jeanne, il a dû déjà connaître les douceurs liées à ce genre d’intronisation. Seule différence, pour l’équateur, la météo, en général le permettant c’est plus long, plus structuré et ça se passe en extérieur. Si non, c’est sans doute un appelé. Derrière les vitres, la mer est déchainée, et, soit dit en passant aucun iceberg à l’horizon… Les essuies glaces passent leur temps à balayer les embruns ; Les radars de navigation sont plus que jamais nécessaires, dehors, on ne voit rien.

Cette vidéo pour avoir une idée du contexte. Elle ne concerne pas le Vauquelin
C'est La frégate Latouche-Tréville D646. Frégate anti-sous-marine à peu près de la même classe que le Vauquelin.


Le Vauquelin par mer 10-11 dans le Golfe de Gascogne.
Le 13 février 1979.
Source Marc ROBY marc.roby@wanadoo.fr.


Il devait être question de contourner l’Islande par le nord, mais vu l’état de la mer qui ne s’arrange pas. Le pacha a choisi de repiquer plein sud et de rallier Dublin comme prévu. Nous y serons dans moins d’une semaine. Ce début de semaine, un contact sonar significatif a été repéré. A cause de la tempête, il n’a pas été facile de le pister. Il a été néanmoins tenu une demi-journée. Pendant tout ce temps, le navire a tourné en rond jusqu’à que le contact se perde d’un coup sans possibilité de le retrouver. Le navire est resté sur zone jusqu’à la nuit, puis a repris sa route vers l’Irlande. Le matin suivant, l’océan semble se calmer un peu. Nous croisons au large des iles Féroé. Je me souviens m’être aventuré à ouvrir la porte étanche qui donne sur la plage arrière pour prendre un peu l’air. La mer semble beaucoup plus calme. Le pont n’est que de temps à autre balayé par les embruns. Les iles Féroé sont malgré le peu de luminosité bien visibles. Le relief accidenté des iles se découpe en sombre sur le ciel gris. Çà et là, quelques oiseaux de mer planent mollement au gré des coups de vent. Ils m’ont donné une sinistre impression. Ils me faisaient penser à des corbeaux volant autour d’un château dans la brume. Façon films de Dracula. Quel contraste avec ces mêmes iles en été ! C’est, sans jeu de mot, c’est le jour et la nuit. J’arrive à comprendre pourquoi les habitants usent et abusent de l’alcool. Les deux jours qui ont suivi avant l’arrivée en vue des passes d’Irlande du nord ont vu l’état de la mer s’arranger. Au point que lorsque les cotes sont apparues à l’horizon, la tempête n’est plus qu’un souvenir. Les accès à l’extérieur ont de nouveau été autorisés. Je ne m’en suis pas privé. A parts les temps d’escale à Bergen, je n’ai pas eu l’occasion se sortir prendre l’air. En clair, depuis bientôt trois semaines. C’est un vrai bonheur que de pouvoir évoluer librement dehors. Les côtes des iles Hébrides défilent sur bâbord. Le ciel est presque clair, les mouettes font leur réapparition, vont et viennent au-dessus du navire au son de leurs cris perçants. Ça fait plaisir de les entendre de nouveau. Aussi, je reste un moment adossé à un guindeau observer leur ballet ininterrompu, écouter le bruit de la mer, le bruit du vent.

Environnement chaque fois réinventé, toujours nouveau. Le froid me ramène à la réalité, et malgré mon blouson de mer, je dois aller me réchauffer à l’intérieur. Vu de la coursive, le navire roule à peine, c’est presque anormal, passé ce moment étrange, je m’y fais très rapidement. Je me sens même plus dynamique que les jours passés. L’ambiance générale aussi a changé, Il semble y avoir plus de mouvements. L’arrivée à Dublin aura lieu demain matin.

La journée se termine, au poste 4, ça discute ferme, ça bouge, ça circule. Je suis de quart à vingt heures, j’attends l’annonce des rationnaires pour aller diner. A la caf, l’ambiance est sereine, voire bon enfant. Il en est de même au PC ASM. Je m’installe devant la console. Mon voisin, sitôt assis allume une cigarette, la tête renversée sur le dossier de son siège, il est déjà ailleurs, il observe les volutes de fumée rapidement dispersées par la climatisation. Derrière moi, derrière le répétiteur radar, le maître de quart discute avec son homologue du CO au travers de l’ouverture qui surplombe la table traçante. Et pour faire bref, ça sent l’arrivée à quai prochaine. Je n’ai pas vu passer les quatre heures de quart, ne suis pas allé faire un tour à la passerelle quand arrive la relève. Je ne sais même pas qui est allé faire la ronde. Aucune importance, je prends mon blouson de mer et parts me coucher.

La sortie du PC ASM.
La descente au niveau de la coursive officiers.
La porte est restée ouverte.


Je n’ai pas entendu le branle-bas, c’est la lumière du néon au travers de mon rideau de bannette qui me sort de ma léthargie. Je prends même le temps de m’étirer. Mais pas trop, le sacco vient secouer les traînards, aussi, je prends les devants et saute dans mon treillis. Une rapide toilette, retour au poste 4 déposer mes affaires, puis en route vers la caf. En chemin, je m’arrête devant le BSI où est affichée la feuille de service. Celle-ci annonce l’arrivée à Dublin en fin de matinée. A la caf, le café me paraît meilleurs. Où va se nicher la subjectivité. Avant le poste de lavage, je passe faire un tour plage arrière. Mis à part le vent relatif qui m’amène à relever le col de mon blouson, Il fait frais, mais la mer est calme. A l’horizon, à bâbord, le lumières de l’ile de Man sont encore bien visibles. Sur tribord, la côte d’Irlande s’étire et se rapproche. J’interromps mes réflexions à l’annonce du poste de propreté et retourne à l’intérieur accomplir mon matinal devoir.

