1977

Les fêtes de fin d’année ne sont plus qu’un souvenir, la vie à quai a pris son rythme ; un jour sur quatre de service et un week-end sur deux en permission. Dans le courant de la semaine, le Vauquelin va être mis en cale sèche au bassin de Pontaniou pour une IPER. L’information est confirmée à la lecture de la feuille de service lors de l’appel. La journée sera donc consacrée au débarquement des munitions. La gabarre destinée à recevoir les torpilles est déjà à couple. La grue flottante approche. Les postes de propreté et d’entretien sont envoyés presque simultanément. En effet, la gabarre et la grue ne doivent pas attendre, aussi les gens concernés se rendent directement à leur poste sans passer par la case « poste de lavage » Le débarquement des torpilles est bouclé peu avant midi, La gabarre n’attend plus que le remorqueur pour aller ranger son chargement en lieu sûr. Cet après-midi, ce sera le tour des Malafon. Il est bientôt quatorze heures, la porte du hangar Malafon est ouverte, les missiliers ASM sont, sans jeu de mots, sur le pont. Le débarquement de ces armes est plus compliqué à gérer que pour les torpilles. Ces dernières sont d’une seule pièce. Pour un Malafon, il y a la torpille, le propulseur, la voilure et les empennages. Tout cela à entreposer dans des caisses spéciales. Le premier missile dépourvu de ses ailes arrive lentement sur la rampe pour être repris par la grue. Les ailes et les empennages sont sortis à la main et mis dans les caisses. Pour ce faire, les détecteurs ASM sont mis à contribution. Je participe donc à la sortie des ailes. Pratique un peu acrobatique. En effet, outre le fait d’être deux à la manœuvre, il faut attraper l’aile sur son support et de plateformes en marchepieds arriver jusqu’à la plage arrière sans déraper. Le dernier missile est descendu dans la gabarre peu avant le dégagé. Je n’ai pas vu passer l’après-midi. Ce soir, je sors, aussi, la porte du hangar Malafon à peine refermée, je file au poste 4 prendre mes affaires de toilette pour une rapide douche, retour au poste 4, me changer et attendre l’appel des permissionnaires.

3 janvier 1977 Au mouillage à Brest. SO de semaine au mouillage.
08h20 Le commandant monte à bord.
09h25 Hommes de portevoix et de transmission à leur poste.
09h30 Poste de manœuvre général. Situation d'Etanchéité N° 3
09h34 Le pilote monte à bord.
11h15 Accostage poste VI en Penfeld.
11h40 Retour de la 4L - Le pilote quitte le bord.
11h55 Rompre du poste de manœuvre - SE N°5
SO de semaine au mouillage.
Journal de bord (Extrait)

Ce matin, juste après le poste de lavage, le poste de manœuvre est envoyé. le Vauquelin va être amarré en Penfeld avant de passer en cale sèche. Me voilà de nouveau plage arrière. Pour, cette fois, un court trajet. La machine n'est pas lancée, ce seront deux remorqueurs qui mèneront le navire à son nouvel emplacement. Le premier remorqueur est déjà sur la proue relié par une aussière. Le second est en approche à l'arrière. Arrivé tout près, nous lui envoyons une aussière. Celles du quai sont larguées. Les moteurs des remorqueurs montent en puissance, la fumée de l'échappement de l'un d'eux se rabat vers l'arrière du navire nous faisant au passage goûter à ses âcres senteurs. Le Vauquelin s'éloigne lentement du quai. Le patron bosco passe d'un bord à l'autre vérifier si tout se passe bien.
Le quai des flottilles s'éloigne, l'entrée de la Penfeld s'approche. Le port de plaisance se devine à tribord. je vois les mâts des voiliers tels des rangées d'arbres dépourvus de branches et de feuilles.. Le navire avance mollement; nous restons à poste. Il ne fait pas chaud mais il ne pleut pas. C'est déjà ça. je remonte le col de mon blouson et patiente en regardant la rive défiler. Les remorqueurs font légèrement virer le navire à tribord pour négocier le coude du fleuve. Le quai des remorqueurs apparait.

Le pont de Recouvrance est remonté. L'ombre du tablier en haut des pilasses balaie furtivement la plage arrière. Le pont s'éloigne et déjà redescend pour de nouveau laisser les voitures circuler. Les remorqueurs commencent à pousser le navire vers le quai. Doucement il s'approche. Les margats attendent que nous leur envoyons les aussières. Le Vauquelin a commencé à écraser ses défenses, nous pouvons laisser filer les aussières. Celles-ci seront prestement capelées aux bittes. Il ne reste qu'à les tendre. Le guindeau commence à tourner, les aussières se raidissent. Les quartiers-maîtres bosco les bloquent avec un brin, puis nous les tournons sur les bittes du pont. Une imposante coupée est posée, les remorqueurs s'éloignent, le poste de manœuvre est terminé.

La Penfeld

Après déjeuner, je passe au poste 4 faire un peu de rangement dans mes affaires. En chemin, en passant devant le bureau militaire, je croise le premier-maître secrétaire. Celui-ci m’arrête. Il me fait savoir que je suis passé chouf au 1er janvier. Je le verrai sur mon bulletin de solde en mars. Youpi ! Bon je ne l'exprime pas ainsi, je le remercie quant à l'information et reprends ma route.
Me voilà promu dans la caste de l’aristocratie de l’équipage. Plus besoin de faire la queue à la caf, et un regain de considération à venir de la part des mousses.

La photo est postérieure à l'évènnement.
En effet, à la fin de l'année, j'aurai débarqué pour le Casabianca.



Les jours qui suivent... et se ressembleront. Le Vauquelin est en attente de passer en cale sèche, les journées se passent à l'entretien du matériel. Vérification des cartes électroniques, réglages en tous genres. L'avantage d'être amarré en Penfeld réside dans le fait que, le soir le chemin est plus court pour rallier le quartier de Recouvrance. L'état d'indisponibilité du bâtiment génère aussi des astreintes vis à vis de l'arsenal. Avec entre autres des tours de gardes aux entrées.
Ce matin, à l'appel qu'un détachement est prévu pour un tour de garde porte Tourville. Il se trouve que j'en suis. Après le dégagé du poste de lavage, je vais chercher quelques affaires. L'astreinte dure vingt-quatre heures. Aussi nous ne serons pas de retour à bord avant demain matin. Encadrés par un second-Maître, nous embarquons à bord d'un camion. La porte Tourville est face au quai où est amarré le Vauquelin. A la nage, c'eût pris dix minutes. En camion, il faut sortir par la porte Jean Bart, passer le pont de Recouvrance et repiquer vers notre point de chute. Le camion s'ébranle. Je suis installé près de la ridelle arrière, ce qui me permet de surplomber la route. La suspension du camion n'est pas celle d'une limousine, aussi, s'accrocher est plus prudent. Passé la porte Jean Bart, nous voilà en ville. C'est bien la première fois où je me trouve hors de l'enceinte militaire en treillis. Aussi, je ne vois pas la ville, le milieu civil du même œil. En ces instants, je ne fais pas partie de ce monde, et observe la voiture qui suit le camion. Je ne vois pas ce qui se passe à l'avant, et ne peut anticiper les accélérations ou les ralentissements. Je suis toujours pris de court et dois toujours rester agrippé pour ne pas partir vers l'avant, ou pire vers l'arrière et basculer sur la route.
Le camion s'immobilise. Ordre est donné de descendre. Nous voilà devant l'aubette. Le détachement est présenté au gendarme maritime, puis un second-maître nous mène à notre lieu de couchage. C'est une petite pièce avec deux fois trois lits superposés collés sur les murs de parts et d'autre d'une grande fenêtre. Nous y déposons nos affaires et allons chercher draps et couverture. Nous sommes quatre, nous marcherons donc pas quart. Je prendrais le mien à quinze heures jusqu'à dix-huit heures. Puis de minuit à quatre. Jusque-là, je n'aurais pas grands choses à faire.

La porte Tourville
Source Wikipedia


Après le déjeuner dans un réfectoire de l'arsenal, je me suis offert une sieste. Ce sera toujours ça de gagné pour la nuit à venir. Quinze heures approche. On m'attend à l'aubette. Je ne veux pas faire attendre le collègue. Me voyant arriver, il rentre dans le bureau, se défait prestement de son ceinturon et de ses guêtres, me les tend, me souhaite un bon après-midi et part vaquer à ses occupations. Dûment équipé, je vais me poster sous la verrière. Pendant ce quart, des voitures, des camions vont entrer et sortir. Je connais la consigne; vérifier les papiers des occupants des véhicules. Je ne referai pas le coup de zèle qui m'avait pris lorsque j'étais au dépôt. D'ailleurs, je n'ai pas eu à contrôler quelqu'un que j'ai pu connaître. Dix-sept approchant, il n'est que voitures qui sortent. Le personnel civil de l'arsenal retourne dans ses foyers. Quelques militaires en civil aussi. Jusqu'à l'arrivée de mon remplaçant, je passerai mon temps à lever, puis baisser la barrière. Le jour commence à tomber, fin de mon quart approche. Le temps commence à me sembler long.
Les bonnes choses ont une fin, mon successeur est arrivé, le coup de bourre est passé, il ne sera pas débordé par le trafic. Je vais diner, c'est la seule chose à faire ... Et après, je ne jouerai pas les prolongations, demain à quatre heures, je serai debout. Dans la salle commune, une télévision trône haut perché sur une étagère. Je m'autorise une heure de télé et après bannette.
Je n'ai pas eu besoin d'être secoué comme un prunier pour émerger. Peut-être, dehors, la lumières des lampadaires, la possibilité de d'entrevoir l'extérieur. Chose impossible à bord, vu que les hublots n'existent plus. Ou peut-être le silence quasi monacal de ce mini dortoir dépourvu de bruits en tous genres comme la climatisation, les ronronnements de moteurs ou installations diverses et variées. En fait tout ce qui fait l'environnement auditif du navire.
A quatre heures, je suis à poste. Nonobstant les lampadaires, je crois deviner un ciel clair. Peut-être la raison pour laquelle il fait froid. Pour le moment, aucun mouvement, pas de voiture à faire entrer. C'est très bien, cela me donnera le temps de me réveiller. Dans moins de deux heures, ça va être le rush. Les gens de l'arsenal vont rejoindre leur lieu de labeur; Les marins, leur affectation. En attendant, je me dégourdi les jambes en faisant les cent pas le long de la barrière.
C'est un appel de phare qui me tire de ma rêverie. Une première voiture. Je m'approche, Le gars me montre son laisser passer au travers de sa vitre. Cela me suffit, je lève la barrière, la rabaisse. Un quart d'heure plus tard, c'est deux voitures qui se présentent. je lève la barrière, vérifie le laisser passer et rabaisse la barrière. Cela ira crescendo, les entrées se font de plus en plus nombreuses. Je peux garder la barrière levée et faire signe de passer. Ça n'arrêtera pas jusqu'à la venue de mon remplaçant. C'est en faisant entrer le camion à bord duquel se trouvent les gens d'un autre navire venus nous relever que je peux me dire que c'est bientôt fini.
C'est ce même camion qui nous ramène à bord. Même chemin qu'à l'aller, même soubresauts et coups de freins brusques. A l’arrêt, aux feux rouges, la fumée de l’échappement remonte sous la bâche, me met mal à l’aise. Je ne l’avais pas remarqué la veille. Il est temps d’arriver. Un dernier coup de frein, le camion s'immobilise près de la coupée. Tout le monde descend, retour à bord. L'appel a déjà eu lieu, les gens se rendent à leur poste de lavage. Nous avons droit à un supplément de temps pour aller prendre un café. Ce supplément sera de courte durée, déjà les gens affectés à la caf commencent à nettoyer et nous font implicitement comprendre que l’on gêne. Pas de raisons de s'attarder. Nous prenons nos affaires et rallions nos postes de couchage respectifs les déposer. Au poste 4, je prends connaissance de la feuille de service déposée sur une bannette. Le Vauquelin passera en bassin cet après-midi.

24 janvier 1977 Au mouillage à Brest.
15h10 le 1er tiers au poste de manœuvre.
15h15 Embarquement du pilote. Coupure des liaisons téléphoniques avec la terre.
15h45 Appareillage vers le bassin N° 2
16h45 Entrée au bassin N°2
17h20 Amarré au bassin N°2
17h30 Le pilote quitte le bord. Rompre du poste de manœuvre.
18h15 Le commandant quitte le bord.
18h55 Echouage du bâtiment.
Journal de bord (Extrait)

La matinée passe vite. Rien à faire sinon que d'attendre le ou les remorqueurs pour guider le navire dans la forme. Aussi, en attendant le déjeuner, on glande au PC ASM. Les installations ne tournent pas, mis à part le bruit de la climatisation, c'est presque le silence.

"Le 1er tiers au poste de manœuvre."

L'annonce me paraît un peu incongrue. Pourquoi uniquement le premier tiers alors qu'il n'y a personne au poste de veille ? Ma réflexion n'a pas manqué de pertinence; Tous ceux qui comme moi écoutaient le temps passer au PC ASM ont été instamment priés de rejoindre la plage arrière. En chemin, je passe prendre mon blouson de mer. L'été est encore loin, et malgré un ciel relativement clair, le froid est vif.
Les aussières ont été ramenées à bord et restent lovées sur le pont. Les remorqueurs commencent à œuvrer. L'un poussant, l'autre tirant. Doucement on se rapproche du bassin N°2 du radoub de Pontaniou. L'après-midi est bien avancé lorsque le Vauquelin s'engage dans la forme. La porte du bassin se referme derrière le navire. Les Accores flottent le long du quai tenus par des amarres. Insensiblement, le niveau de l'eau descend. Le quai que je pouvais surplomber commence à monter. Graduellement, le bateau s'enfonce. Je regarde les gens de l'arsenal œuvrer de chaque côté du bassin. Je risque un œil le long du bord, le fond du bassin commence à être visible. Il me faut maintenant lever la tête pour voir le quai. Les accores sont à poste. L'échouage arrive à son terme. Le navire repose sur les tins. Une nouvelle coupée est mise en place. Le dégagé est envoyé. La journée a été longue. Ce soir, je sors.

Bassin N°2 du radoub de Pontaniou.
Images actuelles (Source Wikipedia)

25 janvier 1977 Au mouillage à Brest.
SO de semaine au mouillage.
08h25 Le commandant monte à bord.
08h30 Fin du pompage pour assèchement du bassin.
15h30 Début assèchement puits aux chaînes
Journal de bord (Extrait)

Ce matin, l'appel a eu lieu roof Malafon comme d'habitude. A ceci près que le navire ne flotte plus. La vie à bord ne change pas à priori son rythme. Mais des changements sont perceptibles. Les diverses mesures de sécurité ayant court le bâtiment à flot ne sont plus de mise. D'autres sont mises en place. Cela vaut surtout pour les sécuritars et les mécanos. Pour descendre à terre, la coupée ne descend plus, au contraire, elle monte. A partir de ce jour, le Vauquelin ne sera plus vraiment un navire, mais un vaste chantier. Les ouvriers de l'arsenal seront partout. Ce qui ajoutera au côté changement d'atmosphère.

19 février 1977 Au mouillage à Brest.
08h00 Service du samedi au mouillage
08h45 Début de la désinsectisation pour la zone avant.
09h15 Départ du vaguemestre vers l'agence postale.
10h10 Retour du vaguemestre.
Journal de bord (Extrait)

Samedi matin, je ne suis pas de service, aussi je ne me lève pas pour l'appel, uniquement pour aller déjeuner. Après quoi, j'irai en ville. Aujourd'hui, il va y avoir le traitement anti-cafard. C'est du brutal, après avoir envoyé un produit, les locaux sont isolés, portes étanches fermées. Il ne fera pas bon traîner dans le coin. L'odeur du produit persistera encore plusieurs jours. Et c'est d'autant plus prégnant dans les postes de couchage.

22 février 1977 Au mouillage à Brest.
SO de semaine au mouillage.
19h00 Exercice alarme incendie I041 PC Sécurité.
19h18 Fin de l'exercice alarme incendie.
21h30 Fin des travaux dans le bassin.
21h45 Fin des travaux de soudure dans le bulbe.
Journal de bord (Extrait)

Dans le bassin, sous la coque, l'activité ne faiblit pas. Pour partie, l'équipage est affecté à certaines tâches dévolues en principe au personnel de l'arsenal. En cela j'aurai parfois l'occasion de descendre dans le bassin quand des travaux relatifs à la zone sonar auront lieu. C'est le cas aujourd'hui, le bulbe sonar qui avait été déposé la semaine passée est en cours de remontage. La coque est préparée pour une nouvelle peinture. Ce n'est pas un luxe. Le bulbe aura aussi droit à un rafraichissement. Le sablage de la coque a pris plusieurs jours et maintenant les compresseurs à peinture sont à poste. Je n'aurai pas l'occasion de redescendre admirer la coque. Fut-elle repeinte.

Le 03 mars 1977 Au mouillage à Brest.
SO de semaine au mouillage.
15h50 Début de la mise en eau du bassin.
16h30 Fin de la mise en eau du bassin. Tirant d'eau AR 3,20 m
17h25 Le commandant quitte le bord.
17h35 Lancement du Diésel.
Journal de bord (Extrait)

La période en bassin se termine. L'IPER arrive à son terme. Après déjeuner, je passe faire un tour plage arrière. Au fond du bassin, les derniers ouvriers commencent à patauger. Des filets d'eau s'écoulent à la sortie des vannes. Ils ne vont pas tarder à remonter. En fin d'après-midi, les vannes sont ouvertes en grand. L'eau envahit le bassin. Très doucement, l'eau monte. D'une manière presque imperceptible. Le fond du bassin commence à se remplir que les vannes se ferment. Les ouvriers s'en vont.

Le 04 mars 1977 Au mouillage à Brest.
SO de semaine au mouillage.
08h15 Le commandant monte à bord.
09h25 Reprise de la mise en eau du bassin.
10h05 Bâtiment à flot.
10h15 Retrait de la coupée tribord. Démarrage du Dièsel
10h35 Passage sur courant bord.
13h15 Mise en place de la coupée plage arrière.
13h35 Poste de manœuvre - Sortie du bassin - Mouvement vers épis de Laninon.
15h55 Rompre du poste de manœuvre.
17h15 Le commandant quitte le bord.
19h00 Accostage d'un chaland à tribord.
Journal de bord (Extrait)

Le navire émerge de la forme, le pont surplombe maintenant le quai. Les Accores sont progressivement retirés. Le navire est à flot. Aussi, la matinée est consacrée aux vérifications d'usage. Les mécanos et les électriciens sont aux premières loges et sont sur la brèche. Leur environnement technique se trouvant essentiellement sous la ligne de flottaison, ils se doivent d'être partout où ça peut poser problème. Je n'ai jamais eu à voir l'officier machine si souvent. Il semble être partout. Il est officier des équipages avec les parements de velours bleu sur les épaulettes. Il est vrai qu'une mise en eau est délicate et il ne vaut pas se manquer.
Le poste de manœuvre est envoyé. C'est bien, je suis déjà à poste, cela faisait un moment que je traînais plage arrière. En fait de suite après déjeuner. J'ai quitté la caf et suis parti prendre l'air. La coupée qui avait été mise en place est ramenée sur le quai. Les filières qui avaient été retirées pour l'occasion sont réinstallées. Les aussières qui séchaient sur le pont commencent à être dépliées par les boscos. Les remorqueurs sont arrivés. Ils sont deux. L'un d'eux a déjà pris une aussière et commence à tirer le navire hors de la forme. La manœuvre est lente. Le premier remorqueur attend que la proue soit dégagée pour entrer en action.
Le Vauquelin fait maintenant doucement route vers la rade. Le pont de Recouvrance de nouveau levé s'éloigne. J'aurais aimé le voir redescendre, mais le château commence à défiler sur bâbord que le pont n'a pas bougé. Tant pis. En sortie de Penfeld, le navire vire à tribord. Je ne sais si c'est le vent relatif ou celui de la mer qui se manifeste, mais je dois réajuster mon bâchi. C'est le vent du large qui est pour quelque chose. Le vent vient clairement de bâbord. Au loin, je devine les passes, puis la jetée sud. Les remorqueurs font encore virer le Vauquelin sur tribord. L’épi de Laninon approche.
Cela fait bientôt plus de deux heures que nous sommes sur le pont. Malgré un ciel clair avec à peine de nuages, le printemps est proche, ce n'est pas la canicule. Le vent aidant, je commence à avoir froid. Les remorqueurs poussent le bateau vers le quai. Les défenses s'écrasent, les aussières sont jetées sur le quai, les margats les passent sur les bittes. Le guindeau manœuvré par le patron bosco tourne, tire sur l'aussière qui se tend. Enfin elle est tournée aux bittes sur le pont. Le poste de manœuvre est rompu. Pas trop tôt.

Le 10 mars 1977 Au mouillage à Brest.
SO de semaine au mouillage.
08h15 Le commandant monte à bord.
08h20 Le Duperré change de mouillage.
13h45 Début du remplissage du bulbe sonar.
16h52 Fin de remplissage du bulbe sonar.
17h20 Le commandant quitte le bord.
Journal de bord (Extrait)

Le Vauquelin commence à reprendre son apparence opérationnelle. Le bulbe va être remis en eau. En cela, je veux dire, de nouveau rempli d'eau. Il y en aura quelques mètres cubes. A la fin du remplissage, je monte à l'office du commandant remplir la colonne d'eau qui va assurer la bonne pression dans le bulbe. En temps normal, refaire un complément ne prend que quelques minutes à peine. Le temps de voir le manomètre indiquer la bonne valeur. Là, c'est toute la colonne d'eau à remplir. Il y a à peine de place pour deux personnes, aussi, le maître d'hôtel du pacha me laisse donc le lieu. Par le passe-plat laissé ouvert, j'aperçois la moquette, la table sur laquelle le couvert a déjà été disposé, des rideaux qui encadrent les rares hublots qui existent encore sur ce navire. Et j'attends...
Quand l'aiguille du manomètre commence à bouger, je réduis progressivement l'arrivée d'eau, puis la bonne pression s'affiche, je stoppe. Je fais signe au maitre d'hôtel que la manœuvre est terminée et qu'il peut reprendre possession de son local. Je vais rendre compte au patron DSM.
Du PC ASM, l'appel des permissionnaires parvient faiblement, c'est bien suffisant, j'ai entendu. Et ne me fait pas prier. Je tire ma révérence et pars au poste 4 me changer.

Le 22 mars 1977 Au mouillage à Brest.
08h00 Le destroyer Allemand Hambourg D184 arrive au mouillage.
08h10 Le destroyer Allemand Molder D186 arrive au mouillage.
08h15 Le commandant monte à bord.
08h30 Allumage de la chaufferie arrière.
08h35 Le Maillé Brézé appareille.
08h55 Arrivée d'un ponton sur l'arrière, amarrage.
09h00 Appareillage du M475 dragueur Belge.
09h03 L'Amiral monte à bord. (Amiral inspecteur technique)
09h05 Le destroyer Allemand Hessen D181 rentre au mouillage.
10h20 Départ de la 4L en ville.
10h20 Plongeurs le long du bord.
10h30 Retour de la 4L.
10h30 Départ du ponton.
10h55 Fin de plongée.
11h40 l'Amiral inspecteur technique quitte le bord.
12h00 SO de semaine au mouillage.
Journal de bord (Extrait)

Les jours à quai se suivent. Les journées sont consacrées aux diverses mises au point des matériels. La routine. L'Amiral inspecteur technique est à bord. Je suppose que la remise en condition opérationnelle du Vauquelin arrive à son terme. L'entrainement à la mer ne devrait pas tarder à reprendre.
Aujourd'hui, la marine Allemande est en visite. Plusieurs destroyers ont accosté sur les pontons voisins. Ils sont venus en groupe. En ville, ce soir, il va y avoir du monde dans les bars. Dans l'après-midi, pendant un moment de creux, je descends sur le quai avec des collègues voir les navires Allemands. Leur couleur grise plus foncée les démarque nettement des navires de la Royale. Arrivée à la coupée de l'un d'eux, un quartier-maître qui semblait glander, nous voyant, descend la coupée et vient nous saluer. Dans un anglais laborieux, nous échangeons les civilités, puis nous propose de monter à bord. Nous le suivons dans la coursive. Là encore, comme sur nos navires, le décor est le même. Même équipements de sécurité, d'incendie, de tableaux électriques et de tuyaux en tous genres qui garnissent les parois, les mêmes bruits de climatisation, les même odeurs de mazout, de peinture. Mais impossible de se tromper, hormis les inscriptions en allemand, nous ne sommes plus sur un navire gris clair. C'est la même chose, mais c'est différent. Nous suivons notre guide. Au bout d'un moment, il s'arrête, ouvre une porte et nous fait pénétrer dans la salle à manger équipage, l'équivalent de notre caf... Nous fait assoir autour d'une table, s'absente et revient accompagné d'un de ses collègue, tous deux chargés de bouteilles de bière. Ils semblent avoir dévalisé un bar. A bord du Vauquelin, quand il y avait de la bière, c'était à la pression dans des tonneaux en fer. Pas dans des bouteilles comme au troquet. C'est Byzance la Kriegsmarine ! Nous en descendons une, deux, trois bouteilles. Puis d'autres encore. L'ambiance est détendue, ça rigole fort. Nous prenons rendez-vous à dix-huit heures porte Caffarelli pour jouer les prolongations en ville.
Pour ce faire, il nous faut retourner à bord. Nos collègues teutons nous raccompagnent à la coupée. Après force saluts et promesses, nous rejoignons notre bord. L'appel des permissionnaires est passé depuis un moment. C'est bon, on pourra partir en ville sans avoir à passer l'inspection. Arrivé au poste 4, je ressens comme un coup de mou. La bière allemande, ce n'est pas de la bière de Mickey. Je vais m'autoriser une petite sieste avant de partir.
Quand j'ouvre un œil, à parts quelques veilleuses allumées il fait noir, pas de bruit sinon des ronflements. Je me redresse. Du moins autant que faire se peut. Je rappelle que ma bannette est située au milieu et que s'assoir est compliqué. La tête vient rapidement toucher la toile de la bannette supérieure. Je regarde ma montre; bientôt une heure du matin ! Et des cailloux sous les cheveux. Il me semble avoir loupé le rendez-vous.

Le 22 mars 1977 Au mouillage à Brest.
Quart de 18h00 à 20h00
18h00 Service Ordinaire de Semaine au mouillage 18h10 Le destroyer Allemand Molder D186 appareille.
18h15 Le destroyer Allemand Hambourg D184 appareille.
18h20 Le destroyer Allemand Hessen D181 appareille.
19h05 Pour exercice alarme incendie J022.
19h15 Fin de l'exercice alarme incendie.

Au branle-bas, mon réveil a été un peu pénible. Mais pas tant que celui des collègues qui, eux, sont allés en ville. Sur le roof Malafon, avant que l'appel ne soit lancé, les gens sont déjà alignés par service. En attendant l'arrivée de l'officier de service, nous commentons nos impressions de la veille. Avant d'aller à terre, et après m'avoir vu affalé dans ma bannette, mes collègues en bières teutonnes n'ont pas osé me réveiller. Ils n'ont pas non plus retrouvé nos hôtes de l'après-midi. Ils me racontent alors que, attendant un taxi pour les mener en ville, ils ont vu les navires Allemands appareiller. Les invitations à se retrouver étaient donc des promesses d'ivrognes. A moins que notre pratique de l'anglais passablement défaillante ajouté à notre état qui ne valait guère mieux a brouillé l'écoute... Aussi, même sans eux, la prolongation a eu lieu. D'où leur état passablement fatigué ...
Les jours qui suivent seront ponctués par un embarquement de vivres; je n'en serai pas cette fois-ci, je ne suis pas de service. Au début avril, un embarquement de munitions d'exercice. On ne va pas tarder à reprendre la mer.


Exercices en Golfe de Gascogne.


7 avril 1977
Quart à l'appareillage à 12h30
Service Ordinaire à la mer.
12h00 2ème tiers de quart. Bâbordais machine au poste de veille.
14h30 Poste de combat artillerie les tribordais étant de veille.
15h30 SO à la mer SE N°3 3ème tiers pont. Tribordais machine au poste de veille.
00h30 Artillerie désarmée SE N°3
Journal de bord (Extrait)

La période à la mer va reprendre, le poste de manœuvre ne saurait tarder. En effet, en milieu de matinée, les mécanos sont déjà à poste. Les machines sont lancées. Les vibrations et les odeurs caractéristiques du navire en opération sont revenues. Au PC ASM, les installations sont lancées. Les boutons et petites lumières des consoles sonar sont de nouveau allumées. Nous faisons une check list afin d'éviter de mauvaises surprises. Tout va bien. Le service du midi a été avancé d'une heure pour l'appareillage avant midi. A l'appel du deuxième service, il y a foule à l'entrée de la caf. La file d'attente s'allonge jusqu'à la porte de l'infirmerie. C'est presque embarrassé que je passe devant, prends un plateau, un quart et des couverts et me poste sur la rampe. Je ne m'habitue pas d’emblée à mes nouvelles prérogatives, mais ça viendra vite.
Mon déjeuner expédié, je monte directement au PC ASM. Je suis du 2ème tiers, aussi je ne serai pas de poste de manœuvre. Les lumières blanches ne seront éteintes qu’à la sortie des passes, au moment où le sonar commencera à émettre. En attendant, bien calé sur un siège, je suis les rumeurs de l’appareillage qui viennent jusqu’au PC ASM. Le navire immobile depuis le début de l’année, désormais, je perçois les plus infimes balancements dû à la manœuvre. Puis le léger roulis jusqu'à l'arrivée sur les passes. L'ordre est donné de passer sur les lumières rouges, et lancement des émissions. Nous nous installons à nos postes respectifs. Maintenant, le roulis est plus perceptible. Mais aujourd’hui, le temps est calme. Mais très nuageux. Cette sortie est consacrée à la remise ne condition opérationnelle du navire et du personnel. Donc, ce sera moult manœuvres et exercices en tous genres. Cet après-midi, c'est aux artilleurs de commencer. Du PC ASM où je suis de quart, on entend les claquements secs des tirs de la tourelle avant. Ce doit être de même pour l'arrière, mais d'ici, on n'entend rien.

8 avril 1977
Quart (à la passerelle) de 08h30 à 12h30.
12h30 SO à la mer. SE N°3
14h10 Poste de combat général.
14h13 Prendre la situation d'étanchéité N°1
14h45 Prendre la situation d'étanchéité N°3
15h04 Rompre du poste de combat.
Journal de bord Extrait

Mon quart de huit à douze s'est tranquillement passé. Le sonar remorqué a été mis à l'eau. Et remonté avant midi. Après le déjeuner, je reprends mes vieilles habitudes et vais prendre l'air plage arrière. Le temps est toujours couvert, voir gris. Mais la mer est relativement calme et il fait doux. Le printemps est là, mais guère visible. Sur l'arrière, l'écume générée par les hélices laisse une trainée blanche rapidement dissipée par la houle. Sur l'avant, les cheminées crachent régulièrement cette fumée brune et âcre. Mais aussi vite dispersée par le vent relatif. Adossé à la paroi du hangar Malafon, je pars de nouveau dans mes rêveries. Si le ciel est voilé, le vent me parait presque tiède. Nous ne devons pas être très loin de la côte. Quelques mouettes s'approchent, puis repartent en piaillant. On ne risque pas de trop s'éloigner, ce soir le navire rentre à Brest.

« Poste de combat ! Poste de combat ! »

! ... Le cri de haut-parleur a mis du temps pour parvenir jusqu'à mes neurones. Avant de m'engouffrer dans la coursive, je remarque que le sillage du navire forme un grand arc de cercle, le navire fait demi-tour. Dans la coursive, c'est la course pour rejoindre son poste. Plus je progresse vers l'avant, plus la coursive est encombrée. Dans les escaliers qui mènent au PC ASM, on se suit en file indienne. Et c'est en groupe que l'on fait irruption dans le local rouge. Un petit temps d'adaptation pour me faire à cette pénombre et je m'installe devant la console de pointage du V23. Le cadencement rapide des émissions m'indique que le sonar est réglé sur une courte portée. Un coup d'œil à droite sur la console; le voyant "12000 yards" est vert. Je ne me suis pas trompé. Il y a quelque chose sous l'eau. Le navire se met à rouler, nouveau changement de cap.
Ordre est donné de mettre le poisson à l'eau. A ma gauche, la console du V43 est démarrée. Le collègue procède rapidement aux premiers réglages. Dans le même temps, le lance-roquettes est armé. Armé de roquettes d'entrainement soit, mais armé quand même. A ma droite, le collègue sur le V23 s'agite.
« Contact V23 au 0-8-0 à 10500 yards»

Le petit claquement caractéristique ne m'a pas échappé. Le signal est tellement clair que l'on croirait une simulation. Derrière moi, ça s'agite. Un second-maître DSM se penche sur l'épaule du collègue, observe l'écran, puis se retourne et confirme l'alerte. L'officier ASM derrière le répétiteur, prend un micro et envoie l'information à la passerelle. Au CO, on confirme qu'il n'y a rien en surface dans l'azimut considéré. Bingo ! C'est bon. A moins d'avoir affaire à une baleine, on tient du solide. D'autant plus que les cétacés ne sont pas légion dans le coin. C'est mieux pour eux. Les émissions sonar ne doivent pas être très agréables.
Le sonar remorqué a aussi accroché le contact. Pour ma part, au joystick, j'affine les coordonnées du contact. Il s'éloigne mais se tient. On passe sur "24000 yards" Le cadencement ralenti en conséquence.

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Une image aproximative de la console du V23.


La table traçante. Au fond, le PC ASM. Les sonars en fonction.

Le bouton d'acquisition est enclenché, au CO, la table traçante reprend les infos du V23. Devant cette dernière, en plus du Quartier-Maître Détecteur qui reprend au crayon gras sur un calque les différentes positions des navires sur zone et du contact, l'officier en charge des opérations et le Maître-Principal Détecteur contemplent les évolutions. Régulièrement, l'officier rend compte au micro à la passerelle. Pour ma part, je continue consciencieusement à suivre le contact au pointeur. Un tir de roquettes d’exercice est en préparation. L’officier ASM, en contact avec la passerelle le notifie. Tout occupé à rester sur le contact, je fais à peine attention au départ des roquettes.

L'affut lance roquettes.
Les glissières servent à recevoir les roquettes d’exercice.
Beaucoup moins massives que les vraies

Il est vrai qu'elles font moins de bruit que les réelles. Le navire commence à rouler, encore un changement de cap.

Sur le scope, le contact lentement change de bord. Je le perds un moment. Il est passé sur l’arrière. Le V43 le tient encore. Je le reprends au 230 et l’annonce.

« Le contact est au 2-3-0 »
« Armement Malafon »


Le Malafon va sur sa rampe.
Source ina.fr

Le patron DSM Calcul le savait déjà. Il est à poste devant le séquenceur son téléphone en bandoulière et son casque sur les oreilles est en contact avec les gens du hangar et du local calcul Malafon. Derrière moi, entre le répétiteur sonar et la table traçante, ça vibrionne. L’officier ASM donne l’ordre de sortie du projectile du hangar vers la rampe de lancement.
« Le missile est sur la rampe »

Le patron Calcul remonte l’info. Le séquenceur commence à s’éclairer. Les validations sont lancées les unes après les autres. Le roulis semble s’atténuer. Peut-être, à la passerelle, a-t-on pris une allure en phase avec la manœuvre ?

Le séquenceur de tir Malafon.

«Le contact est au 2-4-2 12500 yards »

«Prêt pour la mise à feux »

Pour le patron Calcul, tout est OK « Attention lancement Malafon »
Après un bref compte à rebours, l’officier ASM lance l’ordre de tir.
« Feu »

« Le missile est parti »


Un bref vrombissement très atténué nous parvient. Ce sera la seule sensation physique de l’évènement.

« Attention, on va virer »

Au vu du déplacement du contact sur le scope, c'est carrément un demi-tour. Au PC ASM, l'ambiance se relâche, la tension diminue, on s'éloigne du contact; je le perds. Le sonar remorqué, par contre l'a gardé. La bathymétrie est donc plus favorable en profondeur.


La propagation des émissions sonar en fonction de la bathythermie.

Un quart d'heure se passe et le V43 perd le contact. L'exercice est terminé. Le sonar remorqué est remonté. "Rompre du poste de combat" le message diffusé par les haut-parleurs dans tout le bord nous parvient atténué. Et confirmé par le patron DSM. C'est sans déplaisir que je laisse la place au collègue de quart, puis retourne vers l'arrière. Je reprends le quart à dix-huit heures, j'ai un peu de temps devant moi à glander. Un tour plage arrière, voir le temps qu'il fait. Le ciel s'est découvert, la masse nuageuse s'est dissipée, mais la mer reste grise eu peu agitée. En clair, ça moutonne quand même. Je n'ai pas pris mon blouson de mer, le printemps commence juste. Aussi, je ne me sens pas prêt à faire les prolongations dehors.
Retour au poste 4. Malgré la climatisation, l'air y est moins frais que dehors. En ce sens, je veux dire que par rapport à l'air du large, ici, ça frise quand même l'arôme "chien mouillé" Mais bon, l'effet transitoire est court. Au bout de deux minutes, on n'y pense plus. Je vais m'offrir une petite sieste avant d'aller diner. Malgré le bercement du roulis, j'ai du mal à m'endormir. Sans conviction, j'essaie de lire, sans trop de résultats...

8 avril 1977 Suite
Quart (à la passerelle) de 15h30 à 18h30.
15h30 SO à la mer. SE N°3 1er tiers pont. Tribordais machine de quart.
16h15 Prendre la situation d'étanchéité N° 2.
17h10 Dérogation porte étanche machine avant.
17h55 Le 2ème tiers au poste de veille. Les bâbordais machine au poste de veille.
18h30 SO à la mer. Essais à PMP en cours.
18h30 SO SE N°2. Poste de manœuvre à la machine.
Journal de bord Extrait


« Le premier service est envoyé; Tu te lèves ? »

Si j'ai eu du mal à m'endormir, j'ai du mal à me réveiller. Le collègue s'y est pris à plusieurs fois pour me faire émerger. Il est dix-sept heures trente bien passé. Il serait bon que je me remue. Dont acte. Les sorties de siestes sont toujours pénibles. C'est d'un pas trainant que je prends la route vers la Caf. Au niveau du PC lance torpilles, les portes étanches sont ouvertes. Il faut vraiment que le temps soit pourri pour voir ces portes fermées. Aussi, j'en profite pour mettre le nez dehors. La mer claque un peu et le ciel s'est éclairci. Vu le vent relatif, le navire va bon train. L'air vif achève de me réveiller. Je retourne dans la moite tiédeur de la coursive, direction la caf.
J'ai à peine déposé mon plateau dans la souillarde que l'appel du deuxième tiers au poste veille est lancé. Bon le dix-huit à vingt, ce ne sera pas très long.