Arrivée à Dublin


Arrivée à Dublin.

 

9 décembre 1976 Au mouillage à Dublin.
08h00 Poste de manœuvre général.
09h55 Accosté Sir John Rogersons Quay.
10h30 Rompre du poste de manœuvre général.
Journal de bord (Extrait)

L’appel au poste de manœuvre est lancé à huit heures, en tenue de sortie avec le blouson de mer. Sur le roof Malafon, une garde d’honneur est mise en place. Le second-maître sacco avec cinq gars du service intérieur sont alignés sur tribord. Les docks défilent lentement, peu de gens sur les quais. Nous sommes en décembre, aussi la météo ne se prête guère à la promenade matinale. Ordre est donné de préparer les aussières. Le quai destiné à l’accostage est proche. Je le vois. Il ne diffère guère de ceux qui ont précédé. Les lance-amarres entrent en action, les aussières glissent le long du bord, plongent dans l’eau froide, puis remontent vers le quai tirés pas le mince filet envoyé sur l’appontement par le lance-amarre. Le navire se colle doucement aux défenses le long de l’embarcadère, les aussières se tendent. Le poste de manœuvre se termine. J’ai froid je n’éprouve pas d’excitation propre à l’arrivée dans un port inconnu. La fatigue peut-être. De toute façon, je ne descendrai pas à terre aujourd’hui, je suis de service.


L'arrivée à quai.
Source: Serge Duprat.



Au poste 4, l’appel des permissionnaires n’est pas encore envoyé que les candidats à la sortie sont déjà fins prêts et font déjà route vers le roof Malafon. Pour ma part, je remets mon treillis et vais déjeuner. Je presse le pas, le dernier service a été envoyé depuis un moment. A la caf, peu de monde, et pour cause. Les restaurants à Dublin vont avoir de la clientèle. La fréquentation des pubs viendra ensuite. A quinze heures, je prends mon quart au bureau des mouvements. Et, comme il se doit, tenue de sortie, guêtres et ceinturon blancs. Jusqu’à dix-huit heures, ce sera une morne attente. Guère de passages, guère de mouvements, l’ennui. C’est avec plaisir que j’accueille la relève. Je retire les attributs de la fonction, et après un bref salut à mon remplaçant, pars à la caf. A la rampe, un robinet de bière a été installé. Peut-être est-ce pour faire couleur locale ? Mais ce n’est pas de la Guinness. Néanmoins, ça changera du cambusard. J’expédie consciencieusement mon repas puis retourne vers l’arrière. En chemin, dans la coursive, je croise mon successeur à la coupée qui fait la tournée de diffusion de la feuille de service. J’en prends connaissance. Il y fait mention d’une excursion en car. S’inscrire au BSI. A cette heure, le bureau du bidel est fermé, mais sur la porte, une feuille d’inscription y est punaisée. Je n’ai pas lu le détail de la ballade sinon que le départ est à dix heures. Quelques collègues y ont mis leur nom, j’y mets le mien et continue mon chemin. Au bout de la coursive, la porte étanche menant à la plage arrière est ouverte, la double porte intérieure aussi. Qui a eu cette lumineuse idée ? Dehors, le froid est vif, le ciel noir, peu d’étoiles. Le sol est humide. Sur le quai désert, les lampadaires déversent leur inévitable lumière crue. Un quai la nuit n’a jamais été un décor de carte postale pour touristes épris de cocotiers. Je rentre, prends soin de refermer la porte intérieure et descends au poste 4. Demain, la visite de la région.
« Debout ! C’est l’heure. »
Je ne comprends pas tout de suite.
« C’est OK ? Tu es réveillé ? »

Par défaut, je réponds par l’affirmative, la voix et le faisceau lumineux s’éloignent. Je reste immobile quelques instants dans le noir afin de remettre le film en place. A tâtons, j’allume la veilleuse, et là, la lumière se fait. Dans tous les sens du terme. Hier, je pas vu la soirée, me suis couché tôt et malgré le bruit des discussions, des allées et venues incessantes, sombré illico dans un profond sommeil. Il est bientôt quatre heures et je suis de quart de quatre à huit. Bon. Dont acte.