Au PC ASM, l'ambiance est détendue, la veille s'est un peu relâché. La relève se fait rapidement, à peine sommes-nous arrivés, que les gens relevés partent diner. Les transmissions d'info sont des plus succinctes. Le V43 n'a pas été remis à l'eau, sur le V23, c'est le désert... Le Vauquelin est passé en PMP, donc ce n'est pas la peine d'espérer un contact. C'est un collègue qui prend d'emblée la veille. Je m'installe sur le siège devant le V43, mais dos tourné, face au répétiteur sonar. Le patron DSM installé sur la banquette, le dos à l'ouverture qui donne sur le CO allume une cigarette, rapidement imité par un collègue. Les machines à pleine puissance, le navire vibre et ronfle. Je vais faire un tour à la passerelle. Ça fait un moment que je n’y suis allé. La porte étanche qui donne sur l'aileron tribord est ouverte. Le veilleur, engoncé dans son blouson de mer sur le tourne le dos au vent relatif. Il est appelé à rester deux heures dehors; Pour son successeur, ce sera quatre heures. La nuit commence à venir. Le ciel devient gris foncé, la mer presque noire. Pour ma part, je trouve qu'il fait bon. Mais je n'y resterai pas longtemps. En attendant, je me penche. Une dizaine de mètres plus bas l'écume le long de la coque forme un ruban blanc qui s'écarte du bord au fur et à mesure qu'il s'éloigne vers l'arrière. Le ciel s'assombrit, mais je ne vois pas le soleil se coucher. Ou bien il est sur bâbord, où bien derrière un nuage, le ciel n'est pas trop couvert. En fait, ça ne m'intéresse guère. Je préfère m’enivrer du vent et de la rumeur de l'océan. Doucement, l'obscurité arrive. Obscurité atténuée par le dernier quartier de lune qui se reflète maintenant à la surface de l’eau. Ma réflexion est interrompue par un collègue qui me ramène aux choses concrètes. C’est à moi de faire la ronde sécurité. Je retourne au PC ASM, prends le carnet de relevés et pars faire la tournée.
A mon retour, un gars de la relève est déjà arrivé; ses collègues ne vont pas tarder. Rapidement, je rempli le cahier de rondes. Rien à signaler, tout va bien. Le patron DSM y jette un œil et dépose sa signature. Tous nos remplaçants sont à poste, nous pouvons libérer les lieux.
De retour au poste 4, pas question d'aller se coucher, le poste de manœuvre est pour bientôt. Aussi, je me vautre sur une bannette au ras du sol et attends. Les vibrations ont cessé, l'essai à puissance maximale est terminé. J'attends. Près de moi, un collègue s'est installé, il s'est allumé une clope. La fumée me donne des hauts le cœur. Je me lève, prends mon blouson de mer, mon bâchi et vais, sans attendre l'ordre du poste de manœuvre plage arrière.
Dehors, il fait clair. La lune apporte son brin de lumière. Sur tribord, le phare de l'ile de Sein balaie l'horizon défile lentement sur l'arrière. Le Vauquelin poursuit sa route. La lune, ou ce qu'il en reste, le dernier quartier n'est plus la pleine lune projette l'ombre de la rampe Malafon sur le pont. L'ombre commence à tourner, le navire commence à virer plein est. Au loin, les feux de signalisation des navires de commerce font comme des étoiles sur la mer. En l'air, je n'en vois guère. Je commence à avoir froid. Mais si je retourne me mettre au chaud au poste 4, il est à parier, selon la loi L.E.M (Loi de l'emmerdement maximum) que le poste de manœuvre sera envoyé. Aussi, je reste sur place. D'ailleurs, ça me va bien. Je peux rester à contempler les côtes de la presqu’ile de Crozon. Je peux même distinguer les lumières de Camaret. En fait, je n'en suis pas sûr mais de ce côté c'est, à ma connaissance la seule localité conséquente dans le coin. Sur bâbord, les éclats de lumière du phare de la pointe Saint Mathieu trouent l'obscurité. C'est maintenant que je peux vraiment voir les lumières de Camaret. Nous arrivons dans le goulet.
Le volant de la porte étanche se met en mouvement, grince, la porte s'ouvre. Le patron bosco et son adjoint anticipent l'évènement, arrivent plage arrière. Ce sont des garçons un peu bourrus, à mon avis, mais pleins de bon sens. Les boscos sont en majorité bretons, ce ne doit pas relever du hasard. Des marins Alsaciens, j'en ai peu connu. A part l'appelé qui fut l'objet d'une blague à Gibraltar... Je suis breton, et né à Brest même, je ne suis pas bosco, mais Breton ... Pour cela, peut-être, malgré leur aspect un peu "brut de décoffrage" me sens proche d'eux.

« Poste de manœuvre général.»

La pointe des Espagnols est passée depuis un moment, sur bâbord, les lumières de Brest apparaissent. Les aussières sont déjà sur le pont quand la totalité du personnel de la plage arrière arrive. Les phares rouge et vert du goulet défilent lentement de part et d'autre du navire. Les lampadaires du quai des flottilles approchent. Le ponton du poste "Echo" aussi. Sous ces lampadaires, les margats attendent. Un remorqueur nous a rejoint et suit de près les évolutions du navire. A proximité du ponton, un gros bouillonnement sur l'arrière. Les hélices sont passé en "marche arrière toute" Le bâtiment s'immobilise, puis se colle au ponton. Les aussières sont lancées, les margats les capellent, les guindeaux les tendent, puis sont tournées sur les bittes du bord. J'ai eu juste le temps d'entrevoir la mise en place de la coupée qu'ordre est donné de s'aligner. Le poste de manœuvre arrive à son terme. Il est bientôt vingt-trois heures. Je ne suis pas de service, mais je ne descendrai pas à terre. Un stage à la bannette m'ira très bien.

8 avril 1977 Suite
23h15 Passage sur courant terre.
00h10 Départ de la 4L a/o LV C....
00h24 Retour 4L.
00h45 Ronde officier de quart.
Journal de bord Extrait.

Le quai des flotilles

Le quai des flotilles de nuit.



Avril s'écoule doucement, le Vauquelin n'a pas bougé. Les journées se passent à l'entretien, et le soir, à moins d'être de service, c'est les sorties en ville. Au quai des flottilles, à part les petites unités, guère de mouvements pour les navires de première ligne. Les pontons sont presque tous occupés. La 8ème DEE (Division d'Escorteurs d'Escadre) semble être au complet à quai.

La fin du mois approche; l'activité va reprendre. La feuille de service qui arrive au poste 4 nous l'apprend.

Une autre vue des navires à quai.

La fin du mois approche et c'est un samedi après-midi que l'appareillage a lieu. Le week-end aura été court. Mais c'était prévu. Dès le vendredi matin à l'appel, il a été annoncé qu'il n'y aura pas de départ en permission. Pour les gens qui ne sont pas de service, il a fallu se contenter de rester à Brest ou alentours. Pour ma part, ça ne m'a pas perturbé, je ne comptais pas quitter la ville.
Mais rallier l'arsenal le samedi, ça fait un peu bizarre. La route qui mène au quai des flottilles est déserte. Et pour cause, les ouvriers et le personnel de l'arsenal sont chez eux. Seuls les margats sont déjà à poste sur le ponton. Il n'est pas difficile de rallier le Vauquelin, il suffit de voir d'où provient la fumée. C'est le seul navire à appareiller. Comme d'habitude, les mécaniciens ont été invités plus tôt. Déjà sur le ponton, j'entends le navire ronronner. Je prends la coupée, coup de tête vers l'arrière; ne pas oublier, le bidel est là. Il va sans doute rester en place jusqu'à l'appareillage pour récupérer les cartes de bord des gens qui auront eu la mauvaise idée d'arriver en retard et louper l'appareillage. Je n'ai pas connu de retardataires. En fait, ce genre d'incident devait être rarissime. Je reprends ma carte et direction le poste 4 pour me changer. J'ai moins d'une heure devant moi. Le poste de manœuvre est à seize heures. Pas besoin de courir. Au poste 4, il faut presque jouer des coudes pour arriver à sa bannette. Les uns, comme moi arrivent, d'autres se changent et d'autre encore rangent leurs effets civil dans les emplacements qui servent de penderie. Pour ma part, une fois changé, je pose directement mes vêtements civils sur ma bannette. Il sera toujours temps de les ranger plus tard. Je prends mon bâchi et me rends directement plage arrière. Au moins, je ne serai pas surpris par l'appel au poste de manœuvre. Et puis le temps est doux, pas de pluie, le ciel est clair. Autant rester dehors.

Le Vauquelin est resté trois jours en mer. J'ignore le but de cette sortie. Il n'y a pas eu d’exercice ni entraînements particuliers. Peut-être un galop d'essai avant la sortie de groupe qui va venir.

26 avril 1977
00h30 SO à la mer. SE N°3.
07h55 Relève de quart le 2ème tiers au poste de veille.
10h10 Poste de combat, bâbord étant de quart.
10h15 Prendre la Situation d'Etanchéité N°1.
10h15 pour exercice alarme incendie E210 Magasin général.
10h15 pour exercice alarme incendie E221 Annexe Magasin général.
10h15 pour exercice alarme blessé Magasin général.
10h30 Fin d'exercice.
10h39 Rompre du poste de combat. Prendre SE N°3
11h55 Relève de quart le 3ème tiers au poste de veille.
Journal de bord Extrait

Voilà presque une semaine à la mer. Et pas en solo cette fois-ci. Lors de mes réguliers passages plage arrière, j'ai eu l'occasion de le constater. Hier, j'en ai dénombré quatre. Je ne saurai dire leur nom, ils étaient trop loin. Tout au plus, ai-je pu discerner la présence de deux rapides et une frégate, le dernier devait être un escadre, mais je n'en suis pas sûr. La frégate, ce devait être l'Aconit Question activités, rien à voir avec le début du mois. Ça n’arrête guère. Ce matin, il y a eu un poste de combat. Cela n'a rien changé pour moi, j'étais de quart. Donc déjà sur place. Mais il n'y a pas eu de sous-marin. La météo est bonne, donc pas trop secoués, voire pas secoués.

« Ouverture de la rampe équipage»

Déjà ? je regarde ma montre: dix-sept heure trente ! J'ai quasiment passé tout l'après-midi à glander plage arrière. En fait, vu la clémence du temps, je n'étais pas seul. Quelques collègues assis à même le pont et adossés au hangar Malafon prennent sereinement l'air. Je les laisse à leur contemplation et vais diner. Je suis de quart à dix-huit heures. À la caf, je prends des couverts, un quart et un plateau. Je le pose sur la rampe et attends l’arrivée du cuistot. Près de moi, un Chouf artilleur, comme moi patiente. En devisant, il me fait savoir que ce soir, il y a une séance cinéma à la caf. Cela faisait un moment que cela ne s’était produit. Très longtemps même. La dernière fois, je ne me souviens plus quand, c’était un western des années 1950 intitulé « Johnny Guitar » Je n’avais pas attendu la fin pour aller me coucher. Ce soir, c’est « Delivrance » avec Burt Reynold. Ça devrait me plaire. Nos plateaux remplis, nous nous installons sur une table près de la télé. Bercés par le léger roulis, nous prenons garde de voir la sauce de la viande couler dans l'alvéole dédiée au dessert. Nous ne quittons la caf qu'à l'appel pour la relève de quart.
Au PC ASM, je m'installe devant le V23, diminue la luminosité de l'écran, prends en compte les autres réglages, et en avant pour une heure de veille. Une heure bercée par un léger roulis et l’hypnotique balayage de l’écran. Côté CO, c'est plus dynamique. La veille air/surface ne peut se permettre de passer en roue libre.
La relève arrive, les gens semblent tout guillerets, comparé à l'atonie qui règne au PC ASM. Je suis surpris de les voir arriver. Je n'ai pas vu le temps passer. Je n'ai pas bougé de mon siège, et ai fait la totalité du quart devant le sonar. Je n'ai pas vu le collègue partir faire la ronde sécu. Pourtant, je ne dormais pas. Mais en suis-je bien sûr ? Ma bonne conscience me le certifie. Toujours est-il que je laisse spontanément la place au collègue qui se propose de la prendre.
En quittant le PC ASM, dans les escaliers qui descendent vers la coursive, le masquage des feux est passé. L'ambiance est au rouge, comme le lieu que je viens de quitter. Donc dehors, il fait déjà nuit.
En bas de ces escaliers, j'ouvre une porte et débouche dans la coursive pas loin de la caf. A l'entrée de la caf, il y a du monde. La séance ciné ne devrait pas tarder. Un écran a été disposé devant le poste de télévision. Les gens se sont déjà installés qui sur les tabourets de table, qui directement sur les tables. Derrière, près de la rampe, un projecteur, et à côté, sur une chaise, un second-maître sacco. Une initiative de sa part ou un ordre donné par le bidel pour assurer la sereinité de la séance ? Qu'importe. Les lumières s'éteignent, l'écran s'illumine. Au-dessus des têtes en contre-jour, les volutes des cigarettes ajoutent une note fumeuse au spectacle.
Je suis resté jusqu'à la fin. Ça m’a bien plu. Bon, il est bientôt vingt-trois heures et je suis de quart à quatre heures. Il serait bon de ne pas m'éterniser. Je vais quand même m'autoriser un tour dehors, histoire de prendre un peu l'air. Au niveau du local lance torpilles, où, encore, les potes étanches sont ouvertes, je ne m'arrête pas. Je préfère la plage arrière. Au moins, il y a plus d'espace.
Il fait nuit noire, le premier quartier de lune ne fait que se montrer, n'éclaire rien. Sur Bâbord et tribord, je distingue des feux. Les feux des navires du groupe d'entrainement ou bien des navires civils ? Je ne sais. Mais dans l'immédiat, je suis debout à quatre heures; La nuit sera courte. Je vais me coucher.

Il va être quatre heures. Le collègue a un peu tardé à me réveiller. Au moins cela m'aura fait gagner quelques minutes de sommeil. Mais en contrepartie, il me faut m’activer si je veux me prendre un café avant de prendre le quart. Je m’active donc. Et c’est d’un pas qui se veut décidé que je remonte la coursive. Pas de temps pour voir la mer. A la caf, je me verse un fond de café qui a bien bouilli dans le grand quart dédié à tout ce qui se boit à bord. Sur la rampe est mis à disposition des boites de pâté. Le pâté « Hénaff » dit aussi le pâté du mataf. Celui qui, à mes débuts en mer me soulevait le cœur rien qu’à regarder la boite. Ce n’est plus le cas depuis maintenant un moment. Ce n’est pas pour autant qu’il rentre dans le menu de mes agapes nocturnes. En mer de surcroit.

Le quart se termine il est sept heures passées, je ne suis pas de ronde, je vais me risquer à la passerelle. Le jour se lève. La mer est un peu houleuse, les lignes de chaines, sur la plage avant sont régulièrement arrosées d'embruns. Droit devant, à l'horizon, malgré le temps couvert, je devine l'ile d'Ouessant. Je ne devrais pas me tromper, le navire fait cap plein ouest, et on rentre à Brest. On sera à quai en fin de matinée.
Après le poste de lavage, un bref passage poste 4 ranger ma bannette, puis vais m'isoler un peu plage arrière. A Bâbord, Molène et ses iles défilent lentement vers l'arrière. La mer d'Iroise est toujours aussi houleuse, mais le printemps est là et va bientôt retrouver ses couleurs estivales. Au fur et à mesure que l'on se rapproche du goulet, les rochers, la lande, les champs et les maisons deviennent clairement discernables. Le phare du Petit Minou apparait derrière le hangar Malafon.

Le phare du petit minou.


Le poste de manœuvre ne va pas tarder, aussi, pour ne pas me laisser surprendre, je retourne au poste 4 chercher mon bâchi. De retour plage arrière, la Pointe des Espagnols est déjà dépassée sur Tribord.

"Poste de manœuvre général le troisième tiers étant de quart"

Rapidement, les gens affluent. Les aussières sont disposées sur le pont. La jetée défile. Le Vauquelin vire doucement sur Bâbord, puis pénètre dans la rade. Le ciel est toujours aussi couvert, une fine pluie commence à mouiller le pont. Le navire se présente tribord à quai. Au poste Echo. Les hélices passent en machine arrière créent un gros bouillonnement. Le navire ralenti, se colle sur les défenses et s’immobilise. Les aussières sont tendues sur le ponton. On s’aligne. Le poste de manœuvre est rompu. Je ne suis pas de service aujourd’hui, aussi, ce soir je sors. Bon, ce n’est pas de suite, il y a l’après-midi à passer.

"Le Second-Maître D... Téléphone au zéro"

Le planton n’a pas perdu de temps pour prendre son poste au bureau des mouvements, les transmissions ont relié le navire au quai à la vitesse de la lumière et manifestement cet officier-marinier devait être attendu avec impatience. Etre appelé au zéro est le seul moyen d’entre en communication avec l’extérieur quand on est à bord. Aussi des combinés de téléphone en bakélite noire trônent dans tous les lieux de vie du navire. La plage arrière est désertée, la pluie continue, plus soutenue. Les gouttes en tombant créent de multiples ronds à la surface de l’eau. C’est bien, le pont sera rincé sans efforts. Le deuxième service est envoyé ; c’est le dernier, ne pas le louper.
Le mois de mai est arrivé. Il fait beau, le ciel, bien que constellé de quelques nuages d'altitude, est clair, mais il fait frais. Quitter la coursive pour se rendre sur le pont nécessiterait des lunettes de soleil. Le Vauquelin est à quai depuis maintenant quelques jours. À part les travaux d’entretien courants, la vie à bord s’écoule doucement. Dans la coursive, peu de monde. D’ailleurs, à cause de la climatisation, il y fait presque froid. Le navire semble dormir.

Cet après-midi, une séance de parcours du combattant est organisée par un Second-Maître sacco. Je me suis porté volontaire. Un treillis vert est distribué à chacun, puis direction vers un camion qui nous attend sur le quai. Vingt minutes plus tard, il nous dépose à l’entrée d’un terrain militaire très champêtre. Beaucoup d’arbres et peu de monde. Les formalités effectuées, c’est au pas de course, sur un sentier que nous gagnons le parcours à proprement dit. Un mur en brique, un fossé, des poutres de différentes hauteurs. Et ce dont je me souviens le mieux, était une plateforme d’environ un mètre carré en haut d’une construction en acier de cinq ou six mètres de hauteur. Le jeu consistait, une fois perché de saisir une corde. Là, je parle de corde, et non d’aussière ou de bout, nous sommes dans l’univers du fantassin, il ne faut pas l’oublier. Donc saisir une corde et se jeter dans le vide. Dans le vide, c’est beaucoup dire, mais au-delà de cinq mètres, sur une plateforme exigüe, la sensation de vertige n’est pas loin. Et de fait jouer à l’homme de la jungle avec sa liane pour arriver plus loin sur un filet tendu à la verticale. Et ne pas manquer de s’y agripper immédiatement sous peine de se retrouver suspendu à la corde à mi-chemin entre la plateforme et le filet. L’intermède fantassin prend fin à l’heure du dégagé à bord. Et c’est d’un pas plus nonchalant que nous remontons dans le camion. C’est à une allure soutenue que nous rejoignons le bord. Le chauffeur a sans doute aussi terminé sa journée et, vraisemblablement, ne tient pas à jouer les prolongations.
Arrivé à bord, j'ai juste le temps de prendre une douche, me changer et courir roof Malafon pour l'inspection. Vu le temps, s'affaler sur un fauteuil en terrasse d’un bistro sera un vrai bonheur.