Je remonte la coursive déserte, silencieuse sinon le ronronnement permanent de la climatisation. C’est dans ces infimes moments de solitude que je prends le temps d’observer l’immuable décor de la coursive. Ces tuyaux qui tapissent le plafond, les appareils de sécurité tout de rouge disposés à intervalles réguliers. Des vannes de différentes couleurs. Et par terre, un linoléum gris collé à même la tôle. Avant le grand carénage, il était brun. Au bureau des mouvements, personne. Je sors vers la coupée, le collègue que je dois remplacer, les guêtres et le ceinturon à la main discute avec le second-maître de quart avec lui. Il ne m’a pas vu venir, et ne semble pas m’attendre. Il n’a pas sommeil ? Je me manifeste, m’aperçoit. Sans s’attarder, il me donne l’équipement et file sans plus autres formes de procès. Et c’est reparti pour quatre heures. Le second-maître de coupée a été relevé. Personne sur le quai, aucun passage, il allume une cigarette. La fumée du tabac se mélange avec la vapeur de sa respiration. Le froid est vif, je remonte le col de mon blouson. Un vent glacé venu du large en rajoute. Sur le quai, des papiers gras sont emportés par les bourrasques. Une voiture de police, à petite vitesse, fait sa ronde. La présence du navire ne perturbe pas outre mesures les occupants du véhicule. La voiture passe, ralenti à peine et disparait dans les rues adjacentes. De nouveau le silence. Le second-maître jette son mégot sur le quai et m’avertit qu’il va se chercher un café au mess OM. J’acquiesce, me demande si j’en veux un. J’accepte. Avant d’y aller, il me demande au cas où il se passerait quelque chose de composer le numéro de téléphone du mess. Ce sera donc si long de remplir deux flacons de café ? Ce sera effectivement long. Il se passe presque une heure, le second-maître n’est toujours pas redescendu. Sur le quai, deux gars se rapprochent du navire et se dirigent vers la passerelle. Je saute sur le téléphone, compose le numéro du mess officiers mariniers. Ça sonne. Une fois, deux fois. Les deux gars sont à bord, je lâche le combiné et me pointe derrière le pupitre contenant les cartes des permissionnaires. Les deux gars en question, cochent leur présence sur le renard OMS. Et là, je reconnais le bidel et un maître principal machine. Ils sont sortis en civil. Voilà pourquoi je ne les ai pas repérés de suite. L’absence du second-maître de coupée ne semble pas perturber le bidel. Il ne pose pas de question, retourne avec son collègue dans leurs quartiers. Le second-maître de coupée apparait dans la seconde qui suit avec dans les mains deux gobelets de café. Je n’ai pas besoin de lui relater ce qui s’est passé. Il semble un peu mal à l’aise. Et surtout semble avoir dormi dans un arbre. Je retourne au bureau des mouvements raccrocher le combiné du téléphone laissé en vrac pendant l’alerte. Nous buvons notre café fumant en silence. Tout commentaire serait superflu. Il est bientôt Sept heures. Les officiers et officiers mariniers supérieurs, tous en civil, comme il se doit rentrent à bord avant l’appel. A sept heures, le bidel est de retour, m’ordonne de lancer le branle-bas et va parler au second-maître.

Je m’acquitte consciencieusement de ma tâche. J’appuie sur le bouton « Appel général » de l’interphone et, d’une voix qui se veut sereine et posée envoie la formule rituelle. Je ne chercherai pas à savoir ce qui s’est dit avec le bidel. Ce n’est pas mon problème. Et de toute façon je ne changerai rien au cours des choses. Je ne connaitrai pas la suite de l’histoire. Le jour n’est pas encore levé, que le bord s’agite. Les allées et venues se multiplient. J’envoie l’appel roof Malafon. Ma relève arrive, pas très réveillée. L’haleine chargée à la Guinness. J’imagine. Je ne suis pas allé le renifler. Mais vu son teint, je ne dois pas être loin de la vérité. Je n’ai pas attendu qu’il se soit équipé pour filer à la caf. Mais à mi-chemin, je fais demi-tour ; j’ai oublié de laisser le mien d’équipement. Je dépose les guêtres en le ceinturon sous l’œil goguenard du planton. Puis retourne à ma destination première. Je n’ai pas le temps de m’éterniser devant mon café, le poste de lavage est envoyé. Résigné, je dépose mon gobelet à la souillarde, puis rejoins mon poste du matin. Ma tâche m’a tellement absorbé que je n’ai pas commencé à ranger les balais quand le dégagé du poste de lavage est lancé. Je rattrape rapidement ce retard et file au poste 4 pour me changer. Je ne suis pas seul à procéder à la manœuvre. C’est à qui arrivera à prendre sa tenue de sortie dans la penderie sans gêner ceux qui passent rejoindre leur bannette, ceux qui sortent prendre l’air, ceux, leur serviette de toilette sur l’épaule et la trousse sous le bras partant faire leurs ablutions. Je donne un dernier coup de chiffons sur mes souliers, un coup de brosse sur mon caban, mets mes gants, et direction le roof Malafon. L’échelle extérieure y menant est brillante de givre. Un pâle soleil la fait miroiter.

Sur le roof, l’officier de service n’est pas encore arrivé. Néanmoins, le second-maître sacco nous ordonne de nous mettre en rang. Jette un premier coup d’œil sur la tenue des impétrants à l’excursion. Sur le quai, le car est déjà là. L’officier de service dument prévenu arrive. Le second-maître ordonne le garde à vous. L’inspection se fait. Elle s’est faite sans problèmes. Personne ne s’est fait jeter pour tenue non conforme. J’ai souvenir que c’est arrivé une fois lorsqu’un quartier-maître a pensé pouvoir descendre à terre avec des chaussettes rouges. Mais ce n’était pas sur le Vauquelin. L’officier de service regagne la coupée, le sacco salue, les gens rejoignent le car. Vu du quai, la masse grise du navire parait incongrue. En fait cette présence est incongrue sur cet appontement anonyme. L’appel à monter dans le car me sort de ces contemplations, la température ambiante aussi. Le véhicule s’ébranle, longe un moment les docks, contourne des entrepôts, puis se dirige vers le centre-ville.