Dunkerque. (Première)

Après une dizaine de jours à quai, une descente à Dunkerque est prévue. Descente, je devrais plutôt dire montée. Hier, les mécanos ont procédé au remplissage des cuves de mazout. Cela a pris une demi-journée. Pour monter à Dunkerque, il faut bien cela. L’annonce officielle est parue lundi soir dans la feuille de service du lendemain. L’appareillage aura lieu mardi après-midi. Donc demain.

Mardi 10 mai 1977 à Brest

Ce matin, après les couleurs et les communications d'ordre général, les mécanos ont été priés de rejoindre leur poste afin de procéder à l'allumage des feux. Aussi, la matinée avançant, le Vauquelin est repris de vibrations et de grondements sourds. À l’extérieur, les cheminées commencent à cracher une fumée brunâtre. Les antennes radar ont, elles aussi commencer à tourner. Quinze heures, le poste de manœuvre est envoyé. Le temps s’est encore couvert, j’en ferai de même en prenant mon blouson de mer. Sur la plage arrière, on remonte les aussières. Elles ont trempé dans l’eau, aussi, comme d’habitude, elles pèsent une tonne. On les love sur le pont où elles s’égouttent en faisant de larges flaques d’eau. Le quai s’éloigne. Quelques mouettes semblent vouloir nous nous accompagner. Mais pas très longtemps. Sans doute ont-elles été dérangées lors de l’appareillage. Les aussières encore humides sont rangées dans leurs compartiments. Les passent approchent, le poste de manœuvre est rompu. Retour au poste 4. Pour le coup, il fait meilleur à l’intérieur.

Le poste 4, encore. Votre serviteur au milieu avec des collègues Missiliers ASM.

Chacun a repris son rythme de vie à la mer et vaque à ses occupations. Je prends mon quart à vingt heures, j’ai le temps de voir venir. Aussi, comme les collègues, je vais glander. L’après-midi se traîne, le bercement du roulis n’invite même pas à la sieste. J’attends le deuxième service … L’envoi du premier service me sort de ma torpeur, aussi, je prends les devants et vais me dégourdir plage arrière. Le soleil commence à décliner, le ciel s’est un peu dégagé. En surface, beaucoup de tankers et de bâtiments de commerce en tous genres se croisent. Les uns vers l’Atlantique, les autres la mer du Nord. Ici, c’est le métro maritime aux heures de pointe. Sur tribord, je devine des côtes. Guernesey ? Le Cotentin ? Je ne saurai le dire. La mer est calme, seul le sillage du Vauquelin laisse une trainée d’écume blanche. L’air est frais régulièrement perturbé par les miasmes des cheminées qui, par quels mystères, arrivent à se rabattre derrière le hangar Malafon. C’est bientôt l’heure de diner, autant ne pas me laisser surprendre. Retour à l’intérieur, direction la caf. En chemin, l’annonce est faite, la rampe est ouverte. Après les agapes, il me reste une heure avant de prendre mon quart. Je retourne au poste 4 passer le temps qui reste.

« Masquage des feux; Relève de quart. Le 2ème tiers pont au poste de veille »

Dehors, il fait nuit. Point nécessaire de sortir pour le savoir. Dans la coursive éclairée en rouge, je croise des ombres, je suis une ombre. Tout est fantomatique… sauf le bruit de la machine et de la climatisation. Avant d’arriver au PC ASM, je risque un œil dehors. J’ouvre la porte étanche qui se trouve au niveau des salles à manger Officiers-Mariniers. Là, plus grands choses à voir. La lune est cachée, la mer est calme et à l’horizon, quelques lumières des habitations côtières. Si ce n’était le vent généré par le déplacement du navire, le spectacle semblerait figé.

Je ne vais pas traîner, je suis attendu plus haut. Je referme la porte, et monte les dernières volées d’escaliers qui mènent au PC ASM. Jusqu’à minuit, ce sera très calme. C’est un parcours de transit, aussi, sauf grosse surprise, il ne devrait rien se passer.
Il est bientôt minuit, le collègue revient de la ronde sécu et réveillé la relève. Et il ne s’est rien passé. En attendant de pouvoir redescendre, je jette un œil sur l’écran de veille surface. Farci de spots. De nuit comme de jour, la Manche est toujours très fréquentée. La relève arrive enfin. Un bonsoir ou plutôt une bonne nuit à nos remplaçants et direction la bannette. À huit heures, on remet ça.
« Branle-bas, Branle-bas. Petit déjeuner de l’équipage » L’annonce n’a pas été précédée du clairon. C’est une tradition qui est peut-être en train de se perdre. D’ailleurs, cela fait un moment que l’on n’en a eu droit. Tout se perd. Pour l’instant, c’est moi qui en perds, du temps, à reculer le moment du lever. Un des gars que je vais relever, qui termine sa ronde sécu prend la précaution de passer au poste 4 et s’assurer de notre réveil. Je le rassure en quittant ma bannette. Me voilà debout. Le reste est à faire. De rapides ablutions, puis route vers la caf. Sur la route, je vais m’autoriser un crochet à l’extérieur, histoire de prendre l’air. Arrivé au niveau du bureau des mouvements, je prends la porte étanche puis remonte par le pont milieu. Le vent frais me revigore. Le ciel est dégagé, au loin encore les côtes. Ce pourrait être la Normandie. En remontant, je longe la baleinière, les valises torpilles et au niveau des tubes lance- torpilles, je reprends la coursive. La transition entre l’air marin et les tièdes fragrances de la coursive au niveau du puits machine avant est toujours un peu violente. Mais cela reste très fugace. Il me reste un peu de temps pour le café. Je n‘aurai pas à courir. Aussi je reste placidement à table avec les collègues jusqu’à l’appel de la relève.
La matinée s’est passé paisiblement, le quart aussi. Après le déjeuner, alors que je digère dans ma bannette, une annonce incongrue sort des haut-parleurs:

« Poste d’entretien et de lavage pour le personnel pont non de quart »

! Cela faisait longtemps que cela était arrivé. Je pense que c’est en prévision des visites qui auront lieu pendant l’escale à Dunkerque. Le Vauquelin doit être impeccable pour ses futurs invités. C’est donc d’un pas résigné que je me rends à mon poste de lavage. Et jusqu’à dix-sept heures, je vais balayer, éponger, rincer tout ce que j’aurais à portée de main. Et pour reprendre une variante de l’adage marine : Je salue tout ce qui bouge, et j’astique le reste…
Au dégagé du poste d’entretien, une chose à faire : Aller directement diner ; Je reprends le quart à dix-huit heures. Et comme je suis aussi de quart demain à quatre heures autant ne pas tarder à la caf et se coucher rapidement. Ainsi cela me fera presque une nuit complète. Et autre avantage, le Vauquelin arrivera très tôt à quai, aussi je ne serai pas de poste de manœuvre.

12 mai 1977 Au mouillage à Dunkerque.
00h30 SO à la mer. SE N°3.
03h55 Relève de quart. Le 2ème tiers au poste de veille.
04h00 SO à la mer. SE N°3.
Quart de 04h30 à l'accostage.
04h30 SO à la mer. SE N°3.
Journal de bord Extrait

Il est bientôt quatre heures. C’est avec énormément de difficultés que je me suis extrait de la bannette puis parvenu jusqu’à la caf avec la célérité nécessaire pour pouvoir profiter d’un minimum de temps pour me réveiller devant mon café. J’attends le dernier moment pour rejoindre mon poste. Au PC ASM, j’apprends incidemment que la Vauquelin ne sera pas seul à quai. Le sous-marin d'escadre Requin sera de la partie. A-t-il fait route avec nous ? Si oui, il était bien discret, ou nous for distraits … De toutes façons, si contacts ils devaient avoir, on nous aurait priés de garder l’écoute affutée. À moins que c’eut été un exercice de vigilance et n’ayant rien vu ni entendu, il est fort à parier que l’on se serait déjà fait souffler dans les bronches. Rien de tout cela, donc pas de problèmes.
Vers six heures, je tente un tour à la passerelle. Je me contente d’un aller-retour. En effet, à peine y ai-je mis les pieds que le poste de manœuvre est envoyé. C’était prévisible, le Pacha et son état-major sont déjà à poste. J’ai juste le temps d’apercevoir les lumières de la ville, et peut-être aussi celles du port.

12 mai 1977 Au mouillage à Dunkerque.
06h20 Poste de manœuvre pour les 1er et 3ème tiers.
07h55 Amarré quai de départ.
08h15 SE N°5 Le pilote quitte le bord.
08h30 Le sous-marin s'amarre à couple.
Journal de bord Extrait (Suite)

De retour au PC ASM, les émissions sonar sont stoppées. Il ne reste qu’à attendre la fin de la manœuvre. On a remis l’éclairage blanc, petit éblouissement passager, puis laisser la suite des évènements se passer. Le très léger balancement du navire indique qu’il s’est collé au quai. Il est huit heures passé, l’ordre de dégagé n’est pas encore donné. On fait des heures supplémentaires.

12 mai 1977 Au mouillage à Dunkerque.
09h20 Rompre du poste de manœuvre.
09h20 Plongeur le long du bord (SM Requin)
09h40 Le Commandant quitte le bord.
10h00 Fin de la plongée.
11h35 Le Commandant monte à bord.
Journal de bord Extrait (Suite)

« Rompre du poste de manœuvre »


La communication arrive au PC ASM très atténuée.
Le dégagé du poste de veille est donnée par le patron DSM.
On s’exécute. En descendant, je m’arrête au niveau salles Officiers Mariniers. Là précisément où j’ai admiré l’obscure spectacle de la Manche par une nuit sans lune. La porte étanche a déjà été ouverte.
La double porte est restée entre-ouverte. De mon promontoire, je découvre le décor.
Le Vauquelin est amarré tribord à quai. Un quai de commerce quelconque ... Et quelques badauds. Ce calme relatif ne durera pas.

A Dunkerque. Source Johann

http://www.anciens-cols-bleus.net/t89-vauquelin-ee



12 mai 1977 Au mouillage à Dunkerque.
Quart de 12h00 à 16h00.
12h00 SO de semaine au mouillage
12h00 Arrivée des invités du Commandant.
14h30 Départ des invités du Commandant.
16h00 SO de semaine au mouillage
Journal de bord Extrait (Suite)

Le Vauquelin au quai de départ à Dunkerque
Image: source Daniel Bellenge
http://www.anciens-cols-bleus.net/t89p80-vauquelin-ee

La fin de journée approche. Il n’y a pas eu d’appel des permissionnaires, parce qu’il n’y en a pas. Ce n’est pas une escale de représentation diplomatique. C’est un de semaine au mouillage. Comme à Brest. Aussi, service ou pas ; pas de descente à terre.
A terre, par contre, c’est-à-dire sur le quai, le monde commence à affluer. Même si les visites ne commenceront que demain, les gens viennent peut-être en éclaireurs ? Après diner, je vais prendre la fraîche plage arrière. En arrivant, force est de constater que je ne suis pas seul à y avoir pensé. Quelques gars appuyés à la filière discutent avec des gens sur le quai. Peut-être prennent-ils leurs marques pour demain ? Sur bâbord, pas de signes de vie sur le Requin. Personne près de la coupée qui relie le sous-marin au Vauquelin. Il est vrai que la partie de l’équipage qui n’est pas de service couche à l’hôtel. Vingt heures arrive, le jour tombe, le quai se vide. La plage arrière aussi. Il y a peut-être quelque chose à la télé. Je ne suis pas de service, donc j’ai ma nuit complète, Je vais me faire un plan télé.

Le Vauquelin au quai de départ à Dunkerque
Image: source Sergio
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13 mai 1977 Au mouillage à Dunkerque.
Quart de 08h00 à 12h00
08h00 SO du samedi au mouillage.
10h00 Arrivée d'un groupe de l'armée de terre.
11h50 Départs du groupe de l'armée de terre.
Journal de bord Extrait

Ce matin, l'appel s’est fait avec au son du clairon. Sur le quai, quelques curieux matinaux assistent au spectacle. Aujourd'hui, vendredi treize, c'est service ordinaire du samedi. Weekend à rallonge donc. Après le poste de lavage, qui de nouveau a dû être minutieux, visites obligent, je vais me poster roof Malafon contempler les gens qui s’agglutinent près de la coupée. Une telle ferveur impressionne. Pour la petite histoire, une anecdote dont je n’ai aucun souvenir qui m’a été rappelée par un collègue via un site d’anciens marins :
http://www.anciens-cols-bleus.net/t89p80-vauquelin-ee
L’affluence est telle que pour faire calmer la foule, un tir à blanc de la tourelle avant fait reculer les gens. Le claquement a dû être entendu dans toute la zone portuaire. Les biffins de l’armée de terre ont eu la priorité. Le groupe conduit par un Quartier-Maître part faire le tour du propriétaire. Via un crochet sur le sous-marin. Les civils seront pris en groupes, et embarqués à intervalles réguliers.

Quart de 12h00 à 16h00
12h00 SO du samedi au mouillage.
14h00 Départ du personnel prévu pour la visite du port.
14h15 Le Commandant quitte le bord.
14h15 Départ du personnel prévu pour la visite du méthanier.
14h20 Visite du bord d'un groupe de gendarmes.
14h30 Visite du bord par les élèves de l'école Ste Marie et CET Bourghain
Journal de bord Extrait

Aujourd’hui, ce sont des groupes constitués qui ont la priorité au grand désarroi de la foule. Le tir de la tourelle de 100mm est oublié, des Quartiers-Maîtres de service descendent au pied de la coupée faire reculer le public et ainsi laisser passer les gens autorisés à monter à bord. Il en sera de même pour laisser descendre le Pacha. Quelques gars du bord et du Requin se sont portés volontaires pour visiter, qui le port, qui un méthanier. Pour ma part, ces sujets ne me passionnent guère, aussi je ne quitterai pas le bord. L’ambiance frénétique qui y règne suffit à mon bonheur. Ou du moins à regarder le temps passer…

Le Vauquelin au quai de départ à Dunkerque
Image: source Sergio
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Quart de 16h00 à 18h00
16h00 SO du samedi au mouillage.
16h50 Le Commandant monte à bord.
17h00 Visite du bord par l'école Estaimpuis.
Journal de bord Extrait

Estaimpuis, une petite ville belge près de Roubaix. Ces écoliers et leurs accompagnateurs ont fait une heure de route pour venir voir les navires. Comme quoi l’évènement a été annoncé à plus de cent kilomètres à la ronde. Ce qui expliquerait ce succès. L’après-midi prend fin, ces rondes ininterrompues m’ont soulé, je rentre au poste 4 attendre l’heure du diner. Demain, je suis de service, et ce sera mon tour de jouer au guide.

14 mai 1977 Au mouillage à Dunkerque.
08h00 SO du dimanche au mouillage.
09h30 Le Cdt quitte le bord.
09h30 Début des visites par association d'anciens marins.
10h00 Visite du bord par le public.
11h25 Le Cdt monte à bord.
11h30 Fin de la visite.
Journal de bord Extrait

Ce matin, à l’appel, je suis en tenue de sortie. Je fais partie de ceux qui sont appelés à instruire les gens avides de connaître la vie sur un navire de guerre. Après le poste de lavage, que j’ai accompli du bout des doigts pour ne pas voir ma tenue dépenaillée ; un briefing a lieu roof Malafon en présence du Bidel et de l’officier de service. Les consignes nous sont données. Quant à savoir entre autres ce qu’il est utile ou non de dire. Ainsi qu’un rappel sur le parcours prévu lors des visites. L’intérieur du navire en général et les lieux de vie en particulier sont interdits. Une exception ; La visite de la passerelle sera autorisée. Aussi, ne pas manquer de prévenir les gens sur les portions du parcours un peu « casse gueule » pour les non-initiés. Particulièrement la coupée qui relie le Vauquelin au sous-marin. Aussi, des gars resteront en faction à tous les endroits jugés délicats.

Le Vauquelin et le SM Requin au quai de départ à Dunkerque.
Image: source Sergio
http://www.anciens-cols-bleus.net/t89p80-vauquelin-ee

Les visites peuvent commencer. Un collègue part vers l'avant avec une vingtaine de personnes. Sur le quai, au pied de de la coupée, un Second-Maître bloque l’accès le temps que le groupe qui se trouve à bord soit suffisamment avancé dans son périple. Du côté bord de la coupée, c’est le bazar. Entre les groupes qui entament leur tour, ceux qui l’ont terminé et reprennent la coupée pour redescendre à terre, c’est un incessant manège.

Le Vauquelin au quai de départ à Dunkerque.
Image: source Sergio
http://www.anciens-cols-bleus.net/t89p80-vauquelin-ee

Le groupe suivant commence à gravir la coupée. Des dames d’un certain âge accompagnées du monsieur d’un âge certain avancent prudemment. Le Quartier-Maître de coupée va à leur rencontre pour fluidifier le trafic. Derrière, des enfants s’impatientent de n’être pas de suite sur le pont. Leurs parents, intimidés ne savent que faire pour les canaliser. Une fois le contingent entassé sur le pont milieu, amenant le Second-Maître de coupée et le planton à se réfugier dans la coursive. Je monte quelques degrés de l’échelle qui mène sur la plage avant et d’une voix qui se veut claire et distincte, je me signale à leur attention comme étant leur guide. Toutes les têtes se tournent vers moi. Après un bref rappel de prudence quant à savoir où ils vont mettre les pieds, je les remercie et les prie de me suivre.
Arrivés plage avant, autour de la tourelle de 100 mm, deux minutes d’arrêt. Leur indique brièvement ce que je crois savoir de l’outil de l’artilleur, élude quelques questions trop techniques.
« C’est quoi ça ? »
Un gamin désigne du doigt le lance-roquettes ASM. Doctement, je lui explique l’usage de l’outil en évitant soigneusement de me perdre dans des détails inutiles.
« Tu peux le faire marcher ? »
Au pas ou au trot ? Je me reprends et tente de lui expliquer que ce n’est ni le lieu, ni le moment. Et que de toute façon, cela n’entre pas dans mes attributions. Les adultes opinent du bonnet avec un sourire entendu.
La visite continue. Direction le pont milieu bâbord. Avant d’y arriver, on passe devant les hublots des salles à manger OM et OMS. Les adultes ne résistent pas au désir de regarder ce que l’on peut y voir. Le nez collé à la vitre et les mains en œillère sur les tempes, ils s’attardent rapidement. Se sentant un peu voyeurs après avoir vu. Les gamins voudraient aussi satisfaire leur curiosité. Quelques-uns d’entre eux ont la chance d’avoir des parents compréhensifs. Ils les hissent rapidement à hauteur, puis les déposent tout aussi promptement. En haut de l’échelle vers le pont milieu, j’arrête mon peloton. Le groupe qui nous précède quitte le sous-marin, remonte la coupée, continue sur l’arrière. La place libérée, je fais descendre mes touristes, m’efface derrière la coupée. Prudemment, les uns derrière les autres, les enfants devant leurs parents descendent vers le submersible. Le Quartier-Maître du Requin les prend en charge. Quant à moi, je reste sur place et attends leur retour. Pour profiter de ce bref moment de solitude, je m’adosse à une paroi. Les rumeurs de la foule sur le quai me parviennent comme un bourdonnement sans fin. Le ciel s’est un peu dégagé. Je regarde les nuages défiler lentement, laissant par moment apparaître un peu de soleil, puis le masquer de nouveau. Des grincements derrière la tourelle torpilles m’indiquent que les sous-mariniers en herbe refont surface. Arrivés sur le pont, les uns un abasourdis, d’autres dubitatifs, d’autres encore, perplexes.
« Il faudrait me payer cher pour faire ça »
Chuchote un visiteur à sa compagne. Je fais celui qui n’a rien entendu et attire l’attention du groupe sur les tubes lance torpilles. Je déroule quelques explications que je souhaite pertinentes. Le lien entre sous-marin et torpilles semble bien établi. Pas de questions sur le sujet. Si ce n’est celle d’un monsieur bien au fait des techniques de guerre maritimes des années quarante qui me demande où sont les mines contre les sous-marins. Je lui réponds que la technologie a évolué et lui explique que ce genre d’instruments n’est plus de mise. A bord de ce navire, tout au moins. En dépassant la baleinière une gamine m’interpelle :
« C’est quand le bateau coule ?»
Me dit-elle en désignant l’embarcation. Je lui réponds que ce n’est pas sa vocation de base. Et lui montrer les cylindres blancs au-dessus de sa tête qui sont plus adaptés à ce genre d’ennui. Ma réponse ne semble pas la satisfaire. Mais elle s’en contente. Sûrement en s’interrogeant quant à la façon dont on peut s’introduire à plusieurs dans ces tonneaux…
Sur le pont supérieur, près de la tourelle arrière. C’est la même chose que sur la plage avant, sauf que c’est à l’arrière. Peu de questions donc. Pour terminer la visite, je mène le groupe sur le roof Malafon. Avec une vue imprenable sur la plage arrière. Le missile d’exercice est sur la rampe. Là, je me dois de préciser que ce n’est pas le modèle guerrier. Il ne sert qu’à l’entrainement. Sous leurs pieds sont stockés les vrais projectiles. Et pour la petite histoire de leur indiquer que mon poste de couchage se trouve en dessous de ce hangar.
« Cela ne vous fait pas peur de dormir à côté de ces explosifs ? »
La dame à côté de moi semble prendre conscience de l’environnement dans lequel elle a mis les pieds. Je lui réponds qu’il eût été compliqué de naviguer avec une remorque à munitions et qu’un navire de guerre est un tonneau de poudre avec des hélices. Et on vit avec. Ma réponse la laisse perplexe. Et ne lui dit pas comment nous appréhendons la problématique.

Une scène qui eût pu choquer la dame ...

Puis viennent les commentaires sur le sonar remorqué et son mécanisme. MSR pour les intimes. Immergé à plusieurs dizaines de mètres de profondeur, il complète le sonar de coque. Je m’arrête là pour ne pas embrouiller mes auditeurs et pour en finir plus vite avec cette visite.
« Les sous-marins ne risquent-ils pas d’entrer en collision avec le poisson ? »
Je ne m’attendais pas à cette question pertinente mais néanmoins saugrenue. A ma connaissance, cela n’est jamais arrivé. Peut-être un jour où l’état-major d’un submersible aura sérieusement abusé du cambusard … Sur ces considérations de haute volée, j’invite mes visiteurs à rallier le pont milieu tribord et terminer la visite.

14 mai 1977 Au mouillage à Dunkerque.
12h00 SO du samedi au mouillage.
14h00 Début de la visite du bord.
14h00 Visite du bord par la PMM
16h45 Fin des visites.
17h30 Le Sous-préfet monte à bord.
Journal de bord Extrait (suite)

L’après-midi, j’ai remis ça avec un nouveau groupe. Le pont est mouillé de l'averse de ce midi, aussi les gens avancent avec précaution pour anticiper d’éventuelles glissades et éviter les flaques d’eau. La visite avec le parapluie déployé risque de poser problème. Aussi, je suggère à leurs utilisateurs de le replier. Et on repart pour un nouveau tour. La fin de la journée arrive, la fin des visites aussi. Le ciel s’est dégagé, le soleil commence à sécher le pont. Sur le quai, la foule se disperse lentement, très lentement. Après diner, et un tour plage arrière, le quai n’était pas encore déserté. Je n’attends pas le jour tomber et vais me coucher. Demain il y aura encore des visites. Mais je ne serai pas d’astreinte.

15 mai 1977 Au mouillage à Dunkerque.
08h00 SO du dimanche au mouillage.
Journal de bord Extrait (suite)

Le branle-bas a résonné dans le poste 4. Une main invisible a rallumé les néons. L’animation revient, l’ambiance fourmilière reprend ses droits. Avant de faire un brin de toilette, je jette un œil dehors. Le quai est déjà peuplé. Une telle ferveur me laisse perplexe. Il est à peine sept heures, les visites ne commenceront qu’à dix heures. Il y en a qui devront prendre leur mal en patience. À la caf, les commentaires vont bon train sur la journée qui commence.
« Appel de tout le personnel non de quart roof Malafon »

Je me suis laissé surprendre à trainer. Je n’ai pas le temps de terminer mon café. J’abrège donc mes agapes, vais chercher mon bâchi et suis les collègues sur l’échelle qui mène sur le roof Malafon. Le rituel matinal sous le regard de la foule sur le quai prend des allures de cérémonie officielle.

Ma compagnie est alignée à tribord, aussi, je ne vois pas le quai. Mais je devine les gens massés sur le quai. Un rapide coup d’œil me le confirme. L’envoi des couleurs est observé avec attention. Pas nécessaire pour autant de faire le cabot. Après le poste de propreté, les visites vont recommencer. Et aujourd’hui, les visiteurs auront droit à visiter la passerelle et le CO. Pourquoi, hier, cela n’a pas été les cas ? Je l’ignore, mais le fait est. Aussi, un collègue est désigné pour rester de faction au PC ASM pour la matinée. Et moi l’après-midi. Ce ne sera pas fatiguant. Ça consistera seulement à garder un œil sur les gens afin qu’ils ne fassent pas n’importe quoi. En attendant, pour moi, ce matin, c’est roue libre. J’attendrai le déjeuner en de réguliers allers et retours entre le poste 4 et la plage arrière. Au poste 4, dès que je veux prendre l’air, je vais plage arrière. Quand je suis soulé par la foule, je fais chemin inverse m’isoler. Passés quelques allers et retours, la fin des visites est annoncée. Puis le premier service peu après. Les visites reprendront à quatorze heures. J’ai du temps devant moi. Aussi, après le déjeuner, je vais musarder sur le roof Malafon. Au pied de de la coupée, les gens commencent déjà à s’agglomérer. Un second-Maître descend sur le quai pour commencer à mettre un semblant d’ordre.

« Le personnel pour la visite au bureau des mouvements. »

C'est reparti pour les réjouissances. Pour moi, c’est le signal pour rejoindre le PC ASM. Au CO, un collègue Détecteur est aussi mis à contribution. En attendant l’arrivée des premiers visiteurs, le camarade accoudé sur la table traçante, moi, sur le rebord de la fenêtre nous, échangeons des banalités. Le premier groupe arrive. Le CO est envahi. Les visiteurs écoutent leur guide, observent les écrans radar mais ne passent pas la porte coulissante qui sépare le local Détecteur du PC ASM. Ça me va bien. Assis le siège du V43, le dos tourné à la console et les pieds sur le répétiteur, l’œil mi-clos, j’observe le manège. Fais mine de dormir. Peut-être est-ce la raison pour laquelle personne n’ose s’aventurer ici. Quelques personnes du groupe suivant n’ont pas eu cette pudeur. Aussi les voyant entrer, me suis levé pour les recevoir et par là même répondre aux questions qui ne sauraient manquer. Elles n’ont pas manqué. Ni manqué de pertinence non plus. Il est seize heures passé, les visites vont se terminer. Je passe faire un tour sur l’aileron voir s’il reste un groupe à venir. Sur la coupée, un groupe en descend ; Pas de nouveaux visiteurs dans le sens de la montée. C’est bon, je peux redescendre, ma mission est terminée. La mission du Vauquelin à Dunkerque aussi. Le retour à Brest est pour demain. À bord, le calme est revenu, l’extérieur et le pont milieu en particulier retrouvent leur sérénité. Il est de nouveau possible de circuler sans avoir à jouer des coudes.


Retour à Brest

16 mai 1977 de Dunkerque à Brest.
08h15 Poste de manœuvre général. Le 1er tiers pont au poste de veille.
08h30 SO à la mer.
Journal de bord Extrait (suite)


« Envoyez les couleurs»

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Ce matin, le roof Malafon est un peu vide pour l’appel. Normal, les mécanos sont déjà à leur poste à faire chauffer les machines. L’âcre parfum de la fumée exhalée par les cheminées en fait foi. L’appel terminé, le poste de manœuvre est envoyé. L’échelle à descendre, et de suite à pied d’œuvre. Deux remorqueurs attendent les ordres du pilote. Sur le quai, les margats attendent de décapeller les aussières. À bâbord, le Requin est parti et déjà au-delà du pont pivotant. Ordre est donné de larguer les amarres. Nous les hissons sur le pont. Le bouillonnement à la surface de l’eau indique que les hélices se sont mises en mouvement. Sur le quai qui s’éloigne, encore beaucoup de badauds qui nous font signe de la main. Puis commencent à défiler les docks, les tankers, les grues. À proximité de l’écluse, les remorqueurs positionnent le Vauquelin pour le mettre dans l’axe. Dans le sas de l’écluse, c’est l’attente. Puis, de nouveau le navire se met en mouvement. Le pont levant dressé qui bloque les voitures défile sur l’arrière. Sorti de l’écluse, le Vauquelin reprend son autonomie et se dirige vers les passes. Sur Bâbord, le feu Saint-Pol. Le vent du large commence à se faire sentir. Comme beaucoup d’autres, je n’ai pas jugé utile de prendre mon blouson de mer. Maintenant, c’eût été agréable de l’avoir. Ordre est donné de s’aligner, puis le poste de manœuvre est rompu.

« Poste de propreté pour le personnel non de quart »

Le temps de poser mon bâchi sur ma bannette, retour vers l’avant. Dans la coursive, le lent balancement du roulis a repris. Pas de quoi marcher sur les cloisons. Loin de là. Pendant une heure, je m’acquitte consciencieusement de ma tâche. J’ai un peu hâte de rentrer à Brest. Je ne sais pas si on rentre directement ou bien il y aura quelques réjouissances avant. Je le saurai en temps utile. À midi, je suis de quart, aussi je déjeunerai aux rationnaires. Comme souvent, c’est au PC ASM que j’ai les nouvelles de « Radio coursive » À ma grande satisfaction, le Vauquelin rentre à Brest demain sans passer par la case exercices. Ce matin, les gars ont gardé le contact avec le Requin jusqu’à onze heures. Après, il est parti vivre sa vie. Maintenant, sauf incident, c’est route vers la maison. Puisqu’il en est ainsi, je vais faire mon tour à la passerelle. La porte qui donne sur l’aileron tribord est ouverte. Je vais y faire un tour. Le veilleur de quart, est un gars du service intérieur, il loge au poste 4. Aussi, je le connais. C’est le clairon du bord, c’est un appelé. Dans le civil, il est boucher. Comme quoi tout mène à tout. On échange un peu. Mais pas trop. C’est un garçon consciencieux, le navire navigue en Manche et nous ne sommes pas seul dans ce bras de mer. Des navires, il y en a en permanence autour. Munis de jumelles, il observe tout ce qu’il voit en surface et rend compte. Le temps est maussade, il ne fait pas froid. Mais rester des heures dehors dans les courants d’air doit devenir un peu lassant. J’évite de l’importuner dans sa tâche, m’accoude sur le garde-corps et regarde la mer...


Le quart à l'aileron. Pas désagréable par beau temps.
Photos de Joel Issadjy 1976 /1977
Source alabordache.fr

Pas longtemps quand même. Même si l’activité n’est pas trépidante, il me faut rejoindre les collègues. Le camarade me laisse sa place devant le sonar, il va partir faire la ronde sécu. Dans moins d’une heure la relève sera là. Faire de la veille sonar avec très peu voire aucunes chances de contact, est un peu décourageant. Aussi pour ne pas rester hypnotisé par le balayage du scope, je ne reste pas les yeux rivés dessus ; Je garde seulement une oreille attentive au cas où un claquement significatif viendrait me mettre en alerte. Aussi, j’ai du temps pour laisser mes pensées s’évader et rêver. Le collègue est rentré de sa ronde sécu, il a terminé de remplir le cahier, va s’assoir devant le V43 et allume une cigarette. Il est bientôt quinze heures, on s’impatiente. La relève a deux minutes de retard. Seulement deux minutes. La porte s’ouvre, nos remplaçants sont là.

Le reste de l'après-midi se passe tranquillement, la mer est calme, je sens à peine les mouvements du navire. Pour la forme, je vais faire un tour plage arrière voir le temps qu’il fait. Le ciel s’est bien dégagé. Des cumulus humilis parsèment le ciel. Le soleil se reflète à la surface de l’eau et les vagues autant de petits soleils qui obligent à se protéger les yeux ou regarder ailleurs. À l’abri du vent, il ne fait pas froid, les parois du navire sont même tièdes. Les effets du soleil, sans doute. Je m’y adosse y récupérer quelques calories. Le Vauquelin fait cap plein ouest, le soleil fait de même, je me retrouve à l’ombre du hangar Malafon. Et du coup, il fait moins chaud. Je rentre.

La descente vers le Poste 4.
L'échelle permet l'accès au hangar Malafon.

Au poste 4, la feuille de service est arrivée. Nous serons à Brest demain vers quatorze heures. Et c’est le 2ème quart qui sera de service. Et par voie de conséquence, je serai aussi de service. Dans l’immédiat, à vingt heures je remonte au PC ASM jusqu’à minuit. Je ne ferai pas attendre mes prédécesseurs, je suis à mon poste pile à l’heure.


A quai

17 mai 1977 à Brest.
13h00 Poste de manœuvre général.
13h30 Accostage Tribord à quai Poste Echo
13h40 Passage sur courant terre.
13h30 SO de semaine au mouillage.
Journal de bord Extrait

Je n’ai pas eu à attendre la fin du poste de manœuvre pour dégager. En effet, je suis parti prendre mon quart au bureau des mouvements dès que la coupée a été posée. Le renard et le pupitre destiné à recevoir les cartes des gens qui quittent le bord sont mis à poste. Je capelle guêtres et ceinturon et c’est parti jusqu’à quinze heures.

A la coupée.
Le bureau des mouvement se trouve juste à gauche en entrant.

Au début, les allées et venues n’en finissent pas. Les électriciens et les transmissions qui rebranchent le navire à la terre, qui vont et viennent, le vaguemestre parti chercher le courrier et le chauffeur du bord la 4L. Et pour finir, le pacha qui descend à quai. Avec l’annonce générale du Bureau des mouvements.
« Le commandant quitte le bord »
Puis les annonces des trans pour les communications extérieures.
« Le Premier-Maître B. téléphone au zéro »

L’agitation décroît progressivement à mesure que la fin du quart approche. Le rythme de la vie à quai est revenu. Le téléphone sonne régulièrement pour des appels au zéro, pour demander à une personne de se rendre à un endroit. Pas de quoi être débordé. Mon successeur arrive à l’heure. Je lui laisse guêtres et ceinturon. Les consignes, il n’y en a pas, donc rien à transmettre. L’esprit tranquille, je vais déposer mon bâchi sur ma bannette. Au poste 4, personne, pas âme qui vive. C’est rare. En général, il y a toujours quelques oisifs qui attendent le dégagé. Le Bidel serait-il passé par là remettre les désœuvrés au labeur ? Cette hypothèse se confirme. En remontant dans la coursive, je vois le Quartier-Maître sacco quitter l’accès du poste 7 des mécanos. De temps en temps, à quai, se produit un sursaut de discipline. Pendant les heures du poste d’entretien, à part des gens exemptés ou autorisés, il ne doit y avoir personne dans les postes de couchage. C’est logique, il peut y avoir des tolérances, mais pas d’excès. Cela a dû être constaté, d’où cette remise au pas.

« Le Quartier-Maître Mazaleyrat est demandé au PC ASM »

Il est des fois où l’on devient indispensable et que notre présence est vivement souhaitée. C’est mon cas aujourd’hui. Arrivé sur place, le patron DSM, celui qui a provoqué l’appel me confie une mission. Cette mission consiste à me rendre dans un magasin de l’arsenal pour y échanger une carte électronique défectueuse. Il me donne l’objet du délit soigneusement emballé et un formulaire à destination du magasinier. Il m’indique aussi l’emplacement du magasin et la route à suivre. . Ce n’est pas au bout de la rue, c’est à pied que je m’y rends. Je devrais être de retour pour le dégagé. A la coupée, je suis de service, aussi je dois justifier pourquoi je descends à terre. J’explique mon cas au second-maître, lui montre le formulaire, puis il m’autorise à déposer ma carte de bord dans le pupitre. Puis inscrit sur le cahier de coupée l’heure, mon nom, mon grade et raison de ma démarche. Ceci fait, je salue la poupe, puis remonte le ponton.
Marcher sur la terre ferme en extérieur a quelques choses de grisant. Et il fait beau, ce qui ne gâche rien. Le trajet s’apparente à une promenade. Je remonte la route, longe des hangars. Le magasin n’est guère différent des hangars que j’ai dépassé. Un panneau au-dessus d’une porte m’indique que je suis arrivé. Passé cette porte, un comptoir. Avec personne derrière. Derrière ce comptoir, des files d’étagères. Et entre ces files d’étagères, je distingue un employé de l’arsenal en blouse bleue qui s’affaire sur une caisse. Il ne me voit pas. Je ne vais pas le bousculer, aussi, je choisi de patienter. Au bout d’un moment, l’employé m’aperçoit enfin. Il abandonne l’objet de son attention et se dirige vers moi. Me demande l’objet de ma visite. Je lui explique et lui montre le formulaire. Il chausse ses lunettes qu’il avait sur le crâne, parcours le document, puis me dit qu’il n’est pas en charge de ce type de matériel. Me demande de patienter, il va chercher son collègue. Avec le formulaire, s’en va et se perd derrière les étagères. Un long moment se passe où rien ne bouge, rien ne bruite sinon les rumeurs de l’arsenal au-delà des murs. Puis des pas. Atténués, d’abord, puis plus nets, et un nouvel employé apparait au détour d’un rangement. Il arrive derrière le comptoir et dépose une boite. Il l’ouvre, me montre l’article, me réclame la carte défectueuse, me fait signer un reçu, puis me donne la nouvelle carte. Sur le chemin du retour, je presse le pas. Je veux être à bord avant l’appel.

« Appel du personnel de service et des gens consignés roof Malafon »

Je suis encore sur le ponton que l’annonce me parvient. La communication ne vient pas du bâtiment d’à côté ; Il ne devrait néanmoins pas tarder à faire de même. Je hâte le pas. Remonté à bord, je récupère ma carte de bord et pars déposer l’électronique au PC ASM. Sur place, personne. Je dépose donc la pièce bien en évidence sur la table des abaques bathymétriques et retourne au pas de course roof Malafon. Il sera toujours temps de croiser le patron DSM et lui rendre compte. L’appel commence à peine, je me glisse dans les rangs et réponds présent à l’appel de mon nom. L’appel est terminé, le second-maître rend compte à l’officier de service. La formalité terminée, le dégagé est donné, le roof Malafon est déserté. Pas pour longtemps, les gens qui descendent à terre avant même l’appel des permissionnaires repeuplent le lieu. Pour ma part, je m’enquiers à la coupée si le patron DSM est toujours à bord. J’aimerai lui rendre compte quant à la mission qu’il m’a confiée dans l’après-midi. Le second-maître de coupée, compulse les cartes de bord, puis m’annonce que le patron est déjà parti. Bien, je verrai avec lui demain aux aurores. Je suis de quart à vingt heures, aussi, dans l’immédiat en roue libre. Et en attendant le diner, vais glander plage arrière.