D’entrée de jeux, c’est la visite de la distillerie Guinness. Visite très convenue. Apologie de ce breuvage national consciencieusement récitée par une guide au français presque sans accent. Je ne me souviens pas si on a eu droit à une dégustation. Si c’eût été le cas, la pinte aurait-été la dose minimale… Le car reprend la route, quitte Dublin. Traverse la campagne Irlandaise. Je ne me souviens plus de ce qui a été vu alors. Sinon qu’en fin de journée, la nuit est tombée. Sur le retour vers Dublin le car s’arrête dans un hameau perdu. Nous sommes invités à descendre. Il fait nuit, il fait froid. Que faisons-nous ici ? Le guide nous conduit vers une petite église. Vraiment petite, et très ancienne. Comme les maisons qui l’entourent. Enfin pour autant de que j’ai pu entrevoir dans la pénombre à peine atténué par quelques rares lampadaires. L’électricité est donc arrivée jusqu’ici. J’en aurai une autre preuve en pénétrant dans l’édifice. Le contraste est saisissant. Des murs de crépis blanc qui accentuent l’éclairage, qui, m’éblouissent. Au fond, un orchestre de chambre interprète une œuvre de Bach. Ou devait, je ne saurai dire l’opus. Ma culture en ce domaine n’était pas encore solide. Toujours est-il que le contraste était saisissant. Qui aurait pu soupçonner un tel décor dans cette noire campagne ? Qui a eu l’idée de nous amener ici ? Le guide ? Sans doute. Mais pourquoi ? Je n’aurai pas la réponse. Avant vingt heures, le car nous redépose sur le quai. Il est temps pour nous de mettre en pratique nos connaissances acquises lors de la visite de la distillerie. Peu de gens remontent à bord. L’objectif, c’est le centre-ville. Pas de taxi en vue ; Ce sera donc à pied. Il faudra presque une demi-heure pour trouver un pub répondant à nos désirs. Dans une petite rue, un établissement avec cette façade si particulière. Rouge patinée par les ans. Nous ne nous attarderons pas devant. Passées les portes, notre graal est atteint. Sans plus attendre, nous nous accoudons au bar. Point n’est nécessaire de se perdre dans de laborieuses explications, les pintes de bière s’alignent presque instantanément. Se renouvellent. L’ambiance prend forme. Des échanges avec les habitués se font. Laborieusement avec notre anglais scolaire. Mais cela ne freine en rien les tournées et les toasts réciproques. Leur fréquence s’accélère au fur et à mesure que la soirée avance. La familiarité s’étant installée, nous sommes invités à monter à l’étage. Là, même décor sinon un peu plus privatif. Pas de bar, uniquement des tables, des banquettes en cuir ou en synthétique bien usé. Près des fenêtres, une estrade et un orchestre. Le lieu est assourdissant, enfumé. De nouvelles pintes arrivent sur notre table. Nous devenons franchement braillards. Voire paillards à proximité des représentantes de la gent féminine. Mais il nous est demandé de nous calmer lorsque retenti l’hymne national. Patriotes ces Irlandais. Passé cet interlude, c’est reparti de plus belle. Je ne me souviens pas comment nous sommes rentrés. Comment nous avons retrouvé le chemin du bord. Combien de temps nous a-t-il fallu pour ce faire. La nuit sera courte, le branle-bas pénible.

Pénible, le mot est faible. Le branle-bas, je ne l’ai pas entendu. Je ne suis sorti de ma torpeur que grâce à l’énergique encouragement du sacco de service. Il est presque huit heures et l’appel au roof Malafon est lancé. Dans un état semi comateux, à l’instar de mes complices en beuverie, je m’habille, coiffe mon bâchi et monte sur le roof. Le jour peine à se lever. Un vent frais aide à mon réveil. Le jour n’est pas encore levé, le clairon annonce l’envoi des couleurs, on se décoiffe, le pavillon est hissé à la poupe, le clairon annonce la fin de l’envoi, on se recoiffe. Sous un projecteur, le bidel lit l’ordre du jour de la feuille de service. Le navire reste encore aujourd’hui à quai ; ce sera le troisième jour réglementaire. Je ne suis pas de service, je ne suis pas sûr d’être en mesure de retourner à terre. Après le poste de lavage, je choisi d’aller me coucher.

« Le Quartier Maître D. au bureau des mouvements »

L’annonce m’a instantanément réveillé. Je ne suis pas concerné par cette communication, mais les réflexes, quand ils sont conditionnés… Je regarde ma montre: bientôt quinze heures. Les excès de la nuit dernière ont produit leurs effets. Je m’extirpe lourdement de ma bannette et vais faire un tour dehors. La plage arrière est inondée de lumière, un éclatant soleil d’hiver en est la cause. Une douce chaleur règne. Je mets la main devant mes yeux, le temps de m’accoutumer. Je n’aurai pas besoin de rester longtemps dans cette posture, le soleil commence à passer derrière les bâtisses, plongeant le pont du navire dans l’ombre. Et de fait la fraicheur ambiante reprend ses droits. Sur le quai, les badauds vont et viennent. Je m’adosse au guindeau et termine mon réveil. Les séquelles de la nuit persistent. Impavide, je ne bougerai pas jusqu’à l’annonce du deuxième service. Il tardera à venir. La tombée du jour, elle, ne tardera pas. Déjà, la lumière qui en sortant m’avait ébloui n’est plus qu’un souvenir. La pénombre s’installe, les lampadaires sur le quai s’allument, les badauds ont disparu. L’embarcadère reprend son aspect sinistre. Je rentre diner. Et après, retour bannette. Demain, c’est l’appareillage. Autant être en forme.

Le branle-bas retentit, submerge le ronronnement de la climatisation. Je l’attendais depuis presque une heure. Car, fait exceptionnel, je me suis réveillé avant. Les néons sont allumés, les allées et venues commencent. Les grognements des gens au réveil pénible aussi. Le poste de manœuvre annoncé se fera après l’appel. Et en tenue de sortie. Le premier quart sera de veille à l’appareillage. Je prendrai donc le mien à midi. Je capelle d’emblée ma tenue et pars déjeuner. A la caf, la queue s’allonge jusqu’après l’infirmerie. Les choufs, comme il se doit font une courte file près de la rampe. Et ce n’est qu’une fois passés, les autres prennent leur tour. Il y a affluence et il est difficile de se trouver une place. J’en trouve une au bout de la caf sous le téléviseur. Ce dernier n’a, d’ailleurs pas fonctionné depuis un moment. Normal, sorti des zones d’émissions, l’appareil ne capte plus rien. Des gens attendent encore pour trouver une place, aussi, je bâcle mon petit déjeuner et me permet de prendre mon temps pour me rendre plage arrière.

Entre la sortie organisée et les beuveries, il y a eu un temps pour la promenade.
Dans une rue, nous sommes entrés chez un disquaire.
J’y ai acheté cette cassette. L’air d’une chanson me trotte encore dans la tête.
Jusqu'au retour à Brest, une obscure nostalgie venant de je ne sais où m’envahi à chaque fois que je fais tourner l'enregistrement.

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Dublin (fin)

 

13 décembre 1976 De Dublin à Brest.
13h40 Poste de manœuvre général pour le 1er et 3ème tiers. Prendre Situation d'Etanchéité N°3
13h57 Poste de manœuvre à la machine.
14h05 Appareillage.
Journal de bord (Extrait)

En chemin, les haut-parleurs annoncent le poste de manœuvre, je suis de quart de veille, je rallie donc le PC ASM. Le ronronnement sourd des machines, les vibrations, les relents de mazout redonnent vie au navire. La coursive est encombrée de gens qui vont, viennent, rejoignent leur poste. Les installations sont démarrées, les écrans s'illuminent l'éclairage passe au rouge et la veille commence. Le poste de manœuvre se termine, le dégagé est envoyé.
Quinze heures, mon quart est terminé, je passe faire un tour plage arrière humer l’air du temps. Pour y accéder, j’ai du mal à ouvrir la porte étanche tant le vent la pousse. J’y parviens, et là, le vent plaque la porte dans l’autre sens. J’ai un mal de chien à la refermer ; un coup de roulis m’y aidera. M’y aidera violemment, la porte repart se claquer en position fermée. J’en profite pour donner un tour de volant pour la verrouiller. Ceci fait, je n’échappe pas à une giclée d’embruns. La mer est encore remuante, mais rien à voir avec les jours passés. Le vent et le roulis balaient l’eau sur le pont. A parts quelques nuages, le ciel est clair, le brouillard au départ de Dublin n’est plus qu’un souvenir. Je m’éloigne des bords pour ne pas me faire doucher une seconde fois et m’adosse à la paroi du hangar Malafon. Je suis aussi un peu à l’abri du vent. Et là, détente, rêverie. Aucune terre à l’horizon, les vagues à perte de vue, pas de vie perceptible. L’impression d’être aux origines du monde m’imprègne d’une nostalgique sérénité. Je pourrai rester des heures à contempler ce spectacle si ce n’était le froid qui perce ma vareuse. En sortant, je n’ai pas pris la peine de passer au poste chercher mon blouson de mer. Il faut peu de choses pour troubler ma quiétude.

Le poste 4.
La sortie vers la montée qui mêne à la coursive
Les loisirs en mer. (Source alabordache.fr )

Au poste 4, c’est l’ambiance des jours normaux. Dans la travée du milieu, un jeu de Monopoly est étalé, les dés roulent, des exclamations fusent. Dans la travée du fond, un gars, essaie laborieusement de tirer quelques mélodies avec sa guitare. Mais ce n’est guère concluant. Selon moi. Le premier service ne va pas tarder à être envoyé. Je récupère mes couverts dans le vide poche de ma bannette et part vers la caf. En chemin, les haut-parleurs annoncent l’ouverture de la rampe. A mesure que je m’en approche, la circulation se fait plus dense, mais à l’entrée de la caf, la file d’attente n’est pas très longue. C’est le service des rationnaires et le second-maître sacco vérifie les cartes de bord pour s’assurer que les gens venant déjeuner prennent bien leur quart à midi. Comme d’habitude, quelques petits malins qui espéraient profiter indument du premier service se font jeter. Je ne tente pas le coup, je ne suis pas concerné, je prends le quart à vingt heures. J'attendrai donc le service suivant.
J’ai terminé mon dessert depuis un moment et sans quitter la table, attends la relève de quart qui ne saurait tarder.
« 2ème tiers au poste de veille » claironne le haut-parleur. C’est parti. Retour au PC ASM. Mécaniquement, je gravis les escaliers qui me mènent à mon lieu de labeur. Niveau officiers mariniers, niveau officiers, puis niveau central opérations. J’ouvre la porte de PC ASM, et me revoilà replongé dans la sombre ambiance rouge accompagnée des craquements lancinants du sonar. Je m’installe devant une console, les collègues arrivent, prennent place. Les blagues et commentaires en tous genres qui égaient les débuts de quarts s’estompent rapidement. Suivent les considérations sur les permissions de fin d’année. La fin du mois approche, le retour à Brest aussi. Passé mon temps de quart, je vais faire un tour à la passerelle. Dehors, le temps s’est assombri, le ciel est plombé, la mer se creuse. La proue est régulièrement submergée d’embruns. Sur les ailerons, les guetteurs sont frigorifiés. Le bonnet de mer descendu jusqu’aux oreilles, le col du blouson remonté de la même manière. Ils ne sont pas à la fête.