Plage arrière.

Le printemps tarde à s’installer. Il fait encore frais, le ciel est couvert, à peine de vent. L’après-midi touche à sa fin, la soirée va commencer, le soleil encore haut amorce sa descente, les ombres commencent à s’allonger. À quelques pontons de là, un rapide appareille. Il termine sa manœuvre pour se diriger vers les passes. Sa cheminée crache des volutes de fumée noire rapidement dispersées par le vent relatif. Je le regarde s’éloigner. Il disparait un moment derrière le treuil du sonar remorqué, réapparait sur tribord déjà loin.

Au poste 4, le calme règne. Et pour cause, tous les gens ou presque qui ne sont pas de service sont descendus à terre. Ce sera plus remuant lors du retour vers minuit. À ce moment, je terminerai mon quart, et je serai aux premières loges. En attendant, je pars diner. Le deuxième service est envoyé. À la caf, non plus, pas grand monde. La télé est allumée, personne ne regarde ou écoute. Dans un peu plus d’une heure, je prends mon quart au bureau des mouvements, aussi, mon repas terminé, je dépose mon plateau à la souillarde et retourne me poster à une table face à la télévision. Je regarde sans voir, attends vingt heures.
A l’annonce du journal télévisé, je me lève, quitte la caf et, sans me hâter, vais prendre mes fonctions. Mon prédécesseur a déjà décapelé son équipement qui trône sur la table du bureau des mouvements. La première heure se passe calmement. En fait, il ne se passe rien. Pour tromper l’ennui, je vais tenir compagnie au Second-Maître de coupée et au planton. La nuit est noire, non pas à cause de la couche nuageuse, mais c’est la nouvelle lune. En plus, une courte averse achève de faire oublier le printemps. Le ponton est désert. En face, la frégate Tourville, sa coupée presque en face de celle du Vauquelin et son personnel de quart comme nous, regarde le temps passer.
Il est bientôt vingt-trois heures, la fin du quart approche, la rentrée des permissionnaires se passe plus calmement que je ne l’avais prévu. Les gens rentrent par groupes, récupèrent leur carte de bord, donnent le bonsoir et rejoignent leur lieu de couchage. Peu avant minuit, je vais réveiller la relève et retourne au bureau des mouvements attendre sa venue. Le successeur du Second-Maître arrive le premier, le mien et celui du planton juste après. Je ne m’attarde pas, je vais me coucher.

Les périodes où le navire reste à quai réservent quelques avantages. Avec entre autres celui de pouvoir sortir en ville quand on n’est pas de service. Je ne m’en priverai pas. Mes descentes au bar de la Tour d’Auvergne seront très fréquentes. . Les journées, en revanche sont comme à l’accoutumée consacrées à l’entretien du matériel, parfois la peinture sur la coque ou ailleurs.

Juin approche, les jours sont plus longs, la météo est meilleure. Pas d’appareillage prévu à court terme.

Le quinze du mois, un embarquement de vivre a lieu. Je ne suis pas concerné, mon quart n’est pas de la partie. J’ai rallié le PC ASM juste après le poste de lavage pour la maintenance. Pendant toute la matinée, les gens font l’allée et retour entre le quai et le bord avec des cartons et cagettes en tous genres. En cours de matinée, pour faire une pause, je suis allé prendre l’air sur l’aileron. Je me suis fait plaisir à contempler de haut le manège sur le ponton …

Vendredi 17 juin 1977 à Brest.

Ce matin, à l’appel, Le Capitaine d’arme annonce l’appareillage lundi prochain. Sans doute à l’attention de ceux qui risqueraient de rentrer en retard de permission. En fait, ce n’est pas un scoop la feuille de service a été distribuée hier soir. Une piqure de rappel ne sera peut-être pas un luxe. Mais, bon ce sera pour l’après-midi. Je ne regrette pas de n’avoir pas posé de permission pour ce week-end. Je resterai à Brest.


Sortie pour exercices

20 juin 1977 de Brest à Santander.
Quart à l’appareillage à 15h30
SO de semaine à la mer.
14h40 Rompre du poste de manœuvre. Poste de combat de vérification.
15h07 Rompre du poste de combat de vérification.
15h10 Equipe d’hélitreuillage à son poste.
16h10 Exercice de crash hélicoptère.
16h19 Rompre du poste d’hélitreuillage.
16h20 Machines au poste de manœuvre pour passage du Raz de Sein.
17h10 Equipes de ravitaillement de 2ème et 3ème tiers Trans/SI à leur poste.
17h55 Bâbordais artillerie au poste de veille.
17h58 Equipes de ravitaillement à rompre.
Journal de bord Extrait

Il est bientôt dix heures, le Vauquelin reprend ses chaleurs et vibrations. Tous les mécanos sont déjà à poste à faire chauffer les machines. Le poste de manœuvre est pour treize heures. En attendant, je suis au PC ASM pour procéder à la ronde du matériel pour s’assurer que tout va bien. Les frémissements du navire qui de réveille sont perceptibles jusqu’ici. Je suis un peu vaseux. Hier, je suis sorti en ville et suis rentré tard. Dans ces moments, je me maudis de me permettre des excès les veilles d’appareillage. De nouveau, il me va falloir assumer.

«Poste de manœuvre général le 1er tiers étant de quart »

Après déjeuner, je suis allé digérer au poste 4 attendre l’annonce qui vient ébranler la molle quiétude qui régnait dans les travées. Et chacun de prendre son bâchi et rejoindre la plage arrière. A quelques pontons de là, le Duguay-Trouin et le Du Chayla dit aussi le "Duche" font également mouvement. La Durance devrait également nous rejoindre. Les aussières sont ramenées sur le pont. Le Vauquelin commence à manœuvrer, Les hélices commencent à tourner ; Le bouillonnement à la surface de l’eau le prouve. Le quai commence à s’éloigner, le Vauquelin entame un demi-tour pour se diriger vers les passes. Le Duguay-Trouin les a déjà dépassés et se dirige vers le goulet.

« Rompre du poste de manœuvre. Poste de combat de vérification. »

La sortie du goulet

Le goulet approche quand les haut-parleurs envoient ce commandement. La plage arrière est en ordre, les aussières rangées, retour à l’intérieur. J’aurai aimé rester un peu. Le temps, bien qu’un peu nuageux est doux, l’air presque tiède.
Au PC ASM, les procédures de vérifications vont bon train. Sur la console de pointage du V23 où je me suis installé, je teste tout ce qui est à tester et rend compte. Mes voisins font de même. Puis le calme revient.

« Rompre du poste de combat de vérification. »

Comme toujours, l’annonce crachée par tous les haut-parleurs du bord parvient en sourdine au PC ASM. Pour autant, personne ne bouge. C’est l’adjudant de compagnie qui le confirme. On peut donc dégager. En descendant vers le poste 4, les haut-parleurs, de nouveau retentissent :

« Equipe d’hélitreuillage à son poste. »
C’est bon, c’est sur le chemin, au lieu de tourner à droite au bout de la coursive pour le poste 4, ce sera tout droit vers la plage arrière. A la fin du poste de manœuvre, je souhaitais rester un peu dehors, me voilà servi. L’équipe ASM plage arrière au poste d’hélitreuillage est là uniquement au cas où … Il n’y a rien à faire sinon qu’attendre. C’est ce que l’on appelle le poste d’admiration. Le navire est à petite vitesse attends l’hélico qui doit, je pense venir de la BAN de Lanvéoc-Poulmic. Aussi le roulis est beaucoup plus perceptible. La brise de travers également, ce qui, les yeux fermés donne l’impression d’être à la plage. D’où je suis, j’aperçois le haut du mât qui tel un métronome se balance mollement d’un bord sur l’autre avec pour fond de décors, les nuages. Sur tribord avant, à l’horizon, je crois discerner le Cap-Sizun, l’ile de Sein ne doit pas être loin, je ne la vois pas, elle est dans l’axe du navire. L’hélico tarde à venir. Ça ne me gêne pas, je me laisse bercer par les mouvements du bateau et des silencieux bruits du vent et de la mer.
Le claquement caractéristique du battement de voilure de l’hélico se fait entendre. Au début, une simple rumeur qui va crescendo. Je ne commence à l’apercevoir qu’une fois en vol stationnaire au-dessus du roof Malafon. Maintenant, le bruit de l’aéronef couvre tout, le déplacement d’air créé par le rotor balaie aussi la plage arrière. Une porte s’ouvre et un filin lesté en descend.

Quand le filin remonte, c’est avec un gars accroché au bout. Une fois à bord, l’hélico reprend rapidement de l’altitude et s’éloigne du bateau. Le silence revient, le Vauquelin reprend de la vitesse et commence à virer de bord. Sur l’arrière, l’écume du sillage décrit un grand arc de cercle, les ombres portées pivotent.

« Exercice de crash hélicoptère »

Voilà autre chose, les réjouissances ne sont pas terminées. Mais encore une fois, ce ne sera qu’un poste d’admiration. L’action se passe pont milieu. Le dinghy est mis à l’eau avec le plongeur de bord. Il passe sur l’arrière en tressautant sur la houle, fait une boucle en s’éloignant du bateau, puis revient vers au niveau du pont milieu. L’hélico quant à lui revient sur l’arrière, s’immobilise encore au-dessus du roof Malafon et restitue le gars qui avait été treuillé. Le filin remonte, la porte se ferme, puis l’appareil vire sur tribord et repart vers la côte. Rapidement, il n’est plus qu’un point sur l’horizon puis disparaît. Le Vauquelin revire de bord pour reprendre le cap au sud.

« Rompre du poste d’hélitreuillage. »

En voilà une bonne nouvelle ! Il va être possible de souffler un peu. Ordre est donné de s’aligner ; Nous nous alignons.

« Rompez »

Comme beaucoup d’autres, je n’avais pas cru bon de prendre le blouson de mer. Maintenant, je pense que cela n’aurait pas été un luxe. Aussi, retour au poste 4 se réchauffer.

« Machines au poste de manœuvre pour passage du Raz de Sein. »

Je suis vautré sur une bannette quand les haut-parleurs se manifestent de nouveau. Au poste 4, personne ne se lève, personne n’est concerné. La vie reprend son cours. Mais pas très longtemps. Il ne s’est pas écoulé une heure que de nouveau les haut-parleurs entrent en action.

« Equipes de ravitaillement de 2ème et 3ème tiers Trans/SI à leur poste. »

Cette fois, je prends mon blouson de mer avant de rallier la plage arrière. Je ne sais pas combien de temps cela va durer. Encore qu’à dix-huit heures, je suis de quart. Y aura-t-il une relève ? Dehors, le temps s’est rafraîchi, ou est-ce moi qui suis plus frileux ? Toujours est-il que je ferme mon blouson et remonte mon col. Les miasmes des cheminées nous arrivent aux narines et l’écume du sillage qui grossi, le Vauquelin monte en puissance. Se rapproche doucement du Duguay-Trouin sur son tribord. Et à quelques encablures ralentit puis navigue de conserve. Des lance-amarres sont envoyées. Probablement de la plage avant. Ma curiosité n’ira pas plus loin. Je m’adosse à la cloison du hangar Malafon et attends la suite. La mer est calme, quelques moutons de part et d’autre. Le soleil commence sa descente à l’ouest.


« Equipes de ravitaillement à rompre. »

Ça a duré moins d’une heure, voilà quelque chose de bien mené. Vu l’heure, j’aurai peut-être droit à un moment pour aller diner avant de prendre mon quart ? Avant d’avoir la réponse, avec les collègues, nous filons à la caf.

20 juin 1977 de Brest à Santander.(Suite)
SO de semaine à la mer.
18h00 2ème tiers au poste de veille.
20h00 3ème tiers au poste de veille.
20h00 Tribordais artillerie au poste de veille.
22h00 Rompre du poste de veille artillerie.
23h00 Poste de manœuvre à la machine.
23h15 Renfort barre à son poste.
23h30 Présentation RAM avec le DGT (Duguay-Trouin)
23h55 Renfort passerelle barre AR à son poste.
23h55 Machine au poste de manœuvre.
Journal de bord Extrait

Il ne sera pas question de s’y éterniser, à la caf. La relève de quart a été envoyée il y a dix minutes. En haut, on nous attend. Par la force des choses, nous bâclons notre diner et sans plus attendre rejoignons le PC ASM. Nos prédécesseurs commençaient à s’impatienter. Les circonstances étant ce qu’elles sont, nous n’avons pas besoin de nous éterniser en explications. Aussi, sans plus de commentaires, prennent leurs affaires et partent diner.

Je m’affale sur le siège de la console du V43 … et commence à souffler un peu. Depuis l’appareillage, ça n’a pas arrêté. Aussi, je savoure le moment comme il se doit. Et le quart de passer très vite. Un collègue est déjà parti faire la ronde sécu. La relève est imminente. Vingt heures, la relève est dans les temps. Il va peut-être y avoir un peu mou quant aux manœuvres en tous genres. Dans la coursive, qui vient juste de passer en lumière rouge, les haut-parleurs se manifestent encore.
« Tribordais artillerie au poste de veille. »

Il semblerait que la journée ne soit pas encore finie. Mais pour le moment, les ASM ne sont pas concernées. On peut donc rallier sereinement le poste 4. Et de fait, la nuit sera ponctuée de manœuvres et opérations diverses et variées. Vers minuit, le Duguay-Trouin naviguera de concert avec le Vauquelin pour une présentation de Ravitaillement à la mer. Seulement une présentation. Donc, à par la passerelle et la machine, guère plus de monde à solliciter. Je suis de quart à quatre heures. Il serait bon d’aller me coucher, mais pour l’instant, après cette journée un peu chargée, je suis incapable de fermer l’œil.

Le Duguay-Trouin devrait se présenter sous peu, je vais aller voir. Je ne suis pas le seul à avoir eu cette idée. La plage arrière éclairée par les lampes extérieures est fréquentée comme au poste de manœuvre. Sauf que les gens présents sont en spectateurs. Et moi de faire comme eux. Le ciel est sans lune et sa noirceur se confond avec celle de la mer. À une distance que j’ai du mal à évaluer, les feux du Duguay-Trouin, ou ce qui devrait être se rapprochent par tribord arrière. La frégate arrive lentement malgré son allure soutenue. Ses éclairages extérieurs sont également allumés aussi, il est possible de distinguer les gens qui évoluent sur les ponts. Il est bientôt minuit, ma nuit va être courte, j’abrège le poste d’admiration et vais me coucher. Au poste 4, le couvre feux est passé, aussi, mises à part quelques lampes de chevet encore allumées, il y fait noir. Et c’est presque à tâtons que je rejoins ma bannette.

21 juin 1977 de Brest à Santander (suite)
00h30 1er tiers au poste de veille. Renfort passerelle et barre à poste.
00h30 Machine au poste de manœuvre.
01h00 Rompre du poste de manœuvre machine et plage avant.
04h00 Deuxième tiers au poste de veille.
Journal de bord Extrait

Le réveil est pénible. J’ai l’impression de m’être juste endormi quand le collègue me secoue pour aller prendre le quart. Trois heures quarante-cinq à ma montre. En me levant maintenant, j’aurai le temps de me prendre tranquillement un café. . Avant, je vais prendre mon bol d’air plage arrière. Le lieu est maintenant désert et sombre. Plus personne, les éclairages extérieurs éteints. Le ciel et la mer toujours aussi sombres. Aucunes lumières à l’horizon. Seule l’écume autour du navire apporte une nuance un peu plus claire au décor. Mais trêve de contemplations, j’ai besoin d’un café pour émerger.
A la caf, la lumière crue des néons tranche violemment avec le rouge feutré qui règne dans la coursive. Des lunettes fumées eussent été les bienvenues. Et comme chaque fois en pareille circonstance, je vais faire avec. Et aussi une nuit qui aura duré moins de quatre heures ajouté au brouhaha des gens qui vont et viennent. J’espère que là-haut, ce sera calme.

Notre arrivée au PC ASM ne génère pas un départ précipité de la part de nos prédécesseurs. C’est sans déplaisir qu’ils nous voient arriver, nous laissent la place et placidement partent se coucher. Je prends la première heure de veille devant le V23, règle la luminosité du scope, le niveau des écouteurs et m’enfonce dans le fauteuil. Je reste un moment à contempler l’écran, observer le balayage, tenter de débusquer un spot significatif. Puis au fur et à mesure, mon attention décroit. Je ne dirais pas que je me suis endormi lorsque le collègue me tape sur l’épaule pour me relever, mais ce n’est pas loin. Je m’étire un peu et me lève. Tout le monde semble un peu amorphe, peu de paroles, chacun dans ses pensées. Pour sortir de mon apathie, je vais tenter un tour à la passerelle. En passant au CO et devant le PC Trans, ce n’est pas non plus l’exubérance. Chacun à sa tâche ou à ses songes. A la passerelle, c’est l’ambiance navigation de nuit. Peu de paroles, peu de mouvements et peu de lumières. Sauf la table des cartes éclairée par une lampe dont la lumière blanche tranche avec l'ambiance générale.

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Les portes vers les ailerons sont ouvertes ; Je vais m’aérer sur bâbord. Le vent relatif me sort de ma torpeur, je respire profondément, m’étire. Je me sens mieux. La vision plus claire. Plus bas, la mer est calme, et au-dessus, le ciel se teinte progressivement en rouge; la journée va être belle. Plus de traces de la frégate ; de ce côté, du moins. Je m’appuie sur la balustrade et hume le vent. Le calme est grandiose. Rien de tel pour me recharger. Je reste là sans bouger, le nez au vent …

Mais il ne faut pas en abuser trop longtemps ; aussi, je me fais un peu violence pour retourner au PC ASM. Le quart touche à sa fin ; Un collègue se prépare pour la ronde sécu. Je m’installe devant la console du V43 et attends huit heures. Il est des fois où les fins de quart deviennent interminables. Et ce matin, c’est le cas. Je n’en vois pas la fin. Le collègue tarde à revenir de la ronde sécu, le coup de huit heures paraît encore tellement loin. Tellement loin que je ne l’ai pas vu venir la relève tant attendue. Le collègue venant me remplacer doit me secouer pour me sortir de ma torpeur et pour le coup, c’est sans enthousiasme particulier que je laisse ma place et descendre déjeuner.

21 juin 1977 de Brest à Santander
08h30 3ème tiers au poste de veille.
08h30 Tribordais artillerie au poste de veille.
09h45 Poste de combat.
10h00 Situation d’Etanchéité N°1
10h40 Fin du poste de combat.
10h40 3ème tiers artillerie au poste de veille.
10h50 Rompre pour l’équipe sécurité. SE N°3
12h00 1ème tiers au poste de veille.
Journal de bord Extrait


« Poste de combat Tribord étant de quart»

Après le poste de lavage, j’espérais faire un break. C’est loupé. Je n’ai même pas eu le temps de ranger ma bannette qu’il me faut retourner au PC ASM. Sur place, l’ambiance poste de combat pour exercice est nettement perceptible. Chacun accomplit sa tâche tranquillement, sans précipitation. Les procédures s’enchainent posément. Celles-ci terminées, c’est l’attente. La fin des manips n’appelle pas la fin du poste de combat. Au CO, par contre, l’agitation perdure encore jusqu’à la fin. En surface, il y a du monde. Le Duguay-Trouin, le Du Chayla et la Durance ne sont pas loin.