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La passerelle.
Source: Maillé-Brézé.

L’arrivée à Brest est prévue le quinze décembre. Ce sera mercredi, la semaine sera bien entamée et le week-end viendra vite. Aujourd’hui, nous sommes lundi. Donc encore deux jours de mer. Je ne mettrai plus le nez dehors jusqu’au poste de manœuvre. Le temps me déprime. Apres le quart, je vais « glander » le reste de l’après-midi dans ma bannette. La nuit prochaine, je suis de zéro à quatre heures ; la nuit sera courte.

Oui la nuit a été courte. Réveillé à minuit, recouché à quatre heures, et debout à sept heures. C’est avec la « tête dans le gaz » que je me traîne à la caf pour le petit déjeuner. Encore deux jours de mer avant de rejoindre Brest. C’est le week-end, ça passera vite. Le poste de lavage terminé, je retourne me coucher. En chemin, j’ouvre une porte étanche, voir le temps qu’il fait. Je n’insiste pas, des embruns partout et un froid de canard. L’annonce du quart de quinze heures à dix-huit heures est envoyée. Je n’ai pas quitté le poste 4 de la journée. A part un bref passage à la caf sur l’heure de midi. Aussi, en quittant le poste, j’ai l’impression de voir la coursive d’un œil neuf. Au moins, une sensation de changement. Minime, soit, mais changement quand même. Aussi, c’est avec le cœur léger, que je chemine vers le PC ASM. Le roulis est toujours aussi marqué. Mais depuis le départ de Brest c’est ainsi, donc nul besoin de s’en émouvoir.
A la fin du quart, c’est à mon tour de faire la ronde de sécurité. A la vérification du groupe réfrigérant situé à la machine avant, la descente dans le puits, avec cette échelle grasse comme un fond de poêle avant la vaisselle, avec l’état de la mer, c’est un exercice de haute volée. En bas, les mécanos qui hurlent pour se faire entendre, me semblent surexcités. Déjà qu’en temps normal, la vue d’un « Pontus » s’introduire dans leur antre génère chez eux un esprit badin et une nette appétence aux bonnes blagues. Ce qui peut parfois faire craindre le n’importe quoi. Comme recevoir une giclée d’huile en passant devant le tableau de commande et de se voir pourrir le treillis. Pour désamorcer toute velléité de mauvaise surprise, je braille un bonjour qui se veut enjoué. Au milieu du vacarme, je perçois leur réponse. A priori, rien de fâcheux en vue. Aussi, je peux donc me concentrer sur mon objectif. Aller palper un tuyau au milieu d’un entrelacement d’autres tuyaux. Le tuyau est glacé, c’est bon, je peux remonter. Tout aussi prudemment, vis-à-vis des « Bouchons gras », du roulis et du sol glissant, je repasse devant le tableau de commande, je fais un bref salut de la main et reprends la glissante échelle.

La remontée vers la coursive

Comparé à la machine, le PC ASM semble être un temple du silence. Consciencieusement, je fais mon compte rendu de ronde et attends la relève.
Le quart est terminé, la journée se termine, je quitte le PC ASM et pars me coucher. Demain, je suis de quart de huit heures à midi. Je ne serai pas de poste de manœuvre pour l’arrivée à Brest. C’est déjà ça de gagné. Il ne devra guère faire moins froid en Bretagne. Au poste 4, l’ambiance est bien calme. La perspective du retour à quai et des vacances de fin d’année n’ont pas influencé le mental des gens. Les néons du poste commenceront à s’éteindre à l’approche de minuit, les discussions se calment le silence s’installe, le ronronnement de la climatisation et le roulement sourd des lignes d’arbres prennent le relais. En revanche, le branle-bas se fait dans une ambiance fébrile. L’arrivée à Brest y a été annoncée dans la foulée. Le navire sera à quai en fin de matinée. Encore quelques heures et nous sommes de retour. Sur le chemin de la cafétéria, il y a encombrement dans la coursive. Le BSI est même ouvert. Il est vrai qu’il va y avoir des permissions à remplir. A la caf, il y a trop de monde, je me contenterai d’un café avant de rejoindre le PC ASM.

La pointe Saint Mathieu

Il est huit heures pile, pour la plus grande satisfaction des gens qui quittent le quart, je suis à mon poste. Ici aussi, l’atmosphère est aussi animée. Le contraste, au regard des jours précédents est saisissant. La veille sonar n’est pas optimale, pour le coup, je vais me risquer à la passerelle. Le pacha est sur son fauteuil, je me fais plus discret et vais me coller contre une vitre. Sur bâbord, défile, noyée dans le crachin l’ile d’Ouessant. Les éclats des Phares de Nividic et de la jument amènent un semblant de vie sous un ciel bas et plombé.

Molène, l’île de Quéménès apparaissent doucement. L’archipel de Molène, la mer d’Iroise, le phare des pierres noires, la Pointe St Mathieu et son phare, tout y est. Ça y est nous sommes au pays. La mer est encore agitée. Il en sera de même jusque dans les passes. Le poste de manœuvre est envoyé. Il est bientôt seize heures. Le timing est respecté. Je retourne à mon poste. Les émissions sonar sont stoppées, à priori, le navire ne doit pas tarder à entrer dans la rade. Dans un fauteuil, j’attends que ça se passe.

Pas très longtemps, le chef de quart ordonne d’allumer les néons, de stopper le sonar. Ebloui un moment par le changement d’éclairage, puis le silence qui suit l’arrêt des installations, tout paraît presque surréaliste. Je perçois un léger choc. La coque du navire vient de toucher les défenses du quai. Les ordres envoyés par haut-parleur parviennent faiblement jusqu’au PC ASM. Avec un peu d’application, je pourrai presque suivre la fin du poste de manœuvre. Mais je n’y fait pas attention. A côté, les gens du PC radars commencent à quitter leur poste, sur ordre du second-maître, nous faisons de même.




A quai.

15 décembre Au mouillage à Brest.
16h15 Bâtiment amarré bâbord à quai poste F.
16h45 Rompre du poste de manœuvre
SO de semaine au mouillage.
Journal de bord (Extrait)

En décembre sur le cercle artique; pas d'icebergs ! Seulement une mer démontée.

En descendant, je m’arrête au niveau Officiers-mariniers et ouvre la porte étanche. D’où je suis, je surplombe le ponton. Au loin, je devine les lumières de la ville. Un crachin persistant et glacé limite la visibilité. Les électriciens et les transmissions déjà sur le quai raccordent le navire à la terre, le chauffeur part chercher une voiture, suivi du vaguemestre pour chercher le courrier. J’ai posé une permission du vingt-trois au trente décembre. Donc pour après-demain. Aujourd’hui, je ne suis pas de service, donc, ce soir, je sors. La journée se passe à nettoyer les locaux, remettre de l’ordre et vérifier l’état du matériel. Ces dernières semaines à la mer, agitées pour la plupart ont laissé des traces. Quand, à dix-sept heures, sonne le dégagé du poste d’entretien et l’appel des permissionnaires, je file prendre une douche, me changer et grimpe roof Malafon pour l’inspection. Il fait froid, le soir tombe et le crachin persistant ne sera pas une invitation à la promenade sous les étoiles. Pour preuve, l’officier de garde s’en est aperçu, aussi, l’inspection se fait en quatre secondes et retourne se mettre au chaud au carré. Pour ma part, c’est direction Recouvrance. Malgré la nuit et le crachin, la rue de la Porte reste animée. Les guirlandes de Noël sont à poste en long et en travers de la rue. Les enseignes des bars ajoutent à l’éclairage ambiant et nous servent de balises. La première balise sera la bonne. Nous entrons, une douce chaleur et la musique de « Boney M » nous envahi. Au bar, il reste de la place, il ne sera pas nécessaire de jouer des coudes pour prendre place. La première tournée arrive. C’est la meilleure. La première chope de bière relève du rite. Que dis-je ? De l’extase ! C’est le passage dans un autre monde. Et pour l’occasion de commencer à fêter la fin de l’année...

La rade de Brest


20 décembre Au mouillage à Brest.
08h00 Bâtiment amarré bâbord à quai poste F.
SO de semaine au mouillage.
Journal de bord (Extrait)

Je ne sais plus à quelle heure j’ai rejoint le bord. Toujours est-il que le branle-bas a été des plus pénibles. Je n’ai pas eu le temps de de déjeuner, je file directement sur le roof Malafon pour l’appel. Il fait froid, le pont est glissant, le crachin est persistant, ce qui ne facilite pas ma mobilité. Je me mets en rang et attend, stoïque. Sous le bâchi, les kangourous sauteurs jouent de la grosse caisse. La sonnerie du clairon en rajoute. La journée va être laborieuse, vivement ce soir. La matinée a été la plus rude. La corvée de vivre est envoyée juste après le poste de lavage. Direction le quai chercher les cageots de vivres. Combien d’allers et retours entre le quai et la coupée ai-je fait ? Je n’ai pas compté, c’était un calvaire. Il faut rappeler que le navire n’est pas collé au quai mais sur un pont flottant perpendiculaire au quai. Aussi il faut prendre le pont flottant sur presque toute sa longueur pour faire la navette entre le quai et la coupée. Peu avant midi, tout est embarqué. Le crachin n’a pas cessé, mon blouson de mer et mon bâchi sont trempés, et moi, je suis rincé. Dès le dégagé, je file au poste souffler un peu. L’après-midi sera plus paisible. Au PC ASM, un classeur sur les genoux, consciencieusement, je procède à la maintenance du sonar. Je me suis tellement absorbé à cette tâche, que je me suis presque fait surprendre par le dégagé. Oh bonheur ! Oh joie ! Au poste 4, les gens se changent avant l’appel des permissionnaires. Pour ma part, je reste à bord, j’ai du sommeil à rattraper, et puis demain, je pars en perm. La journée qui précède mon départ en permission se passe le mieux du monde. Après le poste de lavage, je passe le reste de la matinée et le début d’après-midi à la maintenance. A seize heures, je n’attends pas le dégagé et file au poste 4 préparer mes affaires. Je ne suis pas seul à avoir eu l’idée. Quelques-uns reviennent même de la douche, d’autres attendent l’heure pour se mettre en civil. Le dégagé est à peine envoyé, tout le monde est prêt qui son sac, qui sa valise au pied attend l’appel des permissionnaires. Les gens qui restent à bord, en majorité ceux qui sont de service, vautrés sur les bannettes du bas semblent ne pas faire attention à ceux qui partent. L’appel retenti, c’est affluence dans la coursive. Sur le roof Malafon, chacun se met en rang. Le Second-Maître sacco passe et distribue les feuilles de permission. Avec le collègue chez qui je vais passer les fêtes de fin d’année, nous avons obtenu le tampon nous permettant de prendre nos billets de train en première classe. Jusqu’à Valencienne, nous serons à l’aise. Mais avant l’heure du train, il y aura quelques tournées dans les bars...