De gauche à droite: le Duguay-Trouin, la Durance, le Du Chayla. Au fond: le Vauquelin. A confirmer.
Cette photo non datée sur Net Marine indique clairement Le Duguay-Trouin et la Durance.
Le navire de droite est un Escorteur d'Escadre de type Tartar (Anti-Aérien) Ce pourrait être le "Duche"
J'attends la confirmation quant à mon hypothèse.
source: NetMarine

Après le dégagé du poste de combat, la fin de la matinée sera un peu plus calme et laissera un peu de temps pour souffler. Au moins jusqu’au déjeuner.

21 juin 1977 de Brest à Santander (Suite)
13h30 poste de Ravitaillement à la Mer.
13h30 Poste de manœuvre à la machine.
13h35 Situation d'Etanchéité N°2
14h55 2ème tiers et Bâbordais artillerie au poste de veille.
15h30 Rompre du poste de RAM
18h30 2ème tiers au poste d’hélitreuillage.
18h40 Rompre du poste d’hélitreuillage.
20h00 1ème tiers au poste de veille.
Journal de bord Extrait


Le moment du déjeuner a été en effet tranquille. Tranquille dans la mesure où il n’y a pas eu d’appel à une manœuvre quelconque. Et par là même pouvoir prendre un peu de son temps. Et de fait, ce sont les gens affectés au nettoyage de la caf qui nous mettent dehors. Au poste 4, je repère une place sur une bannette « canapé » et m’y installe. Je n’ose pas démarrer une sieste, la journée a tellement bien commencé que ce serait dommage que cela ne dure pas. Face à moi, un collègue sort son paquet de clopes et s’en allume une. Avec un peu de chances, il aura le temps de la finir avant un nouvel appel. Je me laisse envahir par une douce torpeur. Mon attention se fixe sur le bourdonnement des arbres d’hélices qui moulinent à quelques mètres sous le plancher…

« Poste de Ravitaillement à la Mer. Le premier tiers étant de quart»

Je me suis assoupi quand l’appel du haut-parleur a résonné dans le poste. Mais cela ne me fait même pas sursauter. Ni moi, ni personne. Tout le monde devait se douter que les réjouissances n’étaient pas terminées. Et chacun d’enfiler son blouson de mer et de monter plage arrière. Sur tribord, la Durance est à portée de lance-amarre. Le Vauquelin l’a rattrapé et régule sa vitesse pour rester de concert. De l'autre bord du pétrolier, le Du Chayla fait de même.

Toujours est-il que les filins sont partis . De la plage arrière, rien à faire sinon que d’assister à la manœuvre. En face, je vois les gens qui s’activent sur les ponts milieux.


Cela va durer deux heures. Deux heures à naviguer de concert avec en bout du compte un sérieux ennui. Au départ, c’est bien. Pas froid, la proximité d’un autre navire, ce qui change de l’horizon toujours vide. Mais au fur et mesure que le temps passe à ne rien faire sinon que d’attendre. D’observer les gens sur l’autre bord s’affairer, d’observer leur navire rouler d’un bord sur l’autre. Il en est de même pour le Vauquelin. Mais c’est moins perceptible parce que l’habitude aidant on n’y fait moins attention. Jusqu’au moment où des coups de sifflets se font entendre. Sur le Duche, les gens remontent les défenses et s’alignent. Ordre nous est donné de faire de même. Encore quelques coups de sifflets, et rapidement le Duche prend de la distance, s’éloigne et disparait sur l’avant.

« Rompre du poste de Ravitaillement à la mer»

Nous rassemblons le matériel disposé sur le pont « au cas où » c’est-à-dire le matériel, aussières, défenses et bouées si un problème grave se présentait. Il n’en a rien été, aussi nous les confions aux boscos qui les ramènent en soute. Nouvel alignement, puis l’officier ASM ordonne de rompre. Il ne sera pas question d’aller se reposer au poste 4. Le 2ème tiers, c’est-à-dire le mien devait prendre le quart à quinze heures. Vu le contexte, ça n’a pas été possible. Et c’est avec une demi-heure de retard que se fait la relève.

Retourner dans la pénombre du PC ASM et prendre place sur les fauteuils est en fait aussi agréable que de se vautrer dans sa bannette. Sauf que dormir ne serait pas une bonne idée. Mais qu’importe, c’est plus reposant que de rester immobile plage arrière. Et comme la veille sonar n’est pas n’est pas à son comble, il est possible d’attendre sereinement la relève à dix-huit heures.
La fin du quart approche. C’est mon tour de faire la ronde sécu. Je commence à être un peu vanné. Mais, bon. Je suis parti. Mécaniquement, je procède à la manœuvre. En passant au poste 1 pour accéder aux locaux du sonar de coque, aucune activité sinon quelques ronflements. Manifestement, les gens commencent à rouler sur la jante. Au moins, je ne suis pas seul dans ce cas. Et en retournant sur l’arrière, dans la coursive, je ne croise personne. Je me sens comme sur un navire fantôme. Même plage arrière, personne pour prendre le soleil. Des deux côtés du navire, au loin, les autres bâtiments du groupe. La mer est relativement calme, seule l’écume générée par le déplacement du Vauquelin vient troubler la quiétude de l’océan.
Il est bientôt dix-huit heures, la ronde terminée, je me hâte de retourner au PC ASM. En arrivant, la relève commence à venir. Aussi, je me presse de remplir le cahier pour ne pas avoir à jouer les prolongations.
Quitter le PC ASM dans les temps ne m’aura permis que de rester cinq minutes de plus au poste 4 pour un break.

« 2ème tiers au poste d’hélitreuillage. »

Cela fait à peine une demi-heure que le quart s’est terminé. De nouveau, on capelle les brassières de sécurité, et de nouveau plage arrière. La météo est clémente. C’est un peu normal, c’est de saison. Le ciel est clair, le soleil encore haut, la mer belle. Un temps de vacances. Sur bâbord, le Du Chayla, encore, mais loin. Sur tribord, la Durance et le Duguay-Trouin à la hauteur du Vauquelin. De fait, les quatre navires voguent de front. Et pour l’instant, point d’hélico. Pour faire passer le temps, je m’adosse comme je peux sur la rampe Malafon. Je hume l’air. Mâtiné, parfois d’effluves des cheminées.

« 2ème tiers au poste d’hélitreuillage. »

J’ai à peine eu le temps de partir dans mes rêveries, que l’on va pouvoir rompre. Sur ma montre, il ne s’est passé que dix minutes. Un record ! Je ne m’en plaindrai pas. Le dégagé envoyé, retour au poste 4. Pour la nuit prochaine, je fais le zéro à quatre. Une courte nuit à venir.

22 juin 1977 de Brest à Santander.
20h30 Poste de combat artillerie Bâbord étant de quart.
20h30 SO à la mer – SE N°3
20h30 2ème tiers au poste de veille.
21h24 Rappel de l’équipe de mise à l’eau du dinghy à son poste.
22h30 L’équipe de ravitaillement à son poste.
23h46 Rompre du poste de ravitaillement.
23h50 Rappel de l’équipe de mise à l’eau du dinghy pour rescue.
Journal de bord Extrait


Ce matin, le branle-bas a été des plus pénibles. Je ne me souviens pas avoir dormi. Un quart d’heure après le zéro à quatre, j’étais lové dans la bannette. Et réveil à sept heures. Néanmoins, je suis assez véloce pour être debout avant le passage du sacco de service et me permettre de prendre un peu l’air plage arrière avant d’aller déjeuner.
Le temps est splendide, le ciel immaculé, la mer d’un bleu profond marquée çà et là de crêtes blanches de quelques vagues. Le soleil encore à l’est rend tout éblouissant. Même le pont pourtant gris foncé me force à me protéger les yeux. À quelques encablures, sur tribord, la Durance se détache telle une masse gris-clair sur le fond bleu du golfe de Gascogne. Je ne vois pas les autres navires. Sans doute sont-ils sur bâbord. Et face au soleil levant, je ne perçois rien. L’air est doux. Le vent relatif assez fort dû à l’allure soutenue du Vauquelin donne une ambiance franchement estivale.

Ce matin est anormalement calme. Pas de poste de combat, d’hélitreuillage, de RAM ; et j’en oublie. Aussi, après le poste de propreté, je vais prendre l’air sur le roof Malafon. Pour une fois, j’ai déserté la plage arrière. Le temps splendide aidant, il y avait foule pour le poste de bronzage. Plus connu sous l’appellation « Bronzex » Le roof Malafon n’est pas désert, mais ouvert à tous les vents sans possibilité de s’abriter, les candidats au « Bronzex » se font plus rares. Et donc la possibilité de m’isoler à côté de la tourelle de 100mm. M’isoler ; l’expression est bien sûr toute relative. Mais sans personnes à trois mètres à la ronde, cela frise la solitude …
D’où je suis, je devine au loin sur tribord arrière le Duguay-Trouin et un peu plus près sur bâbord le Du Chayla. De la Durance, point. Sans doute sur l’avant. Un vent tiède et constant balaie les superstructures et atténue les ardeurs du soleil qui va vers son zénith. Et régulièrement, les effluves des cheminées me rappellent, s’il en était encore besoin que je ne suis pas sur une plage d’une île déserte. Il n’en reste pas moins que ces rares moments restent des instants de calme et de sérénité que je regretterai bien plus tard, à terre.

« Dans cinq minutes, ouverture de la rampe équipage pour les rationnaires »

Je prends le quart à midi, je suis donc concerné par l’annonce. En entrant dans la coursive, j’ai l’impression d’entrer dans une chambre froide. J’ai parfois le sentiment que parfois, la climatisation en fait trop. Arrivé à la caf, l’impression « frigo » est passée. Aussi, après avoir pris un plateau, le déposer sur la rampe, le cuistot le garnir, je m’installe sur une table libre. Puis rapidement rejoint par les collègues qui prennent le quart avec moi. Et c’est en groupe que nous quittons la caf pour rejoindre le PC ASM. L’ambiance y est plutôt détendue, j’espère que rien ne viendra troubler cette sérénité. Je laisse un collègue prendre le quart devant le V23 et vais me vautrer sur le siège face à la console du sonar remorqué. Il n’a pas été mis à la mer, donc aucune raison d’y porter attention, aussi, je pivote le siège de 180° pour ne pas me trouver en tête à tête devant l’écran vide. Derrière le répétiteur sonars, sur la banquette sous la baie qui donne sur le CO, le patron DSM a sorti sa Gauloise, l’allume. Et dans un halo de fumée nous annonce en avant-première que nous devrions arriver à Santander demain matin. Information qui doit émaner de son copain le premier-maître secrétaire. Demain matin, mon tiers sera de quart, donc pas de poste de manœuvre. Après le quart, je passe le reste de l’après-midi au poste 4. Pas d’annonce d’exercice. Ces moments de calme commençaient à devenir rares. Autant en profiter. J’en profite tellement, que je me fais presque surprendre par l’annonce du deuxième service à la Caf. En chemin, je passe sur le pont milieu prendre l’air. Quitter l’éclairage des néons des coursives pour l’extérieur est un peu violent pour les yeux. Le soleil encore haut provoque sur la mer des reflets parfois aveuglants. Il suffit de regarder ailleurs. L’air est doux, la mer calme, c’est l’été. Après le diner, je vais terminer la journée plage arrière. Il reste des gars torse nu, adossés sur la paroi du hangar Malafon terminent leur « bronzex » Sur tribord, un peu sur l’arrière, à quelques encablures la Durance et le Duguay-Trouin toujours visibles. Sur bâbord, à hauteur du Vauquelin, le Du Chayla.

« Relève de quart, le 2ème tiers au poste de veille »

Déjà vingt heures, ou seulement, je ne sais. Le temps passe étrangement entre précipitations et courses en tous genres pendant les exercices et l’apathie des moments sans rien. Au PC ASM, le temps semble s’être arrêté. Je prends la veille maintenant. Ce sera toujours ça de fait.

«Poste de combat artillerie Bâbord étant de quart.»

Cela faisait à peine une demi-heure que je flottais dans une douce somnolence hypnotisé par le balayage de l’écran, que me voilà sèchement sorti de ma torpeur par l’arrivée des gens des autres tiers à leur poste de combat. Et un nouvel exercice, ou pas, de ravitaillement. Tout le temps du quart, les rumeurs des manœuvres parviendront atténuées au PC ASM. Pas d’exercice avec sous-marin de prévu. Que de la surface. A minuit, le quart se termine, le poste de combat aussi. La tension, si tant est qu’il y en ait eu, de même. Je vais me coucher.

23 juin 1977 de Brest à Santander
00h00 SO à la mer - SE N°3 - 3ème tiers au poste de veille.
01h00 Rompre pour l’équipe de mise à l’eau du dinghy.
04h00 SE N°3 - 1ème tiers au poste de veille.
07h30 SE N°3 - 2ème tiers au poste de veille.
08h05 Prise du pilote de Santander.
09h50 Accosté quai de Blagues, Bâbord à couple de la Durance.
09h50 Rompre du poste de manœuvre.
12h00 SO de semaine au mouillage.
18h30 Le commandant monte à bord.
18h50 Exercice alarme incendie G320 Local CO
18h54 Exercice alarme blessé PC Trans.
19h25 Fin de l’exercice alarme incendie.
19h50 Le commandant quitte le bord.
Journal de bord Extrait


"Branle bas, branle bas. Petit déjeuner de l'équipage"
Je ne perçois pas d’emblée l’appel du haut-parleur. Ce n’est qu’à la seconde annonce que j’émerge vraiment. Et cette fois, pas de clairon pour illuminer l’annonce. Ça ne me manque pas. Je reste quelques minutes immobile, puis au fur et à mesure que le poste s’empli du bruit des gens qui se lèvent, qui râlent, qui s’esclaffent, qui quittent le poste en claquant la porte qui pour leurs ablutions, qui pour la Caf, je me décide à suivre le mouvement. Je prends le quart à huit heures, je ne peux prendre le risque de rester à la traîne. Avant de rejoindre la Caf, je risque un œil sur la plage arrière. Les quais espagnols ne sont pas loin. Et le poste de manœuvre n’a pas été lancé. Il y a un grand soleil matinal, le ciel est limpide et il commence à faire chaud.
En chemin vers la Caf, les portes étanches qui donnent sur les tubes lance-torpilles sont ouvertes laissent entrer la lumière du soleil et un courant d’air tiède. Matin estival. A la Caf, l’appel du deuxième tiers au poste de veille est lancé. Aussi, j’expédie mon petit déjeuner et monte à mon poste. En chemin, l’appel au poste de manœuvre pour le premier et troisième tiers se fait entendre. Pas concerné, je n’y prête guère d’attention. Le quart au PC ASM ne sera pas bien long. Il sera même un brin détendu. Et pour cause, le bateau est déjà près du quai. D’autant plus qu’en pénétrant au PC, les installations sont déjà stoppées et la lumière blanche allumée. On fera donc de la figuration jusqu’au dégagé du poste de manœuvre. Aussi, je m’installe sur un siège et attend que ça se passe. J’aurais bien aimé faire un tour à la passerelle, mais ce ne serait pas une bonne idée. J’aurais toutes les chances de me faire jeter.

Le patron DSM que je n’avais pas vu dans les locaux arrive du CO et donne l’ordre de dégager, direction le poste de lavage. Avant de m’y rendre, au niveau salle à manger officiers mariniers, j’ouvre la porte étanche pour apercevoir le quai. Quelle allure il a. Peine perdue, le Vauquelin est à couple de la Durance. Donc, rien à voir sinon le ravitailleur vu de près. Plus loin, vers l’arrière sur le roof Malafon la coupée est jetée sur le pont de la Durance. La différence de hauteur des navires nécessite cette configuration. Le deuxième tiers qui a pris le quart ce matin sera de service aujourd’hui. Je suis même de quart au bureau des mouvements à midi. Et encore à vingt heures jusqu’à minuit.

Comme tous les jours d’été, avec ce soleil et cette chaleur qui donnent cette inimitable impression de vacances, même si en l’occurrence ce n’est pas le cas génèrent un semblant d’indolence propre à faire la sieste. Ce dont je ne me prive pas après le déjeuner. Ce qui fait que je ne vois pas la journée passer. A vingt heures je me rends au bureau des mouvements. Guêtres et ceinturon à poste, un coup d’œil sur le cahier de consignes, je vais faire un tour dehors. Là, le panorama est des plus restreint. La coque du ravitailleur tel un mur gris ferme l’horizon. Au moins je ne serai pas perturbé par ce qui peut se passer sur le quai…

24 juin 1977 Au mouillage à Santander.
08h00 Bâtiment accosté quai de Blagues, Bâbord à couple de la Durance.
08h00 SO du dimanche au mouillage.
Journal de bord Extrait.

Aujourd’hui, c’est dimanche, et pas de service. Aussi, à l’appel des permissionnaires, je suis sur les rangs sur le roof Malafon. D’ici, je peux voir le pont principal de la Durance. Et plus loin des toits de maisons. Il est neuf heures et le soleil commence à taper. L’inspection terminée, chacun sur la coupée salue la poupe, traverse le ravitailleur, seconde coupée, resalue puis descend à terre. Sur le quai, passé l’ombre portée par la Durance, une lourde chaleur se fait sentir. Il en sera de même toute la journée. L’endroit n’est pas des plus touristiques. Je me demande bien ce que l’on fait là. A part mettre beaucoup de temps à trouver un lieu pour goûter une Cerveza. Et rapidement constater qu’il n’y a pas grand choses à faire ou à voir. Sinon aller se baigner sur une plage trouvée par hasard. Les espagnoles, il ne faut pas trop y compter ; le pays est encore passablement coincé. Comme les copains, je ne m’attarderai et retournerai à bord juste avant le premier service.

25 juin 1977 Au mouillage à Santander.
20h00 SO du dimanche au mouillage.
20h15 Départ de la patrouille.
23h30 Ronde officier de quart.
01h00 Retour de la patrouille.
Journal de bord Extrait.

Après le poste de lavage, je ne capellerai pas la tenue de sortie. Je resterai à bord. Le coin est d’un ennui mortel. Je préfère m’ennuyer à bord que d’errer sans but dans une bourgade sans âme. La journée se passera entre la bannette et la plage arrière.
De la plage arrière sur tribord, des quais, des hangars, des immeubles. Et les mouettes pour donner un peu de vie à ce coin figé par la chaleur. Demain, on appareille, les adieux ne seront pas larmoyants.

26 juin 1977 de Santander à Brest.
07h40 Poste de manœuvre général. SE N°3.
07h40 2ème tiers au poste de veille.
08h35 Poste de combat de vérification.
09h00 Fin du poste de combat de vérification.
10h25 Présentation pour ravitaillement.
10h55 Début de pompage.
12h00 3ème tiers au poste de veille - 3ème tiers artillerie au poste de veille.
13h15 Les équipes de remorquage avant du 1er tiers à leur poste plage AV.
14h45 Rompre pour l’équipe Art. L’équipe ASM à son poste plage arrière.
15h05 1er tiers au poste de veille.
Journal de bord Extrait.

Le branle-bas a été avancé le groupe appareille à huit heures. A la Caf, c’est la précipitation. Les retardataires, dont moi, doivent se presser et bâcler leur café pour ne pas se laisser surprendre par le poste de manœuvre. Je ne suis pas concerné, je suis de quart de veille. Aussi à l’annonce du poste de manœuvre, je rallie le PC ASM.
« Poste de combat de vérification »

C’est reparti pour la course aux exercices. Vers dix heures, un ravitaillement à lieu. Ça ne changera rien pour moi. Tout au plus puis-je discerner les rumeurs des haut-parleurs extérieurs qui cadencent la manœuvre.

L’après-midi ne sera pas sans réjouissances. Ce sont les artilleurs au poste de remorquage plage avant qui ouvrent le bal. Puis ce sera nous, les ASM pour un remorquage à l’arrière. La mer est calme, la manœuvre s’effectue sans anicroche. En moins d’une heure, tout est plié, les câbles de remorquages remonté et descendus en soute et nous retournés au poste 4.

Mardi soir lors de la diffusion de la feuille de service, il est indiqué que le retour à Brest est prévu demain en fin de matinée. Cette journée n’a pas été bousculée. En fait le groupe s’est contenté de faire des ronds dans l’eau. Ce soir, je suis de quart à minuit, la nuit sera courte encore une fois. Aussi, le temps que je peux, je le passe à sommeiller dans ma bannette.

Le retour à Brest se fera dans les règles en début de matinée. Le Vauquelin rejoindra son poste d’amarrage au poste «Hôtel». Et ce, jusqu’à la fin du mois. En ce début d’été, le Vauquelin va faire la tournée des plages. Le deux juillet, ce sera un mouillage à Belle-Ile. Le huit, à Saint Malo. La Royale se fait connaître du public pendant la saison estivale. En aout, le Vauquelin est en gardiennage à couple avec le Casabianca. Ce navire que je connaitrai bientôt. Et qui dit gardiennage, , dit congés. A part une partie de l’équipage qui partira plus tard. Pour ma part, ce sera congés ; je descendrai donc à Mougins.

Retour de vacances

Lundi vingt-neuf aout sept heures. Après une nuit dans le train, le taxi m’a déposé quai H dit aussi «Hôtel» où est amarré le Vauquelin. Toujours cette même impression de dépaysement après une longue absence du bord. Au poste 4, je troque mes effets civils contre ma tenue réglementaire. En septembre, ce sera calme. Le Vauquelin reste à quai. Il y aura beaucoup de travaux de peinture. Et je n’y couperai pas. Et de nouveau sur un radeau le long de la coque avec un rouleau de peinture au bout d’un manche à balai. Redevenu propre, exempts de traces de rouille, je retourne au PC ASM me livrer aux procédures de maintenance. Et le soir quand mon quart n’est pas de service, les sorties à Brest.
Septembre arrive. Les chaleurs estivales sont déjà loin. Si tant est que l’on puisse parler de chaleurs sous cette latitude. Si les nuages deviennent insistants, l’air reste doux. Il en sera ainsi jusqu’à la fin du mois. Et jusque-là, pas d’appareillage. C’est la tranquille vie à quai.

A la mi-octobre, les cheminées vont de nouveau fumer. Le vendredi 14 octobre, à l’appel, le bidel lit la feuille de service. Ce week-end, les permissions sont suspendues, les gens qui ne sont pas de service pourront toujours sortir à Brest, mais pas plus. En effet, le Vauquelin appareillera dimanche soir pour dix jours de manœuvres, suivis de trois jours d’escale à Plymouth du vingt-neuf au trente et un octobre.

Gagner le bord un soir de week-end me fait toujours un effet bizarre. Alors qu’en ville et ailleurs, la plupart des gens sont devant leurs téléviseurs, mes collègues et moi, la nuit déjà installée rejoignons le bord.

16 octobre 1977 de Brest à Plymouth.
19h40 Poste de manœuvre général. SE N°3.
20h00 Machine à 5 mn d’appareillage.
20h35 Hommes de transmission et de porte-voix à leurs postes.
20h40 Poste de manœuvre pour le 2ème et 3ème tiers.
21h00 Rompre du poste de manœuvre sauf pour les renforts.
21h15 Rompre pour les renforts.
24h00 2ème tiers au poste de veille – Artillerie armée.
00h30 SO à la mer SE N°3
Journal de bord Extrait.

Le temps de quitter la tenue civile pour celle du bord, l’appel au poste de manœuvre est lancé. Aussi c’est sans tarder que l’on rejoint la plage arrière. Il fait nuit, l’air est doux, peu de vent. Les passes se rapprochent, au loin, les lumières de la ville brillent de tous leurs feux. Le dégager du poste de manœuvre est envoyé. Les aussières sont depuis longtemps rangées, la plage arrière se vide rapidement. Pour ma part, je ne suis pas le mouvement, je prends le quart à minuit, il n’est pas nécessaire d’aller me coucher. . Les lumières extérieures se sont éteintes. Je reste un moment à regarder la presqu’ile de Crozon défiler. L’obscurité se fait plus prégnante, le vent relatif augmente à mesure que le Vauquelin prend de la vitesse.

Voilà plus de trois ans que j’ai posé mon sac à bord du Vauquelin. Les mêmes exercices vont dans les jours qui suivent se répéter. Pour être prêt le cas où … Je me sens un peu comme Giovanni Drogo dans l’ouvrage de Dino Buzzati, Le Désert des Tartares

A la prise du poste de manœuvre, je n’ai pas pris mon blouson de mer. Je commence à en ressentir les conséquences. Il est bientôt vingt-deux heures, je rentre me mettre au chaud en attendant le quart. Jusqu’à la fin du mois, dans le golfe de Gascogne, les exercices vont se suivre à un rythme soutenu. Le vingt-huit du mois, le Vauquelin fait cap au nord, direction Plymouth. Le ciel s’est assombri, l’état de la mer s’est creusé. La météo est de saison. Mais rien de violent.

29 octobre de Brest à Plymouth
04h30 SO à la mer SE N°3
07h00 1er tiers au poste de veille.
08h20 Poste de manœuvre pour les 2ème et 3ème tiers.
09h15 Rompre du poste de manœuvre
Accosté tribord à couple du HMS Phoebe
Journal de bord Extrait.

Le HMS Phoebe. Source Wikipedia.


Le poste de propreté à peine terminé que le poste de manœuvre est envoyé. Le Vauquelin est accosté à couple d’un navire Britannique, le HMS Phoebe. Guère plus court que le Vauquelin (113 mètres contre 132) le Phoebe est de la classe frégates (d’où son « F » sur la coque). Aussi avant même d’être sur le quai, nous sommes déjà en territoire Britannique en posant le pied sur le Phoebe. Et si en passant la coupée du Vauquelin, le salut au pavillon de poupe est de rigueur, il n’en est pas de même en passant sur celle du navire Anglais. Impression bizarre ...

31 octobre de Brest à Plymouth
20h00 Appareillé de Plymouth. SE N°3
20h00 1er tiers au poste de veille.
20h30 Rompre du poste de manœuvre. L'équipe de mouillage plage avant reste à son poste.
21h00 Rompre du poste de mouillage. Poste de combat de vérification.
21h20 Rompre du poste de combat de vérification.
21h25 SO à la mer SE N°3
Journal de bord Extrait.

Cette dernière journée d'escale est écourtée pour ceux descendu à terre. Cette fois, le Vauquelin quitte Plymouth en début de soirée. Aussi les derniers permissionnaires sont rentrés avant dix-huit heures. Et encore plus tôt pour la machine. Pour preuve, les cheminées fument déjà lorsque les dernières cartes de bord sont récupérées à la coupée par leur détenteur. La nuit est déjà tombée, les éclairages extérieurs sont tous en fonction. Et vu le contexte, le poste de manœuvre en tenue de sortie n’est pas de mise. Les marins du Phoebe nous rendent les aussières, des saluts s’échangent, puis garde à vous en rang le temps de voir la silhouette du Phoebe s’éloigner.

1er novembre de Plymouth à Brest
Quart de 4h30 à l’accostage.
04h30 SO à la mer. SE N°3.
07h50 Rappel du renfort local barre.
08h00 Rappel du renfort passerelle.
08h17 Les hommes de transmission du 2ème et 3ème tiers à leur poste.
08h20 Poste de manœuvre.
08h45 Amarré poste J bâbord à quai.
08h50 Prendre SE N°5.
09h10 Rompre du poste de manœuvre.
Journal de bord Extrait.

La traversée vers Brest sera courte. La nuit suffira. A peine le branle-bas envoyé que les prémisses du poste de manœuvre se font entendre. Les gars des renforts local barre et passerelle sont convoqués. A la caf où je sirote tranquillement mon café bouilli, les gens concernés par l’appel dégagent prestement et laissent des tables libres pour des nouveaux arrivants. De retour au poste 4, j’ai le temps de ranger ma bannette et procéder aux ablutions avant que les haut-parleurs n’appellent au poste de manœuvre. Mon blouson de mer sur les épaules et mon bâchi sur la tête, de retour plage arrière avec les collègues. Le jour commence péniblement à se faire. Le ciel est couvert, une pluie fine rend le pont luisant, et les aussières glacées. Les passes se rapprochent, les lumières de Brest percent sous la brume. Des moutons parsèment  la surface sombre de l’eau, le pilote s’approche, le quai aussi. La manœuvre d’accostage se passe tranquillement. Les aussières tendues sur le ponton,  tournées sur les bites, le poste de manœuvre se termine. Le poste d’entretien et la journée commence. La semaine à quai avec les sorties rituelles en ville le soir est suivie d’un nouvel appareillage cap Dunkerque.

Dunkerque. (Seconde)

Mission de représentation à Dunkerque du 10 et 11 novembre pour l'inauguration du COMAR Dunkerque.

(Source : Les Escorteurs d’escadre)x

J.Moulin & R.DumasMarine Eds

Le 9 novembre, le Vauquelin remonte de nouveau la Manche précédé d’un court mouillage à Cherbourg. La mer est sombre, le ciel aussi. Le navire saute sur la houle. A part quelques tankers croisés au large, rien sinon l’horizon. Le 10, en fin de matinée, le port est en vue. L’écluse passée, le pilote nous rejoint pour guider vers le quai du départ. De retour sur le même quai à six mois d’écart, j’ai déjà tout oublié du lieu. De même quant à l’évènement…

11 novembre de Dunkerque à Cherbourg.
18h00 SO du dimanche au mouillage.
19h35 Les hommes de porte-voix et de transmission à leur poste à leurs postes.
19h40 Poste de manœuvre général.
20h05 Rompre du poste de manœuvre.
23h55 Relève de quart le 1er tiers au poste de veille.
00h30 SO à la mer. SE N°3.
Journal de bord Extrait.

Le dernier service à la caf est passé depuis peu que le poste de manœuvre est envoyé. Les aussières ramenées sur le pont, le Vauquelin tiré par les remorqueurs se détache du quai. Et mené vers l’écluse. Le temps ne ‘s’est pas amélioré depuis la veille. Sinon le vent qui semble plus fort. Les passes franchies, le poste de manœuvre est rompu. Les gens rentrent. Je reste un instant dehors. La plage arrière est maintenant déserte et silencieuse, je regarde défiler lentement le feu Saint-Pol sur bâbord. Mais je ne reste pas longtemps, un vent fort et froid m’empêche de sombrer dans mes rêveries coutumières. Je retourne au poste 4 me coucher directement. Je suis de quart à zéro heures, donc pas de temps à perdre.

J’ai l’impression de m’être endormi depuis cinq minutes à peine lorsqu’une main énergique me sort des limbes. Est-ce le fait d’avoir peu dormi qui me rend un peu vaseux ? Ou bien les mouvements du navire ? Ce dernier roule beaucoup. La mer s’est-elle creusée ? Dans la coursive, et sans avoir à mettre le nez dehors, ça semble être le cas. La mer doit être animée. Les parois partent un coup à droite, un coup à gauche, et moi de faire de même jusqu’à la caf. Où je me contente d’un café avant de monter au PC ASM. Arrivé sur place, c’est l’ambiance mer agitée qui prédomine. A savoir une veille sonar limite symbolique. Je m’installe néanmoins devant le scope, procède à quelques réglages, me cale dans mon fauteuil, puis c’est parti pour une heure.

Et à l’issue de cette dernière, je ne me fait pas prier pour céder la place au collègue qui spontanément est venu me le proposer. Suite à cela, je me vautre sur le fauteuil du V43, la console du sonar remorqué qui, vu le contexte et la météo n’est pas en fonction. Et je me laisse bercer par le roulis et les soubresauts du navire. La Manche vaut largement l’Atlantique en termes de mer agitée. Trente minutes avant la fin du quart, je suis désigné volontaire pour aller faire la ronde sécu. Cela ne m’enchante guère, mais c’est ainsi. Au moins aurais-je le plaisir d’aller réveiller la relève.

Armé d’un calepin et d’un crayon, je descends vers la coursive. Je commencerai la ronde par l’arrière. Ce qui me permettra de passer au poste 4 et réveiller une grande partie de la relève. Pour les OM, ce sera en remontant en passant devant leurs postes respectifs. Je ne pousserai pas le zèle jusqu’à aller plage arrière pour jeter un œil au MSR. D’autant que sortir est prohibé. Les installations Malafon inspectées, la relève réveillée, retour vers l’avant. Après la visite à la machine avant, et vérifié le tuyau froid, je passe devant la caf qui vient d’ouvrir. Aucune envie de m’y arrêter.

Il ne reste que les locaux du sonar de coque à visiter. Après retour au PC ASM attendre la relève et partir se coucher. Passé le niveau de l’infirmerie, l’éclairage est coupé. Pas normal. J’allume la lampe torche, ce qui facilitera ma progression d’autant que la mer ne semble pas se calmer et qu’il est difficile de marcher droit. Le bout de la coursive, et l’accès au poste 1 en vue, des faisceaux de lampes de poche, des ordres, des invectives et des trombes d’eau qui tombent du toit et noient le poste équipage à chaque fois où le navire semble rencontrer une lame. Et à chaque fois des gens essaient de placer une grande poubelle pour y recueillir l’eau qui envahi tout. Et plus je m’approche, plus je patauge. Mes chaussures ne sont pas étanches, j’essaie de marcher sur la pointe des pieds, mais rien n’y fait, j’ai les chaussettes trempées. Plus habitué à la pénombre, je distingue les sécuritars plaçant des coins de bois entourés de chiffons à coups de masse pour essayer de colmater la brèche et ainsi limiter la voie d’eau. Je me fais discret, me fraie un passage et vais inspecter le local sonar. Rien à signaler, sinon de la peinture qui a sauté sur des membrures. En revenant, la brèche semble en partie obstruée. En effet, à part de simples écoulements, rien de comparable avec ce que j’avais vu précédemment.

De retour au PC ASM, je rends compte de ce que j’ai constaté. Et par là même apprends ce qui s’est passé.

12 novembre de Dunkerque à Cherbourg.
Quart de 20h30 à 00h30
20h30 SO à la mer. SE N°3.
23h55 Relève de quart le 2ème tiers au poste de veille.
00h30 SO à la mer. SE N°3.

PV d’accident et de perte.
Au cours de la ronde de vérification du matériel, il a été constaté la perte ou la détérioration du matériel suivant pendant la nuit en raison des conditions météo:
- Brise-lame arraché au centre avec déchirure du pont.
- Deux épontilles flambées dans le poste 1, un couple local émission DUBV 23
- 3 globes électriques et leur support, la plaque « Valeur » échelle d’accès au roof LR arrachés et perdus.
- Les colliers d’amarrage du mat de pavillon de beaupré, la potence de coupée tribord, jambe de force de coupée de mer bâbord tordus.
- Verrouillage du canon de 100mm faussé, tape délabrée.
- 1 lance « Dubois » – 1 bouée « Vialet Chabrand » 1 bouée couronne – 1 capot d’échelle de débarquement ont été emportés par des paquets de mer.

Pour épontillage et étanchéité du poste 1, il a été utilisé :

- 6 cabrions 120x120x400
- 2 madriers 200x100x280
- 12 coins 100x20x150
- 8 coins 150x80x400
- 10 Kg de ciment à prise rapide.
Pendant la préparation du ciment, il a été perdu 2 paires de lunettes de feu.

Journal de bord Extrait.

La relève de quart arrive, aussi, vu l’heure, il sera tout le temps de commenter la mésaventure demain. Aussi, sans tarder, je file vers le poste 4 terminer ma nuit.


Le poste 1 avec les étais.
Source: herve.toudic

Au retour vers Brest, dans la nuit du 11 au 12, le Vauquelin rencontre des pointes de vent de 160 km/h qui lui occasionnent quelques avaries : épontilles flambées sous la plage avant, brise-lames soulevé et plaque « Valeur » enlevée.

(Source : Les Escorteurs d’escadre)

J.Moulin & R.DumasMarine Eds

13 novembre de Cherbourg à Brest.
00h30 SO à la mer. SE N°3.
06h45 Appel du renfort barre.
06h48 Poste de manœuvre à la machine.
06h50 renfort passerelle et de l'équipe plage avant.
07h25 Poste de manœuvre pour le 1er et 2ème tiers.
08h00 Amarré bâbord poste J SE N°5
08h20 Rompre du poste de manœuvre.
08h25 Permissionnaires à se changer.
08h30 Permissionnaires à l'appel. SO du dimanche au mouillage.
18h00 SO du dimanche au mouillage.
Journal de bord Extrait.


Le branle-bas a été très matinal, dès sept heures trente plage arrière. Pas de temps pour le café, ce sera pour après. Il fait encore nuit quand le Vauquelin entre dans les passes. Il fait aussi froid et humide. Engoncés dans nos blousons de mer, peu de commentaires sur les évènements de la nuit passée. . Je regarde le ponton se rapprocher lentement. Des coups de sifflets fusent, les lance-amarres sont envoyés aux margats. Les aussières glissent vers le ponton. Le navire s’immobilise, le guindeau tend les aussières aussitôt tournées sur les bites. Le matériel est prestement rangé. On s’aligne.

« Rompre du poste de manœuvre »

Les permissionnaires partent se changer, la caf est ouverte, il va y avoir affluence. Je ne suis pas de service, je descendrai à terre plus tard. Après une semaine à quai, le Vauquelin passe en bassin pour identifier, évaluer et réparer les dégâts. Pendant trois semaines, les gens de l’arsenal fréquenteront les coursives du navire avec chalumeaux et outils en tous genres pour remettre le navire en situation opérationnelle pour la fin de l’année. En effet, fin janvier 1978, le navire part avec l’escorteur rapide le Béarnais pour une mission baptisée « Sargasse » autour de l’Atlantique. Avec escales en Afrique, Brésil, Etats-Unis et Saint-Pierre-et-Miquelon. Pour ma part, suite à ma demande, je débarquerai le 20 janvier, en fin de semaine. J’ai eu une « quarante-huit » une permission de deux jours pour embarquer sur le Casabianca le lundi matin.

Je ne me souviens pas des raisons qui m’ont poussé à faire ce choix. Il est trop tard pour le déplorer. Même si, à posteriori ce n’est pas sans en ressentir un certain pincement au cœur.



En lien avec cette anneé là (Daté du 17 novembre 1977:
Un document de l'INA (ina.fr) relatif au Maillé_Brézé.
Ce n'est pas le Vauquelin mais c'est exactement pareil.






CASABIANCA

Dit aussi le Casa.

Le 23 janvier 1978, j’ai un peu ramé pour trouver le quai où est amarré le Casabianca. Et pour cause, il est en bassin de Pontaniou en Penfeld. Suite à une panne à la mer du treuil du sonar remorqué, la coque s’est vrillée. Aussi, je quitte un navire en bassin suite à incident de mer pour embarquer sur un autre qui a subi de semblables avanies. Ce que j’ai vécu à bord du Vauquelin, je retrouverai les mêmes choses sur ce navire, mais c’est une autre histoire …







FIN


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