30 décembre 1976, Retour de permission

Je n’ai pas vu passer la semaine dans le nord. Dans le train de nuit qui me ramène à Brest, dans ma couchette, je ne parviens pas à dormir. Je me laisse bercer par le staccato régulier des roues du wagon sur les rails. La lumière du compartiment est éteinte, seule ma veilleuse troue l’obscurité. Derrière le store baissé, je devine des lumières qui défilent rapidement à chaque fois que le train traverse une agglomération. Cette fois, le défilement ralentit, le train aussi. Il s’arrête. Des haut-parleurs annoncent Rennes. La Bretagne commence. J’écarte un peu le rideau. Le quai est désert. La nuit est bien avancée. Encore presque trois heures avant Brest. « Brest, Terminus » J’ouvre l’œil. Déjà ? Je ne me suis pas vu m’endormir ; Mais la nuit aura été courte. Il est bientôt sept heures. Le compartiment est vide. Mes co-voyageurs n’ont pas trainé. Je vais en faire autant. Sur le parking de la gare, pas de bus. Déjà parti ? Pas encore arrivé ? Qu’importe. Un taxi semble m’attendre en tête de station, je ne vais pas le faire patienter plus longtemps. Le chauffeur a choisi de passer par le port de commerce. De la route qui le surplombe, je ne peux guère profiter du panorama ; Il fait à peine jour et seuls les bâtiments et hangars divers à proximité des lampadaires laissent entrevoir leurs façades. Déjà le château est en vue, puis les pylônes du pont de Recouvrance.

Le pont de Recouvrance est vite passé, le taxi remonte la rue de la Porte. Prend la rue Saint Exupéry et descend la route de la Corniche. Un bref arrêt porte Caffarelli, l’entrée de l’arsenal pour y montrer ma carte militaire. Le chauffeur, lui semble connaître les gendarmes, les salue, puis redémarre et descend vers le quai des flottilles. Le taxi s’arrête devant le ponton où est amarré le Vauquelin. Le chauffeur a manifestement l’habitude ; Il s’est arrêté au bon endroit sans hésiter. Il ne faut pas encore jour et tous les bâtiments gris sont … gris. La marée est encore haute, les navires surplombent le quai. Les numéros de coque seraient visibles de jour. Et à cette heure, ce n’est pas le cas. Le chauffeur pose mon sac sur le quai, je le paie, et sans plus attendre repart vers d’autres courses. Comme je l’ai déjà remarqué, monter à bord en civil est toujours une bizarre impression. Impression de ne pas faire partie de ce monde. D’y être un court moment étranger.
Le moment est fugace, et comme d’habitude, une fois arrivé au poste 4 près de ma bannette et en tenue, l’impression s’évanouit en un instant. Un œil sur la feuille de service m’apprend que mon quart est de service. Très bien, je suis libre, demain pour la « saint sylvestre ». Dans l’immédiat, je serais à la coupée de quinze à dix-huit heures et demain de quatre à huit.


Vendredi 31 décembre 1976 Huit heures trente.

31 décembre 1976 Au mouillage à Brest.
08h15 Le commandant monte à bord.
12h00 SO de semaine au mouillage.
Journal de bord (Extrait)

J’ai quitté le quart au bureau des mouvements depuis une demi-heure. Je termine mon petit déjeuner. La cafétéria est encore ornée des guirlandes de Noël. Un petit sapin trône aussi près de la télévision. La journée s’écoule mollement. Je passe le plus clair de mon temps au PC ASM avec un classeur vert de maintenance. J’attends le dégagé. Je suis déjà retourné au poste 4 quand il est envoyé. Je ne me suis pas laissé surprendre ! Le temps de me mettre au net, de me changer, puis sur le roof Malafon pour l’inspection. Le jour tombe, il ne pleut plus, même pas de vent. Le pont est néanmoins luisant d’humidité. L’officier de service exécute promptement son rôle. « Rompez les rangs » En route vers Brest et le bar de La Tour d’Auvergne. La nuit sera longue …

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